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Site web : Je connais un violeur.

Une militante féministe française a créé un site invitant les victimes de viol à raconter leur sale histoire et à décrire leur lien avec leur agresseur. Les témoignages ont déferlé sous forme d’avalanche sur Je connais un violeur.

L’une a été violée pendant des années par son père. L’autre par un cousin plus âgé durant les vacances. Une autre encore a été agressée par son petit copain qui « l’aimait trop ». Pour d’autres, le violeur était un ami de la famille, un oncle, un professeur, un collègue… Toutes ont raconté leur calvaire — des témoignages accablants, souvent difficiles à lire — et décrit leur lien avec leur violeur sur un site créé à cet effet.

Photographie de Pauline Arrighi.
Deux jours après le lancement du tumblr en août 2013, Pauline Arrighi, auteure de jeconnaisunvioleur, avait reçu 400 témoignages de viol!

« J’ai conçu ce tumblr [plateforme de microblogage] parce que je savais que, dans mon entourage, il y avait des victimes de viol que l’on n’a pas crues lorsqu’elles ont parlé, ou qui minimisent elles-mêmes les violences subies parce qu’elles ont été commises par leur petit ami ou un proche », explique Pauline Arrighi, auteure et traductrice à l’origine du site jeconnaisunvioleur.tumblr.com.

Rendre visible l’invisible

Avec cette initiative, la Française de 28 ans voulait démolir des mythes persistants : « La majorité des gens ont encore cette idée du violeur qui sévit tard le soir dans les stationnements souterrains, ou pensent que ce sont essentiellement des pauvres, des drogués et des immigrants. Pourtant, il n’y a pas de profil socioéconomique type du violeur », fait-elle valoir.

Son but n’était pas d’identifier les violeurs — elle s’assure qu’aucune personne ne soit reconnaissable dans les témoignages publiés —, mais de dévoiler la réalité. En l’occurrence, elle a voulu rendre visible le fait que, en France, l’agresseur est connu de la victime dans 80 % des cas. Pire, 33 % des viols ont lieu au sein du couple.

Deux jours après le lancement du tumblr en août 2013, la militante de l’association européenne Osez le féminisme! avait reçu 400 témoignages de viol! Plusieurs centaines ont suivi au cours des mois suivants. Quatre-vingt-dix pour cent des courriels venaient de femmes. Plusieurs ont confié qu’elles s’exprimaient pour la première fois au sujet de leur(s) agression(s).

Le fardeau de la culpabilité

Pauline Arrighi admet qu’en lisant ces récits, elle a réalisé le poids de la culpabilité qui paralyse les victimes. « Souvent, elles ont honte, s’en veulent à elles-mêmes et se demandent si elles ne sont pas en partie responsables. » Elle a noté que l’agresseur, profitant de la confiance que lui accorde la victime, utilise souvent des phrases comme « Regarde ce que tu me fais faire », « Tu l’as cherché », « Tu n’en as pas conscience, mais tu le veux », etc.

La Française se dit par ailleurs effarée de constater à quel point les victimes ne reconnaissent pas la gravité de leur expérience ni la violence qu’elles ont subie. « Par exemple, une femme écrit : “Il m’a plaquée contre le mur, m’écrasant de tout son poids, mais au moins, il n’a pas été violent.” Chaque fois que je lis des choses pareilles, ça me hérisse les poils! » s’exclame-t-elle.

Une initiative à encourager

Chargée des communications au Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS), Maude Chalvin applaudit l’initiative de Je connais un violeur, ainsi que celle de son pendant québécois, Je suis indestructible. Elle souligne l’importance de déboulonner le mythe du violeur inconnu et désaxé, qui vous agresse au fond d’une ruelle obscure. « Les parents disent à leurs enfants de ne pas monter dans la voiture d’une personne qu’ils ne connaissent pas ou de ne pas accepter de bonbons d’un étranger. Or selon nos statistiques, 80 % des victimes connaissent leur agresseur, et dans la majorité des cas, l’agression a eu lieu dans un domicile privé. »

La triste réalité au Québec, affirme Maude Chalvin, c’est que toutes les femmes ont des agresseurs dans leur entourage. « Un tiers des Québécoises vont se faire agresser sexuellement au cours de leur vie », regrette-t-elle. Chez les autochtones, la proportion grimpe aux deux tiers. Les femmes ayant des limitations physiques ou mentales présentent également un plus haut taux de victimisation, relève-t-elle.

