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Photographie de Catherine Vidal.

Lire une carte routière, garer une automobile, faire de la géométrie : les filles sont aussi « douées » pour ça que les garçons! Car ce n’est pas le sexe qui compte, mais la manière dont on utilise notre cerveau… Entrevue avec la neurobiologiste Catherine Vidal, directrice de recherche à l’Institut Pasteur, à Paris, et auteure de livres sur le sujet.

Gazette des femmes : D’où vient cette idée selon laquelle les filles seraient biologiquement moins douées pour les matières scientifiques que les garçons?

Catherine Vidal : C’est un préjugé qui a des fondements historiques. Au 19e siècle, le médecin français Paul Broca prétendait même que les femmes étaient moins intelligentes que les hommes parce qu’elles avaient un cerveau plus petit (150 g de moins en moyenne). Mais en étudiant le cerveau de grands génies décédés, on s’est rendu compte qu’il n’y a aucun rapport entre la grosseur du cerveau et l’intelligence. Le cerveau d’Einstein, par exemple, pesait 1,25 kg, donc à peu près le même poids que celui d’une femme. Sur le plan anatomique, lorsqu’on regarde un cerveau, on ne peut pas deviner s’il s’agit de celui d’un homme ou d’une femme. Le problème est que les stéréotypes sont encore véhiculés par certains pseudo-psychologues, auteurs de livres à succès, qui laissent croire qu’il est naturel que les femmes soient incapables de bien garer leur auto ou de lire une carte routière.

On entend également dire que les hormones expliqueraient le fonctionnement cérébral…

Certains scientifiques ont expliqué les différences de performance cognitive entre les sexes par les hormones sexuelles qui imprègnent le cerveau de l’embryon pendant la grossesse. Les hormones mâles favoriseraient le développement de l’hémisphère droit, soi-disant associé à l’orientation spatiale et à la géométrie. À l’inverse, chez les femmes, c’est l’hémisphère gauche, impliqué dans le langage, qui serait le plus développé. Ces hypothèses datent de plus de 50 ans. Depuis, les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale, comme l’imagerie par résonance magnétique (IRM), ont invalidé ces théories. Des expériences ont démontré que les mathématiques mobilisent le cortex frontal et pariétal gauche et droit, et ce, quel que soit le sexe. En ce qui concerne le développement des zones du langage, on ne note pas de différence selon le sexe. En fait, l’imagerie cérébrale montre que les individus ont tous des cerveaux différents, c’est-à-dire que les différences entre les personnes d’un même sexe sont plus importantes que les différences entre les sexes.

Les affirmations selon lesquelles les filles sont moins douées en sciences n’ont donc aucun fondement biologique?

De nombreuses études dans les champs de la psychologie et de la pédagogie ont montré que, au cours de leur développement cognitif, les filles et les garçons ont les mêmes capacités pour acquérir des compétences en mathématiques. À l’adolescence, alors que les jeunes ont déjà subi l’influence des stéréotypes, on remarque des différences entre les sexes, notamment dans des tests d’orientation dans l’espace. Mais quand on entraîne les filles à passer ces mêmes tests, ces différences disparaissent. On peut donc en conclure que la performance est largement dépendante du contexte dans lequel les tests sont menés.

Par exemple?

Il existe un test qui consiste à montrer à des individus des photos d’objets prises sous différents angles et à leur demander si ces objets sont les mêmes ou s’ils sont différents selon leur orientation. Quand on soumet des élèves à ce test dans une classe où le professeur annonce qu’il s’agit d’un exercice de géométrie, les garçons sont meilleurs que les filles. Mais si le professeur déclare qu’il s’agit d’un test de dessin, les filles réussissent mieux que les garçons. Ces expériences illustrent à quel point l’estime de soi et les stéréotypes de genre influencent les résultats.

Les différences de performance seraient donc essentiellement culturelles?

Bien sûr. En 1990, une enquête menée sur trois millions d’élèves aux États-Unis a démontré que les garçons réussissaient mieux en mathématiques que les filles. Mais en 2008, une autre enquête a donné des scores équivalents pour les deux sexes. Ainsi, depuis 20 ans, grâce à des politiques de sensibilisation quant à l’orientation scolaire, on observe une disparition des différences dans les performances en mathématiques. Ce qui montre bien que c’est l’éducation et non la biologie qui est en jeu.

Comment agit l’éducation sur notre cerveau?

Notre cerveau contient 100 milliards de neurones reliés entre eux par un million de milliards de connexions. Mais 90 % de ces connexions se fabriquent après la naissance grâce à l’interaction de l’enfant avec son environnement. L’éducation, la culture et la société en général influencent beaucoup la construction de l’individu. Ainsi, l’IRM montre, dans le cerveau de musiciens professionnels, un épaississement des régions qui contrôlent l’audition et la coordination des doigts. Cet épaississement est dû à la fabrication de connexions supplémentaires entre les neurones. De plus, il est proportionnel au temps consacré à l’apprentissage de l’instrument pendant l’enfance. Cette capacité du cerveau à se façonner en fonction des apprentissages s’appelle la « plasticité cérébrale ». Cette découverte, qui date d’une quinzaine d’années, a révolutionné nos conceptions sur le fonctionnement du cerveau. Rien n’est figé ni programmé depuis la naissance.

Comment se fait-il, alors, que les filles soient encore minoritaires dans des domaines comme le génie, les maths ou la physique?

Les stéréotypes ont la vie dure. Et l’idée selon laquelle les filles sont moins douées pour les sciences est encore largement véhiculée dans les familles et les médias, mais aussi par les enseignants. Sans compter que l’on ne cesse de répéter aux jeunes femmes qu’elles ne pourront concilier ces carrières avec leur vie personnelle, alors que ces arguments ne sont pas invoqués si elles veulent devenir médecin, un métier pourtant aussi prenant que celui d’ingénieur. C’est évidemment la société et non la biologie qui fait en sorte que les femmes s’occupent des enfants et soignent les personnes âgées, tandis que les hommes deviennent ingénieurs et font de la politique. Si l’on explique ces différences par la biologie, on évacue les motifs historiques, sociaux et économiques.

Complément d’info

  • Catherine Vidal, Les filles ont-elles un cerveau fait pour les maths?, Éd. Le Pommier, 2012
  • Catherine Vidal, Hommes, femmes : avons-nous le même cerveau?, Éd. Le Pommier, 2012 (2e éd.)
  • Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys, Cerveau, sexe et pouvoir, Belin, 2005
  • Louise Cossette (sous la dir. de), Cerveau, hormones et sexe, Les éditions du remue-ménage, 2012

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Ginette Dutil

    Grand merci pour vos explications scientifiques surtout sur le développement des connexions des neuronnes et de l’apport culturel insidieux. Vous êtes ma fraicheur surtout que je suis aux Émirats arabes unis.

  2. L.Bertrand

    Dans mon milieu de travail non traditionnel, les rares filles ont plus de volonté, d’élan et de persévérance(drive) que les gars. Il en faut pour passer par dessus les préjugés et les obstacles variés sans toujours penser que ça arrive parce que je suis une femme.

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