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Photographie de quatre femmes Bédouines

Aide aux Bédouines

par 

Journaliste indépendante, installée en Israël depuis plus d'un an. À 26 ans, après des études de philosophie et de journalisme, elle travaille pour la presse écrite en France, en Suisse et au Canada. Elle collabore notamment avec les équipes de rédaction de La Presse, ELLE France et du Huffington Post, pour lesquelles elle couvre l'actualité israélienne. Leslie est particulièrement intéressée par les problématiques sociales, les phénomènes émergents et la question de la place des femmes dans les sociétés israélienne et arabe.

Appuyée par une campagne de sensibilisation intensive, l’association féministe israélienne Ma’an organise des groupes de parole pour femmes dans les villages bédouins isolés du sud du pays. Le but? Permettre à ces femmes de confession musulmane de mettre des mots sur les violences conjugales qu’elles subissent, pour ensuite les accompagner lors d’actions en justice et défendre leurs droits devant les tribunaux.

Photographie d'une Bédouine vêtue d'une robe traditionnelle.
Vêtue d’une robe traditionnelle, cette Bédouine participe au groupe de parole organisé par l’association Ma’an, qui réunit plusieurs générations de femmes.

À Laqyia, village bédouin situé en plein désert israélien du Néguev, au milieu d’un embrouillamini de maisons délabrées, un petit centre communautaire fourmille malgré l’heure matinale. Il est à peine 8 h et, déjà, de nombreuses femmes dévalent les ruelles sinueuses pour se presser à l’intérieur du bâtiment. Afin de se protéger du soleil brûlant, elles dédaignent l’immense tente traditionnelle dressée dans la cour et lui préfèrent une salle climatisée. Timidement, elles se saluent, s’installent en sirotant un café bien fort et lissent du plat de la main leurs longues robes colorées. L’attente est à son comble, l’impatience, palpable.

Cette vingtaine de femmes sont venues participer au groupe de parole mené par Hanan Sasaaini, membre de l’association féministe israélienne Ma’an (« Ensemble », en arabe) et l’une des rares avocates de leur communauté. Depuis plusieurs mois, les membres de Ma’an font le tour des villages bédouins pour distribuer fascicules explicatifs, cartes de visite et coordonnées du siège de l’organisme, à Beer-Sheva, la plus grande ville du Néguev. Dans chaque centre communautaire, elles punaisent des affiches qui rappellent la date et le lieu de la réunion du mois suivant. Grâce à ces efforts, les Bédouines sont de plus en plus nombreuses à chaque rencontre. Si elles attendent des conseils juridiques précieux pour pouvoir se faire représenter au tribunal islamique, seule autorité reconnue chez les Bédouins pour les litiges familiaux, elles espèrent surtout trouver chez les bénévoles une oreille attentive et compatissante.

Après un quart d’heure d’attente, Hanan arrive, pianotant de ses doigts manucurés sur deux iPhone simultanément. Le contraste est saisissant : l’avocate est la seule femme de l’assemblée à ne pas porter de foulard. Elle fait partie d’une minorité de Bédouines aisées, indépendantes financièrement et dont le mari accepte l’autonomie.

Leslie Rezzoug
L’avocate Hanan Sasaaini reconnaît que les problèmes des Bédouines ne peuvent pas se régler séance tenante. Elle estime toutefois que le plus important, c’est qu’elles retrouvent confiance en elles et qu’elles nouent des liens avec les autres femmes de la communauté.

Entre soif de modernité et attachement aux traditions, les modes de vie et les aspirations des Bédouines d’Israël semblent composer une mosaïque complexe et variée. Pourtant, malgré leurs différences, la lutte contre les injustices, les sévices et autres agressions dont elles sont trop souvent victimes demeure au cœur de leurs préoccupations. Malgré le manque de chiffres officiels, les bénévoles de Ma’an sont formelles : la polygamie et les violences conjugales sont monnaie courante chez les Bédouins. L’organisme estime qu’au moins 40 % des ménages sont polygames. Une situation qui se reflète au sein du groupe : deux femmes arrivées séparément expliqueront au cours de la séance qu’elles sont mariées au même homme et qu’elles ignoraient tout de la présence de l’autre à la réunion.

Sous la loi des hommes

L’atelier commence enfin. Hanan propose aux participantes de désigner un objet sur le sol parmi un monceau de petites voitures, poupées, miroirs et tournevis. Elles doivent ensuite justifier leur choix. Déroutées, certaines refusent de se prêter au jeu. L’une d’elles tait même son nom. « J’ai 53 ans et 15 petits-enfants », murmure-t-elle simplement. Une main sur la bouche, elles sont nombreuses à avoir du mal à parler, intimidées à l’idée d’évoquer devant tout le monde ce que représente pour elles l’objet choisi. Pas facile de dévoiler ses désirs, ses rêves et ses attentes quand on est habituée à obéir et à se taire. Pourtant, quelques téméraires racontent spontanément à Hanan un quotidien fait de privations et d’interdits, régi par la loi des hommes.

