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Illustration de l'article : « Stéréotypes en milieu familial »

Stéréotypes en milieu familial

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Pratique le métier de rédactrice et de recherchiste depuis 2006. Elle a collaboré aux publications du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), au cahier Air du temps du journal ICI. Diplômée en histoire de l’art, elle œuvre également à titre de rédactrice et éditrice de contenu Web pour le compte d’organismes voués à la diffusion de la culture et du patrimoine.

Des remarques en apparence banale, des jouets toujours « de filles » ou « de garçons », des parents qui reproduisent les rôles traditionnels : sournoisement, les stéréotypes sexuels s’immiscent au sein des familles. Et font leur bout de chemin dans la tête des enfants dès leur plus jeune âge. Quatre spécialistes donnent des trucs aux parents pour les débusquer.

Photographie de Lilia Goldfarb.
La directrice du développement des programmes au Y des femmes de Montréal, Lilia Goldfarb, croit fermement que les parents doivent prendre leur place sur l’échiquier des valeurs à transmettre aux jeunes générations et que les repas en famille ont une fonction importante dans le partage de valeurs égalitaires.

En tant que parents, projetons-nous nos valeurs et nos attentes sur nos enfants? Oui, estiment la sexologue Francine Duquet, les sociologues Dominique Tanguay et Sandrine Ricci, ainsi que Lilia Goldfarb, directrice du développement des programmes au Y des femmes de Montréal. Et ces attentes influenceraient le comportement des adultes de demain : au cours de leur développement, ils seraient tentés de se conformer à ces demandes sociales, explicites ou implicites.

Des exemples? « On demande aux filles de faire preuve de plus de collaboration, alors qu’on encourage les garçons dans la compétition », remarque Dominique Tanguay, qui s’intéresse à la sociologie de la famille et du travail. « On va faire bouger les garçons, et on va parler davantage aux filles », ajoute celle qui se prononce aussi à titre de mère de trois enfants.

Francine Duquet, qui donne depuis 30 ans des conférences et des ateliers sur les stéréotypes sexuels et l’hypersexualisation, croit pour sa part qu’on parle différemment aux enfants selon leur sexe. « Un garçon tombe en bas de sa bicyclette? On lui dira : “OK, c’est fini maintenant.” S’il arrive la même chose à une fillette, la réaction sera plutôt : “Pauvre chouette, viens voir maman.” » Oui, encore aujourd’hui, nous permettons moins aux garçons qu’aux filles d’exprimer leurs émotions.

En outre, les références aux habiletés physiques des garçons et à la beauté des filles seraient encore légion. « Ce n’est pas grave de dire “tu es belle”, ou “tu es fort”. L’idée, c’est de ne pas focaliser là-dessus, et de garder à l’esprit que ces remarques s’accumulent dans la tête de l’enfant », explique la sexologue.

La sociologue Sandrine Ricci abonde dans le même sens. « Les codes sociaux incitent les enfants à adopter des comportements genrés, attendus d’eux. Et le noyau de cette socialisation différentielle, c’est la famille! Comme parents, on s’attendra à ce que les filles soient plus calmes et altruistes, et les garçons, plus turbulents et revendicateurs. » La réaction à un comportement sera aussi différente selon le sexe de l’enfant. À titre d’exemple, on encouragera moins une fille entichée de circuits électriques à développer sa passion qu’un garçon. Une situation qui empêcherait les enfants de déployer leur plein potentiel. « Cela peut brimer, notamment, les filles qui voudraient se diriger vers des métiers traditionnellement masculins. »

Donner l’exemple

Quels seront les effets des stéréotypes sexuels sur les hommes et les femmes que les enfants deviendront? Hypersexualisation, banalisation de la violence, sexisme, misogynie… À l’inverse, la littérature démontre qu’une société porteuse de valeurs égalitaires « fabrique » des individus en meilleure santé sexuelle, qui ont une plus haute estime d’eux-mêmes, et qui sont à même de développer leur plein potentiel sur le plan scolaire, professionnel et affectif.

Dès la période de socialisation précoce, soit entre 0 et 6 ans, les parents peuvent instaurer de bonnes pratiques pour lutter contre les stéréotypes de genre, estiment les chercheurs derrière l’étude Lutter contre les stéréotypes filles-garçons, publiée en début d’année par le gouvernement français. Pendant cette période, trois processus sont à l’œuvre : la catégorisation, la prise d’exemple et le renforcement.

