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La baguette des femmes

par 

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

De plus en plus de femmes maestros montent sur le podium, autrefois chasse gardée des hommes. Pleins feux sur une profession qui n’a pas encore d’appellation féminine, mais dans laquelle des passionnées s’engagent baguette et âme.

Jeune chef d’orchestre, Béatrice Cadrin parle avec flamme de la profession. Après avoir entamé des études en direction d’orchestre en Allemagne et dirigé des musiciennes et musiciens au pays de Wagner comme aux États- Unis, elle est revenue au Québec pour poursuivre sa formation au Conservatoire de musique, tout en montant sur le podium pour diriger des orchestres d’ici. Le parallèle qu’elle établit entre direction d’orchestre et d’entreprise est éclairant. « La nature même du dirigeant a changé, explique-t-elle. Il n’y a pas si longtemps, on associait volontiers le tempérament de chef à un caractère bouillant, voire tyrannique. Mais aujourd’hui, les chefs d’entreprise connaissent l’abc du bon gestionnaire : renforcement positif, bonne communication, etc. » Selon ce qu’elle a pu constater, ce virage s’est également opéré dans le monde de la musique symphonique, contribuant peut-être à ouvrir définitivement la porte à celles qui maîtrisent l’art de la baguette.

La chef d’orchestre Josée Laforest perçoit elle aussi ce changement. Quand on lui demande si les musiciens sont réfractaires à l’idée d’être dirigés par une femme, elle lance à la blague que dans toutes les sphères du travail, il peut arriver qu’on ne prenne pas l’autorité d’une femme blonde au sérieux… Trêve de plaisanteries, elle assure n’avoir jamais eu vent de commentaires sexistes à son endroit ni envers d’autres femmes maestros. Elle a bien remarqué ici et là ce qu’elle nomme des « regards subtils » de la part de quelques musiciens, mais il s’agit d’un pourcentage négligeable. « Et c’est seulement au premier contact. Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour voir que je m’y connais. Ils se laissent alors diriger sans problème. Je dirais même que les musiciens font plutôt preuve de gentillesse à mon égard », précise celle qui a dirigé nombre d’orchestres, dont La Sinfonia de Lanaudière, et qui fut la première femme à obtenir une maîtrise en direction d’harmonie de l’Université McGill de Montréal.

Les deux femmes admettent que le milieu de la musique symphonique en est un de traditions. Un certain esprit conservateur persiste donc parfois, notamment chez des musiciens plus âgés. Mais de l’avis de la chef Laforest, les choses tendent assurément à changer. Elle souligne à juste titre que le ratio musiciennes/musiciens dans un orchestre atteint aujourd’hui la pleine parité. « Il y a aussi Yannick Nézet- Séguin qui renouvelle le style du chef d’orchestre et brise les stéréotypes. Il apporte un vent de fraîcheur », se réjouit-elle. À ses yeux, sa venue dans le paysage musical est un indice du changement qui s’opère. De fait, le nouveau chef attitré de l’Orchestre métropolitain du Grand Montréal casse l’image du vieux maestro austère en queue-de-pie. Yannick Nézet-Séguin est jeune, il porte le jean et le cuir, et est invité à diriger de grands orchestres dans le monde.

Selon Jean-François Rivest, enseignant à la direction d’orchestre de l’Université de Montréal (UdeM) et directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Laval, on doit cependant demeurer prudent. Il craint justement que les jeunes hommes, les beaux maestros soient au goût du jour. Un phénomène de mode qui pourrait, en bout de piste, nuire à celles qui ont un réel talent.

L’enseignant, qui a également été chef en résidence à l’Orchestre symphonique de Montréal, voit dans l’accès des femmes au podium un témoignage de l’évolution de nos sociétés. « À l’UdeM, la formation de chef d’orchestre est limitée à cinq places. En 2009-2010, trois filles et deux gars l’ont suivie.Une de mes étudiantes a même obtenu un poste très intéressant à Calgary. » Croyant avant toute chose au talent età l’inspiration artistique, sans égard pour le sexe, il observe tout de même que « les filles ont une vision plus globale des choses, ce qui est un avantage certain en direction d’orchestre ».

