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Photographie de lunettes en forme d'étoile

La bête noire des célébrités

par 

Diplômée en journalisme de l’Université de Montréal et travaille comme journaliste indépendante depuis 2011. Elle s’intéresse de près aux sujets touchant la famille, la condition des femmes et les minorités sexuelles. Elle collabore régulièrement au magazine Enfants Québec, au wmag.ca et, depuis 2013, à la Gazette des femmes.

Beaucoup de vedettes québécoises se disent fièrement écologistes, certaines s’affirment séparatistes. Mais féministes? Difficile d’en trouver qui osent s’accoler l’étiquette. La Gazette des femmes a voulu savoir pourquoi.

Dans un article paru au début de 2013 dans le Telegraph, la journaliste britannique Emma Barnett rapportait sa conversation plutôt désolante avec la chanteuse pop Ella Henderson. Alors qu’elle s’apprêtait à se prononcer sur son féminisme, la jeune vedette de 17 ans a été interrompue par son relationniste qui lui a intimé de ne pas répondre à cette question. « Heureuse de pouvoir dire qu’elle veut être un modèle positif pour les jeunes filles, Ella n’a pas la liberté de dire si elle croit en l’égalité des droits pour les hommes et les femmes? Il y a là quelque chose qui cloche », écrit la journaliste. Être féministe est-il à ce point mal vu que cet aveu aurait pu faire perdre quelques fans à la jeune idole?

Pourtant, beaucoup de vedettes l’auront appris aux dépens de Carla Bruni : on ne rejette pas le féminisme du revers de la main sans conséquence. « Ma génération n’a pas besoin du féminisme. » Ces quelques mots prononcés par l’ex-première dame française lors d’une entrevue au magazine Vogue, en novembre 2012, auront suffi à créer un tsunami de réactions négatives sur le Web. Des milliers de femmes ont retourné son affirmation à la chanteuse, expliquant pourquoi leur génération avait encore besoin du féminisme.

Et ici? Comment se porte-t-il? Sur la trentaine de vedettes contactées pour cet article, seules trois courageuses ont accepté de se mouiller. Le féminisme fait-il peur ou n’est-il tout simplement plus au goût du jour? « Je pense qu’au Québec, prendre clairement position brasse quelque chose, qu’on soit à droite ou à gauche, lance l’animatrice Pénélope McQuade, une des rares personnalités publiques québécoises à s’afficher comme féministes. Est-ce que ça confronte plus les gens si tu te revendiques du féminisme que de l’environnement? Probablement. Est-ce que ça choque plus que de s’affirmer souverainiste ou “carré rouge”? Pas sûre, vraiment pas sûre… »

Photographie de Pénélope McQuade.
« Je ne suis pas certaine que les gens n’ont pas envie de s’afficher [féministes]. Peut-être qu’ils n’ont simplement rien à dire sur ce sujet parce qu’ils n’ont pas fait l’exercice d’y réfléchir? »  — Pénélope McQuade

Elle participait en mars dernier au site Les Féministes, une initiative de Léa Clermont-Dion qui regroupe 50 témoignages sur le féminisme. À ses côtés, Marie Plourde, Anaïs Barbeau-Lavalette, des journalistes, des cinéastes, des chercheurs. On y cherche en vain les vedettes québécoises de l’heure.

Féminisme, le mot qu’on fuit?

Le féminisme effraie-t-il les célébrités? Pénélope McQuade en doute. « Je ne suis pas certaine que les gens n’ont pas envie de s’afficher. Peut-être qu’ils n’ont simplement rien à dire sur ce sujet parce qu’ils n’ont pas fait l’exercice d’y réfléchir? » Elle refuse néanmoins de montrer du doigt les femmes qui ne se disent pas féministes, car la culpabilisation ne mène à rien.

En ce qui concerne les actrices, l’agente d’artistes Nathalie Duchesne explique leur réticence autrement. « Il est toujours délicat pour elles d’endosser une cause, car elles sont tributaires des producteurs qui les engagent. Et certaines ne veulent pas brouiller leur image auprès du public. » Elle avoue qu’elle hésiterait si un organisme ou un événement féministe approchait une de ses artistes à titre de porte-parole. « Ce serait un pensez-y-bien. J’ai l’impression que ça pourrait être mal vu, que c’est une cause qui semble dépassée, même si beaucoup de choses restent à changer. »

En réponse à la question « Le féminisme, populaire ou non? », les participantes au site Les Féministes y vont de leurs observations. La journaliste Marianne Prairie : « En dehors de mon entourage, j’ai entendu dire que ce n’était pas très populaire… sauf autour du 8 mars. » La metteure en scène Paule Baillargeon : « Le féminisme est très impopulaire parce qu’il est perçu comme une chose dangereuse, et qu’il s’attaque aux fondements du patriarcat, culture millénaire et universelle […] ». « Comme dit une amie, le féminisme, ce n’est pas très sexy », écrit Rosemarie Séguin-Lamarche.