Photographie de Sandrine Ricci.

« Les codes sociaux incitent les enfants à adopter des comportements genrés, attendus d’eux. Et le noyau de cette socialisation différentielle, c’est la famille! »

Sandrine Ricci, sociologue

Selon Francine Duquet, les parents doivent observer la façon dont ils agissent dans leur couple ainsi que l’implication de chacun dans les responsabilités liées aux enfants. Le mot d’ordre : diversifier les rôles. « Le père peut cuisiner ou faire la vaisselle avec le garçon. La mère peut inviter sa fille à l’aider à laver la voiture, illustre-t-elle. Bien sûr, chaque individu peut avoir des habiletés et des préférences. Mais il s’agit de montrer de manière informelle que personne, homme ou femme, n’est confiné à un rôle programmé. » Une responsabilité partagée dans les soins et l’éducation offerts aux enfants permettra aussi de transmettre aux petits des valeurs égalitaires.

Mélanger les jouets

La même diversification est souhaitable au rayon des jouets. « Ce n’est pas un drame qu’un garçon joue avec un camion, et une fille avec une poupée », dit Francine Duquet. L’important, c’est d’offrir un choix diversifié aux enfants. « Il faut leur proposer autre chose que les jeux traditionnellement réservés à leur sexe, comme les catégorisent les magasins de jouets. » Sur ce point, la sexologue croit que les Québécois ont fait du chemin. Mais d’autres estiment qu’il y a encore sur le marché beaucoup trop de jouets calqués sur le modèle « princesses et superhéros ». « Les stéréotypes sexuels sont devenus monnaie courante. On ne les voit plus! déplore Lilia Goldfarb du Y des femmes de Montréal. On trouve ça normal d’acheter des kits de maquillage à des fillettes de 4 ans. »

Qui achète ces jouets? Les mères, souvent, estime Sandrine Ricci. Elles reconduisent inconsciemment les stéréotypes sexuels qu’elles ont intériorisés depuis l’enfance. « Les mères sont crevées; elles travaillent, ont des tâches domestiques qui les attendent à la maison. Il faut avoir du temps pour être en mesure de prendre du recul par rapport au discours dominant sur la différence des sexes », tempère la sociologue. Se documenter, lire des articles serait une bonne manière de remettre en question les normes communément acceptées par la société. Mais ce processus de prise de conscience reste complexe, croit Dominique Tanguay, car « il est difficile pour une famille de revoir des façons de faire qui sont “comme ça” depuis toujours ».

Persévérer à l’adolescence

Si les enfants sont confrontés très jeunes à la socialisation différenciée selon le genre dans leur famille, les adolescents, eux, sont bombardés de stéréotypes sexuels véhiculés par les médias, la culture populaire, même leurs camarades dans la cour d’école. Selon le Y des femmes de Montréal, de puissantes industries y trouvent leur compte : publicité, divertissement, mode. Et ce, au détriment d’une jeunesse peu outillée pour éviter le piège de la consommation stéréotypée.

Photographie de Francine Duquet.
Selon Francine Duquet, sexologue, les parents doivent observer leur comportement et ajuster leur pratique de façon à démontrer que personne, homme ou femme, n’est confiné à un rôle programmé. Le mot d’ordre : diversifier les rôles.

Lilia Goldfarb croit que les parents doivent prendre leur place sur l’échiquier des valeurs à transmettre aux jeunes générations. Sinon, les médias le feront! Francine Duquet estime qu’en tant que parent, on doit se demander quel genre d’adulte on espère que notre enfant devienne. « Est-ce que je souhaite que ma fille puisse vivre une relation respectueuse? Que mon garçon ne ressente pas le besoin de performer tout le temps, qu’il soit capable d’être lui-même avec sa partenaire? donne-t-elle comme exemples. Il faudrait aussi pouvoir dire à sa fille : “J’espère que tu n’as pas l’impression qu’il faut uniquement miser sur ton image corporelle pour plaire. L’humour, l’intelligence, le talent comptent aussi pour charmer l’autre.” »