Mamans maestros

Mère monoparentale, Béatrice Cadrin a dû réfléchir longuement avant de poursuivre sa formation. Consciente des sacrifices énormes qu’exige une telle carrière – sans compter qu’elle doit solliciter sa famille immédiate pour garder sa jeune fille lors de ses fréquentes absences –, elle est plus résolue que jamais à vivre de sa passion. « Je le fais en partie pour montrer à ma fille que c’est toujours possible de réaliser ses rêves. » Souhaitant aller le plus loin possible dans la profession, elle conçoit que tout n’est pas gagné d’avance. « Faire carrière en tant que chef implique des déménagements fréquents, des tournées à l’étranger. Si on est en couple, il faut que le conjoint suive. C’est ce que les conjointes de chefs ont fait par le passé. Mais les hommes sont-ils prêts à en faire autant pour la carrière de leur femme? »

Josée Laforest, également mère de famille, connaît très bien les privations inhérentes à la carrière. « Être chef implique parfois de mettre de côté conjoint et enfants. C’est peut-être ce qui explique qu’on trouve moins de femmes à la tête des grands orchestres. C’est une lourde tâche qui demande beaucoup de préparation, de réunions, de rencontres, en plus de tout le volet administratif. »

Si Béatrice Cadrin et Josée Laforest ne dirigent pas des orchestres aussi prestigieux que l’Orchestre symphonique de Québec ou de Montréal, leur expérience leur permet tout de même de constater que les spectateurs se réjouissent de voir une femme monter sur le podium. « Ça fait encore parfois tourner les têtes et lever les sourcils, mais je suis certaine que ça va changer. Les femmes elles-mêmes ont de plus en plus confiance en leurs capacités », estime la jeune chef Cadrin. Elle marque une pause de quelques secondes afin de valider une information. « Justement! Le 16 décembre prochain, c’est une femme qui dirigera l’OSQ. » Et pas des moindres! JoAnn Falletta, une chef réputée à la tête du Buffalo Philharmonic Orchestra.

Signe des temps, la note du changement résonne…

La pionnière Ethel Stark

Sans vouloir retracer l’histoire des femmes chefs d’orchestre au pays, il est intéressant de souligner qu’en 1940, année où les Québécoises obtiennent le droit de vote, l’une d’elles entrouvre les portes de la direction symphonique en fondant la Symphonie féminine de Montréal. Formée au Curtis Institute of Music de Philadelphie, la Montréalaise Ethel Stark dirige l’ensemble de 80 musiciennes jusqu’à la fin des années 1960. Le 22 octobre 1947, l’orchestre s’exécute au célèbre Carnegie Hall à New York, devenant la première formation symphonique canadienne à réaliser cet exploit. Le talent d’Ethel Stark est remarqué. À l’étranger, elle est entre autres l’invitée de l’orchestre de Miami (1957, 1958, 1962), du Kol-Israel de Jérusalem (1952, 1962), ainsi que du Tokyo Asahi et du NHK Symphony Orchestra au Japon (1960).

Les compositrices oubliées

Hélène Guillemette est chanteuse d’opéra. Cette grande soprano de Québec s’est produite sur les scènes québécoises et de l’étranger – en Europe et en Asie, notamment. En février 2010, au Palais Montcalm de Québec, elle présentait le récital Musiques de femmes. Au programme, des oeuvres d’opéra de la fin du 19e et du début du 20e siècle, signées par des compositrices de la France, des États-Unis et du Québec. « Ce projet a exigé deux ans de recherches. Les partitions des compositrices sont difficiles à trouver. Les éditeurs ne les éditent plus, faute de demande. Ce n’est pas assez populaire. Pourtant, les oeuvres que j’ai dénichées dans les bibliothèques sont de véritables trésors! » Selon la soprano, on peut se désoler que ces auteures de grand talent soient méconnues, mais il ne faut pas s’en étonner. Comme les femmes de toutes les sphères du travail à l’époque, les compositrices n’étaient pas encouragées ni soutenues par la société. Du coup, leurs oeuvres sont tombées dans l’oubli. Mais c’était avant qu’Hélène Guillemette ne les ramène sous les feux de la rampe!

Bien qu’on trouve un peu plus de compositrices aujourd’hui, estime-t-elle,force est d’admettre que ce n’est pas encore populaire de les jouer sur scène. « Je ne vois pas pourquoi on joue moins les compositrices que les compositeurs. À talent égal, elles devraient avoir les mêmes chances. » Ce n’est pourtant pas faute d’intérêt de la part du public. « Les gens sont emballés par les mélodies de Jeanne Landry, une compositrice québécoise remarquable, aujourd’hui âgée de 88 ans. Dans mon récital, son oeuvre est sans l’ombre d’un doute le coup de coeur du public. » Faire connaître les compositrices, susciter l’intérêt et redonner vie à leurs oeuvres sur scène, voilà la mission de la sympathique soprano. Elle en donne sa parole : « Je vais le faire pendant des années parce qu’il y a encore beaucoup à découvrir. » Dans son palmarès, outre les mélodies de Jeanne Landry, on trouve aussi celles d’Amy Beach (1867-1944), de Nadia Boulanger (1887- 1979) et de Mel Bonis (1858-1937). Avis aux mélomanes!


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1 Réaction

  1. Martine Laval

    Quel sujet surprenant et intéressant. Il doit y avoir bien d’autres métiers et professions auxquels on ne songe pas. Il serait intéressant de fouiller et signaler d’autre exemples. En tout cas, celui-ci fut une totale surprise. Merci. Mes yeux s’ouvrent encore plus grands.

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