Maude Chalvin souligne que la sensibilisation par rapport aux agressions sexuelles dans l’enfance est aussi indispensable. « Cette réalité est encore bien présente au Québec. » Les chiffres sont difficiles à connaître puisque les victimes d’agressions sexuelles parlent peu et le font tardivement. La moitié des femmes qui font appel aux CALACS attendent 13 ans ou plus avant de faire une demande d’aide. « Plusieurs ont honte, ont peur des représailles ou de ne pas être crues, ou encore ne veulent pas dénoncer leur agresseur pour ne pas briser un cercle familial ou un groupe d’amis », explique-t-elle. Au Québec, à peine 10 % des agressions sexuelles font l’objet de plaintes, selon les données du ministère de la Sécurité publique; la moitié de celles-ci aboutissent en accusation.

Attention aux proches des agresseurs

Photographie de Josée Rioux.
Pour Josée Rioux, directrice du RIMAS, donner le nom d’un agresseur dans un Tumblr du genre pourrait porter atteinte à la sécurité et au bien-être des proches de l’agresseur qui, eux, n’ont rien fait.

Josée Rioux est directrice du Regroupement des intervenants en matière d’agressions sexuelles (RIMAS) à Québec. En 2010-2011, l’organisme a pris en charge 1 105 délinquants sexuels. La criminologue et travailleuse sociale considère que « je connais un violeur » est une initiative louable dans la mesure où elle permet aux victimes de s’exprimer et de se sentir mieux.

« Cependant, j’aurais eu un bémol si les agresseurs avaient été identifiés », note-t-elle. Elle cite le projet de loi canadien C-26 qui vise à rendre public le Registre national des délinquants sexuels. « Je vais me battre bec et ongles contre ce projet, pour protéger leurs proches. Peut-on imaginer quelle serait alors la vie à l’école de l’enfant d’un père agresseur? Il se ferait stigmatiser, intimider, taxer. Pourtant, il n’aurait rien fait. »

Je connais un violeur a donc tout bon : il n’ajoute aucun fardeau sur les épaules des proches des agresseurs, et permet aux victimes de se libérer en partie de celui, énorme, qui les écrase souvent depuis trop longtemps.

De l’aide

Les CALACS offrent une vaste gamme de services : ligne téléphonique, rencontres individuelles, groupes d’entraide, accompagnement dans les démarches médicales, policières, juridiques… « On n’oublie jamais, mais on peut apprendre à vivre, ou à revivre, avec ses blessures », assure Maude Chalvin, chargée des communications au RQCALACS. L’organisation fait aussi de la prévention et de la sensibilisation auprès des jeunes dans les écoles primaires et secondaires, du grand public et des autorités.

Des chiffres

Selon les plus récentes statistiques des services de police du Québec, 5 273 infractions sexuelles ont été enregistrées en 2012, soit 343 de plus qu’en 2011. Les victimes étaient majoritairement mineures et de sexe féminin, alors que les auteurs présumés sont surtout des hommes âgés de plus de 18 ans.

Qu'en pensez-vous?

7 Réactions

  1. Diane Bouchard

    Je suis toujours bouleversé quand je lis un article sur toutes les violences mais encore plus viol et tout ce qui entoure ce geste qui détruit la femme .
    Quand cela cessera-t-il? jamais parce que la vie c’est une roue continuelle depuis le début des temps .
    Heureusement qu’au moins ces femmes victimes de violence puissent s’exprimer quand elles se sentent capable de le faire pour certaines pour d’autres femmes jamais.

  2. Mado

    On ne sort pas d’un viol vivante.
    On en meurt et on renaît .
    C’est la seule façon que j,ai trouvé pour me sortir de l’enfer.
    Une ex:victime

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