Meissa*, une femme entre deux âges, un bébé sur les genoux, désigne le tournevis. Il symbolise pour elle la force, il sert à réparer, il est utile. « C’est ce que tu voudrais que l’on dise de toi? » lui demande Hanan. « Oui », répond-elle sans hésiter. Hind* s’empare quant à elle du miroir. « C’est l’emblème de la communication, des sentiments partagés, des émotions que l’on peut lire sur le visage de l’autre. Je voudrais tant que mon mari fasse plus attention à ce que je pense et à ce que je ressens plutôt que de me houspiller en permanence », souffle-t-elle. Peu à peu, le banal jeu prend un tour inattendu : avec pudeur, les femmes se libèrent, se découvrent, se révèlent. À l’image de Basseem*, une jeune femme vive et souriante qui attrape avec convoitise une petite voiture rouge : « Ça, c’est l’indépendance! J’aimerais tant savoir conduire! » s’écrie-t-elle, les yeux brillants. Éclats de rire dans l’assemblée.

L’assise de la confiance

La remarque de Basseem a eu le mérite de détendre l’atmosphère. Les femmes sont désormais plus enclines à écouter le message d’Hanan. Elle souhaite leur faire comprendre que certaines pratiques dont elles sont victimes sont illégales au regard de la loi, tant civile que religieuse, et qu’elles ont le droit d’intenter des actions en justice si elles s’estiment victimes d’abus ou de violence. Un silence général s’abat sur le groupe. L’idée est difficile à accepter pour ces Bédouines, qui associent passage au tribunal et répudiation. Une mise au ban de la communauté qui pourrait leur être fatale, tant elles sont peu intégrées au reste de la société israélienne. « Je connais une femme que son mari battait. Elle a décidé de fuir avec ses enfants. Complètement perdue, elle n’avait nulle part où se réfugier. Résultat : elle vit désormais dans un foyer pour femmes battues, loin de tous », raconte Hind, méfiante.

« Ce genre d’histoires se propagent très vite dans les villages, se désole Hanan Sasaaini. Pour ces femmes, elles sonnent comme un avertissement. Les Bédouines refusent de porter plainte, car elles sont persuadées que les autorités vont leur enlever leurs enfants, les séparer de leur famille. » Sans jamais heurter leur sensibilité ni la culture du secret chère aux Bédouins, l’avocate tâche donc d’instaurer une relation de confiance avec ces femmes. L’objectif : les encourager à venir dans les locaux de l’association, à Beer-Sheva, afin que leurs problèmes soient étudiés au cas par cas et de manière plus approfondie. « Il est très important que les bénévoles de Ma’an appartiennent à la communauté dans laquelle elles œuvrent. Ce n’est qu’à cette condition que les Bédouines pourront s’ouvrir à nous en toute confiance, reprend-elle. Les féministes israéliennes ne comprennent pas que ces femmes sont conditionnées à respecter le modèle patriarcal qui cimente la société bédouine. On ne peut pas leur en vouloir : c’est le seul qu’elles connaissent! »

Les objets d’Hanan ont été délaissés. La conversation glisse vers la vie quotidienne, les enfants qui grandissent, les différences garçons-filles, les relations des unes et des autres avec leur époux. Ces femmes qui se croisent le plus souvent sans se parler semblent tout d’un coup créer de réels liens de solidarité.

Pour Hanan, il est déjà l’heure de partir. Entre la pression des hommes et les résistances culturelles, le chemin sera long pour libérer les Bédouines du Néguev de leur défiance profonde. « Mais ce n’est que le début! s’exclame l’avocate. Peu importe, pour le moment, si elles ne viennent pas nous voir pour qu’on les représente au tribunal pour un divorce ou un litige. Ça viendra. Le plus important, c’est qu’elles retrouvent confiance en elles et qu’elles nouent des liens avec les autres femmes de la communauté. Désormais, elles savent que notre porte leur sera toujours ouverte. » 

  1. * Les prénoms ont été modifiés à la demande des participantes.

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. Marco Abramowicz

    Psychologue et militant dans un centre de planning familial pendant plus de 30 ans (Aimer à l’Université Libre de Bruxelles), je suis intéressé par le travail de l’organisation israélienne Ma’an. J’apprécie la technique du choix d’un objet pour entrer en contact avec les autres membres du groupe à partir de soi.
    J’ai eu l’occasion de visiter à Laqiya la coopérative de tissage Sidreh. Est-ce dans ce centre que vous avez tenu ce groupe de parole?
    Ma’an est-il concerné par le problème des villages bédouins non-reconnus?

  2. Ginette St-Jacques

    Une association comme celle de Ma’an est absolument nécessaire pour briser le cycle de l’isolement et créer un sentiment d’appartenance. Ce lien seul peut permettre aux femmes d’exprimer leur souffrance et leur colère et qui sait, retrouver le respect de soi. Félicitations!

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