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Femme assise tenant une serviette

Le problème avec l’éduc

par 

Collabore à plusieurs radios communautaires à Montréal, à Toronto et en France. Sociologue de formation, elle s’intéresse particulièrement à la condition des femmes, aux inégalités sociales et aux mouvements sociaux. Elle a notamment réalisé une série de reportages sur le mouvement coopératif, diffusés à CIBL 101,5 Montréal et à CHOQ-FM 105,1 Toronto dans le cadre de l’Année internationale des coopératives 2012.

Oubli des vêtements de sport, menstruations, maux de ventre… Au secondaire, les filles trouvent mille et une excuses pour rester assises pendant les cours d’éducation physique. Désintérêt? Cours mal adaptés? Regard sur ce qui pousse les adolescentes à fréquenter les bancs de gymnase.

En 2013, le Bulletin de l’activité physique chez les jeunes de l’organisme Jeunes en forme Canada n’était pas reluisant. Un maigre 5 % des jeunes de 5 à 17 ans satisfaisaient aux directives canadiennes en matière de santé, qui leur recommandent de pratiquer une activité physique moyenne à vigoureuse pendant au moins 60 minutes chaque jour.

Les statistiques de l’Institut national de santé publique du Québec ne sont guère plus encourageantes. Au Québec, en 2004, 26,5 % des garçons et 49,2 % des filles de 6 à 11 ans faisaient moins de sept heures d’activité physique d’intensité moyenne ou élevée durant leurs loisirs chaque semaine. À l’entrée au secondaire, le désintérêt pour le sport est encore plus marqué. Chez les jeunes de 12 à 17 ans, en 2007-2008, 47,5 % des garçons et 64,7 % des filles n’atteignaient pas le seuil de sept heures.

Marie Lemire, directrice des communications à l’organisme Fillactive, jette une lumière intéressante sur ces statistiques. « On note une multitude de barrières rencontrées par les jeunes filles, en raison de plusieurs facteurs, parmi lesquels on retrouve le passage de l’enfance à l’âge adulte, le changement du corps, la perception de soi, le contexte socioculturel, familial ou scolaire, par exemple. Des facteurs qui vont influencer les filles dans leur choix d’être actives ou non. »

Sur le banc

Photographie d'Éliane Lauzon.
Pour Élaine Lauzon, directrice générale d’Égale Action, il faut sortir du gymnase. À ses yeux, l’installation ne devrait pas décider de l’offre de service.

Élaine Lauzon, directrice générale d’Égale Action, un organisme voué à la promotion de l’activité physique des femmes et des filles, abonde dans le même sens. Selon elle, les filles sont majoritaires dans certaines équipes sportives, par exemple de volleyball et de nage synchronisée. Mais dans l’ensemble des sports, elles restent à la traîne. Et dans les cours d’éducation physique, sur le banc.

Même si elle pratique le volleyball comme activité parascolaire, la fille d’Élaine Lauzon déteste les cours d’éducation physique. « Elle aime bouger, mais elle trouve les cours plates. Les élèves pratiquent toujours les mêmes sports collectifs, comme le hockey et le soccer. Les garçons frappent trop fort, alors les filles se retirent. Elles cherchent des excuses pour rester sur le banc parce qu’elles ont peur de se faire mal. La mixité ne marche pas plus pour les garçons, qui se font dire de faire plus de passes aux filles. »

Julie Bégin a elle aussi constaté la popularité des bancs de gymnase chez les adolescentes lorsqu’elle était stagiaire en enseignement de l’éducation physique au secondaire. « Ce n’est pas qu’elles n’aiment pas le sport et la compétition, confirme-t-elle. Mais elles pensent qu’elles n’ont aucune chance de gagner contre les garçons. Elles ne se sentent pas de calibre. »

L’attrait de la danse

Pendant ses stages, Julie Bégin a remarqué que certaines habituées des bancs de gymnase pratiquaient la danse à l’extérieur de l’école. Son expérience d’enseignante au collégial s’avère complètement différente. Elle arrive beaucoup mieux à aller chercher les jeunes femmes maintenant qu’elle donne des cours de danse et d’aérobie. « Les filles sont beaucoup plus motivées parce qu’elles ont choisi le cours. Elles me disent qu’elles n’ont jamais sué autant », rapporte-t-elle.

Photographie de Julie Bégin.
« Ce n’est pas que [les adolescentes] n’aiment pas le sport et la compétition. Mais elles pensent qu’elles n’ont aucune chance de gagner contre les garçons. Elles ne se sentent pas de calibre. »  — Julie Bégin, enseignante en éducation physique

L’enseignante en éducation physique au collégial a consacré son mémoire de maîtrise aux sources de motivation que les filles trouvent dans la danse. Elle a distribué une cinquantaine de questionnaires et interrogé une quinzaine de filles de 13 à 20 ans provenant de cinq écoles de danse. « C’est vraiment l’esprit de groupe qui vient les chercher. Les filles dansent avec leurs amies et elles ne se sentent pas jugées. Au fil du temps, elles évoluent. Elles se rendent compte qu’elles peuvent faire des mouvements qu’elles ne faisaient pas au début. C’est valorisant. »

« Les filles sont davantage interpellées par l’aspect social de l’activité physique que par la compétition. Elles veulent créer des liens », renchérit Élaine Lauzon.