Mais le dialogue n’est pas toujours facile à l’adolescence. Les tentatives peuvent se solder par un regard morne ou moqueur de l’enfant chéri. De plus, de nombreux parents semblent avoir de la difficulté à asseoir leur autorité dans leur famille, remarque la sexologue. Or, il faut accepter ce rôle de pouvoir pour offrir un cadre, des limites et des repères à l’enfant. « Dans mes conférences, j’amène le parent à déterminer comment et quand livrer un message. »

Ce message doit être intégré organiquement dans le quotidien, et répété de diverses façons. La créativité est de mise! Des idées? « On peut amorcer une discussion sur les modèles féminins et masculins présentés dans les médias quand les amis de notre ado sont à la maison. Ça peut donner des résultats surprenants! suggère Francine Duquet. Ou répéter des messages de renforcement positifs : “sois naturelle”, ou “fais-toi confiance”. »

Lilia Goldfarb ajoute que les repas en famille ont une fonction très importante dans le partage des valeurs. C’est le moment, pour les jeunes comme pour les parents, de sonder le terrain, de questionner, de réagir. Est-ce que notre fille et ses amies se traitent de salopes entre elles? Que pensent garçons ou filles du récent clip de Miley Cyrus? Est-ce que la sœur traite son frère de « fif »? « Ce sont de belles occasions d’engager en famille des conversations qui touchent à la solidarité et au respect de l’autre », note Mme Duquet. Et de rappeler aux uns et aux unes le poids des mots, et des stéréotypes qui viennent avec!

En parallèle, les parents peuvent se questionner sur l’image d’eux-mêmes qu’ils renvoient à leurs enfants. « Si, en tant que mère, on passe notre temps à se trouver grosse, à se détester sur photo ou à collectionner les régimes, on finira malgré nous par teinter le regard que porte notre enfant sur l’importance de l’apparence », affirme la sexologue. Une mère qui s’accepte envoie un message positif à sa fille.

Ouf! Gros contrat, se décourageront certains parents. Mais il ne s’agit pas d’être parfaits, de poser toujours le bon geste, ou d’avoir le mot juste en permanence. « En clair, conclut Francine Duquet, l’idée, c’est de mettre les jeunes à contribution dans la réflexion. Et qu’ils et elles ne restent pas passifs dans la lutte contre les stéréotypes sexuels. » 

Des outils pour aider les parents

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Minona

    Excellent article! Il est vrai qu’on encourage encore chez les enfants certaines qualités et comportements en fonction de leur sexe. Cependant, je crois que nous devons également faire attention au double-standard en matière de culture, qui crée une hiérarchie, non seulement entre les femmes et les hommes mais entre les femmes elles-mêmes.

    Il y a un véritable tabou dans certains milieux (notamment dans le cours Éthique et culture religieuse) autour des pratiques sexistes provenant d’autres cultures et des pressions sociales subies par les femmes dans certaines communautés. Comme si les femmes occidentales devaient seulement lutter pour les droits des celles qui sont de la même culture qu’elles en ignorant ceux des autres femmes.

    La petite fille qui apprend à la maison qu’elle a les mêmes droits que son frère et qu’elles peut choisir ses jouets, ses activités et une carrière en fonction de ses goûts plutôt qu’en fonction de son sexe risque de se faire rabrouer le jour où elle osera souligner le sexisme d’une règle ou d’une pratique religieuse.

    Elle ne comprendra pas pourquoi on attend d’elle qu’elle se prononce contre les pressions sociales que subissent les femmes occidentales pour être minces, jeunes, séduisantes et sexuellement disponibles tout en lui enjoignant de s’abstenir de tout commentaire sur les différentes manifestations de sexisme dans certains milieux culturels et religieux.

    Pire: elle pourrait même décider que le culte de la beauté, les troubles alimentaires, la pornographie, voire même les agressions sexuelles ne sont pas si graves que ça ou encore ne sont qu’une conséquence de la « décadence » de l’Occident puisqu’on lui a montré à relativiser la polygamie, le mariage arrangé, les codes vestimentaires religieux et les nombreux préjugés d’origine religieuse au sujet des femmes qui osent briser un tabou religieux (sexualité avant le mariage, divorce, homosexualité, refus de porter le voile, etc).

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