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Photographie de Madeleine Gagnon.

Les révolutions de Madeleine Gagnon

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A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

La romancière, essayiste et poète Madeleine Gagnon a traversé deux révolutions pas toujours tranquilles, celle des femmes et celle de la société québécoise. Dans son récit autobiographique, Depuis toujours, cette femme de parole témoigne des bouleversements sociaux qui furent ceux de beaucoup de Québécoises.

Née à Amqui en 1938, Madeleine Gagnon est docteure en lettres et écrivaine. Elle a vécu à Paris et à New York avant de devenir professeure au Département d’études littéraires à la toute nouvelle UQAM, créée en 1968. Elle a quitté l’enseignement à temps plein au début des années 1980 pour mieux se consacrer à la création d’une abondante production littéraire, couronnée des plus grandes distinctions, tels le prix du Gouverneur général du Canada (1991) et le prix Athanase-David (2002), qui récompense l’œuvre complète d’un auteur québécois. Dans son récent et savoureux récit autobiographique Depuis toujours, la petite histoire d’une vie de mère, d’amoureuse et d’intellectuelle se lie à celle des Québécoises d’hier et d’aujourd’hui.

Gazette des femmes : On croirait lire, à travers votre histoire, celle de bien des femmes qui essaient, elles aussi, de faire rimer travail et famille, tout en réalisant leurs ambitions. Était-ce le but de votre livre?

Madeleine Gagnon : Pas précisément, mais il est certain que le thème de la condition féminine a toujours fait partie de ma vie. J’ai commencé à enseigner à l’UQAM et à m’impliquer dans les syndicats alors que le féminisme battait son plein. Ce thème était central, notamment dans mes ateliers d’écriture. Ce qui me frappait, c’était à quel point les femmes qui y assistaient souhaitaient écrire, mais ne s’en sentaient pas capables. C’était troublant.

Photographie de Madeleine Gagnon.

Vous-même avez découvert très tôt votre propre désir d’écriture. Pouviez-vous imaginer devenir écrivaine lorsque vous aviez 20 ans?

En fait, j’ai été encouragée par mes parents à faire ce que je souhaitais et à poursuivre mes buts. Quand j’étais une jeune étudiante, mon père m’a incitée à continuer mes études jusqu’au doctorat. C’est même lui qui m’a dit de ne pas signer du nom de famille de mon mari quand j’ai publié mon premier recueil de nouvelles, Les morts-vivants, en 1969. Cela rompait avec l’image des femmes que l’on avait à l’époque de la Grande Noirceur!

Aviez-vous des modèles?

Anne Hébert, Gabrielle Roy, Germaine Guèvremont*, qui étaient courageuses, parce qu’elles étaient seules et souvent isolées; elles devaient même parfois quitter le Québec pour vivre leur vie de créatrice. Ensuite, les années 1970 ont vu émerger plusieurs écrivaines; une communauté s’est créée. C’était une situation plus aisée pour nous, car nous avions la force du nombre. Cela dit, il faut reconnaître que des femmes avaient préparé le chemin avant nous, comme celles que je vous ai nommées. Mais pas seulement des femmes : des hommes formidables, comme le père Lévesque ou les sociologues Fernand Dumont et Guy Rocher, ont été des alliés pour les auteures.

Qu’ont changé les femmes de votre génération?

Quand j’étais enfant, on ne prononçait pas des mots comme clitoris, vagin, orgasme. La prise de parole d’un grand nombre de femmes, et je pense ici aux Marie Cardinal (Les mots pour le dire), Annie Leclerc (Parole de femme), Benoîte Groult (Ainsi soit-elle), a permis de nommer les choses, notamment celles du corps. Cette liberté de parole a eu un effet libérateur.