« Lancer comme une fille »

Des enquêtes en milieu scolaire expliquent le désintérêt des filles envers l’éducation physique par le sentiment d’inefficacité personnelle et le manque de confiance en leurs capacités. « L’expérience antérieure favorise le développement du sentiment d’efficacité personnelle. Il est donc souhaitable de donner très tôt aux filles l’occasion de vivre des expériences de réussite dans la pratique d’activités physiques et sportives », recommande le rapport L’activité physique et sportive des adolescentes du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), paru en 2013.

Des remarques comme « Tu lances comme une fille » envoient des messages négatifs aux filles. Le fait qu’elles soient souvent choisies en dernier par les capitaines des équipes ne les aide pas davantage à retrouver confiance en leurs capacités. Le rapport du MELS note d’autres barrières à la participation, comme le manque de temps pour se changer après les cours, les expériences négatives vécues dans les vestiaires et l’attitude discriminatoire de certains enseignants.

L’encadrement de l’enseignant peut faire toute la différence, avance Élaine Lauzon. « Le style directif, ça ne marche pas avec toutes les filles. Si on leur dit de faire quelque chose, elles aimeront connaître le pourquoi du comment. » Elle remarque toutefois que les enseignants sont de plus en plus sensibilisés à faire participer les filles.

Julie Bégin souligne elle aussi la bonne volonté des enseignants. « La plupart sont très polyvalents, mais ils sont pris avec un problème de manque d’espace et d’installations. C’est pourquoi les sports collectifs sont favorisés. »

Hors du gymnase, point de salut?

Pour Élaine Lauzon, il faut sortir du gymnase. « Ce n’est pas l’installation qui devrait décider de l’offre de service », clame-t-elle.

L’organisme qu’elle dirige, Égale Action, mise sur la prise en charge par les jeunes filles de leur propre activité physique. Dans le cadre du programme MentoreActive, l’organisme leur donne les moyens de choisir et d’organiser une activité elles-mêmes. Une mentore les appuie au besoin. « Quand on demande aux filles ce qu’elles veulent faire, on se rend compte qu’elles ont plein d’idées. Certaines ont organisé une journée d’Aqua Zumba, d’autres voulaient jouer au football drapeau. La plupart du temps, le manque de gymnases ne pose pas problème parce que les activités ont lieu dehors », raconte Élaine Lauzon.

Pour sa part, l’organisme Fillactive chapeaute deux programmes. En février, le Défi des neiges offre à des centaines de filles du secondaire une journée d’initiation aux activités extérieures d’hiver à Stoneham, à Montréal, en Estrie et à Toronto. Dans le cadre du Fitclub, les filles des écoles participantes s’entraînent en vue d’une course de 5 km au mois de mai. « On agit sur les barrières, explique Marie Lemire. Les filles font des activités entre elles, sans craindre le jugement des garçons. Pour contrer le sentiment d’inefficacité personnelle, on mise sur la collaboration et l’encouragement. »

Élaine Lauzon rappelle la responsabilité des parents en ce qui concerne l’activité physique. « Les parents dirigent consciemment ou inconsciemment leurs enfants vers certaines activités, comme le hockey pour les garçons et la nage synchronisée pour les filles. » Selon elle, pour que les filles soient actives à l’adolescence, il faut les accrocher tôt, en commençant par donner l’exemple. « Des parents actifs incitent leurs enfants à le devenir. Il faut profiter de ce que notre région a à nous offrir. Au Québec, on est choyés toute l’année avec notre réseau de pistes cyclables et de sentiers de ski de fond. Il faut sortir du gymnase, de l’aréna et de la piscine. Une fois qu’on l’a compris, un nouveau monde s’offre à nous! »

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. Rosalie Vachon-Savary

    En 1999, alors étudiante en 4e année du secondaire, mon enseignant d’éducation physique, en référence au manque d’enthousiasme de ses étudiantes, se permettait le commentaire suivant en début de cours : « On sait bien, vous, les filles, vous êtes élevées dans le coton. ». Déjà très peu motivée par cette matière, mon intérêt venait de chuter tragiquement. Ce n’est qu’après l’université que j’ai retrouvé un début d’intérêt pour l’activité physique.
    En 2010, une enquête de la Commission européenne tirait la conclusion suivante : les stéréotypes sexuels ont un impact important sur la réussite scolaire des élèves. C’est pourquoi il est primordial que les enseignants du Québec reçoivent une formation appropriée sur la question des stéréotypes de genre afin d’éviter une différenciation sexiste, autant dans les gestes qu’ils posent quotidiennement que dans les mots qu’ils utilisent avec les élèves. Parce que ce sont par les mots que les catégorisations s’impriment dans l’esprit des enfants et adolescents.

  2. Stéphanie Cyr

    À mon école, nous avons maintenant des choix de profil d’enseignant afin de démixer ou du moins de rendre plus homogène la formation des groupes en éducation physique. Depuis 10 ans, nous remarquons une motivation très accrue des filles à la pratique d’activités physiques. Aussi, un grand nombre de parents nous souligne l’effet positif sur leurs filles de faire des activités plus diversifiées : workout, boxe, spectacle de plongeon, sports de raquette, conditionnement physique, kinball…. Pour finir je peux aussi vous dire que le programme FILLACTIVE a grandement aidé la motivation des jeunes filles et la répercution se voit dans nos cours en gymnase.
    Steffi, une enseignante très engagée auprès des filles du secondaire.

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