Problème d’image… et d’occasions

Le mot est lancé. Pour la chanteuse Andrée Watters, le féminisme n’est assurément pas sexy, ni trendy. « Je crois au pouvoir et aux droits des femmes. Sauf que je trouve que le mot féminisme a mal vieilli. Alors non, je ne me considère pas comme féministe. Mais attention, nuance-t-elle, je parle de mon expérience en tant que femme au Québec, en 2013. Il y a encore des endroits dans le monde où le féminisme est nécessaire. »

Photographie de Andrée Waters.
« (…) j’ai commencé l’entrevue en disant que je n’étais pas féministe… Je pense que je le suis, je pense que toutes les femmes le sont un peu aujourd’hui, sauf qu’on ne s’affiche pas, on ne se colle pas à ce terme. »  — Andrée Watters

Au fil des questions et des réponses, son propos change. « C’est vrai, j’ai commencé l’entrevue en disant que je n’étais pas féministe… Je pense que je le suis, je pense que toutes les femmes le sont un peu aujourd’hui, sauf qu’on ne s’affiche pas, on ne se colle pas à ce terme. »

Elle jette un regard lucide sur les motivations des artistes actuels. Si les générations précédentes étaient plus engagées socialement et politiquement, les musiciens d’aujourd’hui s’efforcent avant tout de tirer leur épingle du jeu dans un univers très concurrentiel, avance la chanteuse de 30 ans. « Dans les années 1970, le milieu artistique était tellement différent! Les artistes avaient plus de temps pour s’impliquer ailleurs. Aujourd’hui, on se demande surtout comment réussir à s’en sortir… »

C’est un peu l’observation que fait l’historienne Denyse Baillargeon, auteure de Brève histoire des femmes au Québec (Boréal, 2012). Les artistes d’aujourd’hui sont à l’image de leur société : individualistes. Si elle reconnaît ne pas être une experte du féminisme chez les personnalités publiques, elle avance l’idée que les artistes manquent d’occasions pour prendre position. « J’ai l’impression que le mouvement féministe était plus accueillant pour les artistes dans les années 1970. Il y avait des manifestations, des happenings culturels. Aujourd’hui, le mouvement semble moins collectif. Les artistes québécoises ne sont peut-être pas réticentes, elles n’ont peut-être simplement pas l’occasion de s’afficher. »

Drôle de féminisme

Kim Lizotte, jeune humoriste délurée, irrévérencieuse et très politisée, s’affirme féministe sans honte. « C’est nécessaire de l’être dans mon milieu! On dirait qu’en tant que fille, de prime abord, je ne plais pas comme humoriste, parce que je ne suis pas dans un rapport de séduction sur scène. »

Photographie de Kim Lizotte.
Pour la jeune humoriste Kim Lizotte, il y a un risque à prendre position. Et avec les réseaux sociaux, les conséquences de ces prises de position dépassent parfois la mesure.

Elle revient avec réticence sur ses propos sur Radio X à l’émission Les francs-tireurs, en septembre 2012. Elle y avait dénoncé la place que cette station donnait aux femmes : simple faire-valoir des animateurs, disait-elle en somme. « Je critiquais la place des filles à Radio X, pas les filles en soi! Mais j’ai eu droit à des insultes, à du mépris. Je pense que c’est une preuve que le féminisme est encore nécessaire. »

À Selon l’opinion comique (l’émission qu’elle coanime sur la chaîne MAtv), elle a tenté un numéro « féministe » en l’honneur du 8 mars. « Un flop », avoue-t-elle en riant. Habituellement, le féminisme teinte ses numéros de façon plus subtile. Elle met en lumière le manque chronique de confiance en elles des femmes, écorche les émissions de « beauté » aliénantes qui les complexent… « C’est un risque de prendre position. Et avec les réseaux sociaux, tu dois être prêt à te défendre devant Monsieur et Madame Tout-le-monde. Les conséquences des prises de position sont parfois démesurées. »

Est-ce la raison qui empêche des personnalités publiques de se prononcer sur le féminisme? « Je pense plutôt qu’une grande partie des femmes ne sait pas trop quoi dire, ou pense que le combat est terminé. Mais se dire féministe ne devrait avoir aucune conséquence sur notre carrière. S’il y en a, nous avons un gros problème! » conclut l’humoriste.

Qu'en pensez-vous?

4 Réactions

  1. Sara

    Il y a quelques années, je me tenais loin du mot « féministe », et j’ai commencé à y penser. J’ai vérifié la définition de « féminisme » (http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/f%C3%A9minisme/33213) et je me suis rendu compte que même si mon militantisme n’est pas très intense, il se fait au quotidien, en parlant d’enjeux féministes, en partageant des lectures féministes, etc. Alors maintenant, je me considère comme féministe!

  2. Lyne Duplain

    Formidable! Le féminisme est un sujet tabou et on a besoin d’en parler, de la promouvoir parce que, oui, on en a bien besoin pour la suite des choses, du monde. Après tout, la moitié du monde est une femme.

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