Justement, on entend souvent dire que les Québécoises sont libérées, mais ce n’est pas le constat que vous faites…

Non. Prenez l’exercice de l’autorité et de la pensée : ça fait des siècles que la sagesse est incarnée par des tempes grises masculines. Quand on a besoin de commissaires, on fait appel à des hommes âgés — bon, maintenant nous avons la juge Charbonneau, mais ça reste une exception. Pourtant, les femmes âgées ont aussi une sagesse. La commission Bouchard-Taylor aurait eu besoin d’une femme, voire deux; nous aurions alors été éclairés sur une autre réalité, d’un autre point de vue. Et du côté du pouvoir, il manque des femmes. Où sont celles de 40, 50 ou 60 ans qui ont étudié, qui ont des visions à proposer? Où sont les réalisatrices, les créatrices, les penseuses? Sur le plan de l’imaginaire, tout comme dans les milieux de pouvoir, tout est encore formaté à l’ancienne. Il faut que ça change. Ce qui me réjouit, c’est d’avoir vu une génération se soulever lors du printemps érable, et beaucoup de jeunes femmes (et aussi des hommes, tant mieux) prendre la parole, revendiquer leurs idées.

En 2012, Anne-Marie Slaughter, ex-conseillère de Hillary Clinton et spécialiste en politique internationale, déplorait dans un texte-choc du Atlantic Monthly que « les femmes ne pouvaient toujours pas tout avoir »**. Vous, 40 ans plus tôt, vous avez tout fait, et sans demander la permission à qui que ce soit…

Je voulais la famille, les voyages, l’aventure intellectuelle, je voulais étudier, vivre l’amour, faire une psychanalyse, écrire et publier… et j’ai fait tout cela! Je ne dis pas que ç’a été facile, mais je ne me voyais pas vivre autrement.

Extrait

Les révolutions de Madeleine Gagnon
« Quant à moi, j’appartenais à une génération qui, grâce à la Révolution tranquille et au féminisme, a pu concilier tout ça, faire s’épouser les trois chemins de la maternité, du travail d’enseignement et de l’écriture. À notre corps défendant parfois, en y laissant des plumes de temps en temps, des épluchures du cœur, des arrachements souterrains. »  — Madeleine Gagnon, Depuis toujours, Éd. du Boréal, 2013, 426 p.

À lire

Les femmes et la guerre, un essai de Madeleine Gagnon sur le rôle et la vie des femmes au Liban, au Kosovo, en Bosnie, en Israël, en Palestine, au Sri Lanka, en Macédoine et au Pakistan, où elle s’est rendue avec la journaliste Monique Durand, qui réalisait alors une série pour la radio de Radio-Canada. Dans cet essai magnifiquement écrit, l’auteure relaie les témoignages de mères, d’épouses, de femmes, et tente d’expliquer comment elles embrassent ou rejettent les valeurs guerrières. Publié en 2000 chez VLB, ce livre est d’une actualité percutante.

  1. *  Ces écrivaines prolifiques ont notamment signé les populaires romans Kamouraska, Bonheur d’occasion et Le survenant.
  2. ** Son article Why Women Still Can’t Have It All a été publié en juillet 2012, et a relancé le débat sur la conciliation travail-famille aux États-Unis.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Josephine Saniatnova

    Je pense que nous devons redoubler de vigilance car nos droits sont beaucoup plus fragiles que nous le pensons, par les temps qui courent!….

  2. lucile cyr

    C’est avec une très grande reconnaissance que je dis merci à Mme Gagnon ainsi qu’à toutes ces femmes qui ont travaillé très fort pour nous apprendre à nous aimer, nous respecter, nous faire respecter et finalement nous assumer. Petit à petit par l’éducation nous sommes arrivées à l’autonomie économique, sociale et financière. Un petit pas pour la femme mais un grand pas pour l’humanité c’est l’impact positif que renferme ces valeurs. La vigilance doit être constante ce qui demande de la persévérance pour les transmettre aux suivants et suivantes , parce que rien n’est acquis, rien ne se gagne dans la facilité.

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