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Photographie d'une femme tenant un clap

Télé-réalité

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Entrée dans l’univers des communications et de l’édition par la porte de la révision linguistique, elle révise les articles de la Gazette des femmes depuis plus de 10 ans, en plus d'y écrire de temps à autre. On peut aussi la lire dans Elle Québec, quand elle n'est pas trop occupée à corriger des romans.

À la réalisation de vos émissions préférées trône encore une forte majorité d’hommes. C’est ce qu’a révélé une étude qui a fait grand bruit en novembre dernier. Entre une avalanche de chiffres et des témoignages de réalisatrices d’expérience, la Gazette des femmes a tenté de tirer un plan d’ensemble juste. Action !

Qui peut nommer une réalisatrice télé, à part Sophie Lorain ? Voilà une bonne colle, non ? Lyne Charlebois ? Bravo. Elle a quelques dramatiques à son actif (dont Toute la vérité et Nos étés), en plus d’avoir laissé sa marque dans le vidéoclip et réalisé le film Borderline (2008). Manon-pèse-su’l’piton ? Oui ! Manon Brisebois est surtout connue pour sa réalisation de la popularissime Tout le monde en parle. Qui d’autre ? (Insérez ici un chant de criquets, tout à fait légitime, puisque les femmes à la barre d’émissions de télévision renommées sont rares.)

C’est ce qu’a confirmé l’étude Les réalisatrices du petit écran, publiée en novembre dernier. On y lit que les femmes, dans le milieu de la réalisation télé, sont surtout considérées comme des exécutantes, que les diffuseurs et les producteurs doutent de leur créativité (elles aussi…), que celles qui se voient confier une émission de télé héritent des mandats les moins prestigieux. Et, souvent, les plus teintés « féminins » : émissions sur la santé, la mode, la famille (ce qu’on appelle les magazines). Sinon, elles se retrouvent à la barre d’émissions jeunesse ou de documentaires. Bref, des créneaux où les budgets sont très loin de souffrir d’embonpoint.

Derrière ces conclusions, une pléthore de chiffres et de pourcentages. Sur les 48 émissions les plus regardées au Québec de 2007 à 2010, 81 % ont été confiées à un réalisateur (19 % relèvent d’équipes mixtes). Dans le secteur des variétés, 8 % des émissions sont réalisées par des femmes, et dans les dramatiques, 16,5 % (et le budget des femmes est de trois à quatre fois moindre que celui des hommes dans ces créneaux). La pub fait piètre figure avec un chétif 2 % (comme l’a déjà entendu une participante citée dans l’étude, « la pub, c’est comme un trip de pêche, t’amènes pas de fille là »).

Inutile de décliner une liste exhaustive de données, le tableau est vite brossé. Et ce que l’étude révèle surtout, c’est que le principal problème des réalisatrices réside dans leur difficulté à accéder aux productions prestigieuses (lire : gros budgets, grande renommée). La question qui se pose : pourquoi ?

Les vieux réflexes

L’objectif de cette étude était d’abord d’offrir un portrait de la situation des réalisatrices télé. Une commande du Comité équité de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ), inspirée par une étude publiée par l’organisme Réalisatrices équitables en 2008 et portant sur le parcours des réalisatrices en cinéma et le financement de leurs films. « Le Comité équité était aussi curieux de connaître les retombées de la nouvelle convention collective de l’ARRQ, adoptée en 2008. Sans compter que le milieu s’est largement transformé dans les dernières années, avec le déplacement de la production vers le secteur privé, les compressions budgétaires, la multiplication des chaînes spécialisées; le comité voulait savoir quelles répercussions ça avait sur les femmes », rapporte Anne Migner-Laurin, la chercheuse en sociologie qui a mené l’étude sous la direction d’Anouk Bélanger, professeure au Département de sociologie à l’UQAM. « Ce que l’ARRQ voulait, c’est avoir la crédibilité nécessaire pour remettre l’équité au cœur des discussions, susciter une prise de conscience. »

En plus de collecter un nombre effarant de données, les chercheuses ont organisé des tables rondes avec 30 réalisatrices. Ces discussions ont été l’occasion de s’interroger sur la source des iniquités en tout genre. Si aucune cause n’a été solidement établie, plusieurs pistes de réponse ont été lancées.

Photographie de Marie-Pascale-Laurencelle.
Marie-Pascale Laurencelle est l’instigatrice de l’étude Les réalisatrices du petit écran. Elle-même réalisatrice, elle constate que les producteurs jouent la carte des valeurs sûres en engageant des réalisateurs masculins connus.

À commencer par les réflexes des producteurs, qui tendent à faire appel à des réalisateurs masculins. « Et pas nécessairement des réalisateurs connus, précise Anne Migner-Laurin. Ils préféreront souvent donner le mandat à un débutant de 25 ans qu’à une femme d’expérience. » Pourquoi ? « La situation économique est incertaine, les diffuseurs sont plus frileux. Si les boîtes de production veulent avoir de bonnes chances que leur projet soit accepté, ils jouent la carte des valeurs sûres : des réalisateurs. Encore mieux : des réalisateurs connus. Sauf que c’est un cercle vicieux : ils ne donnent pas le projet à une fille parce qu’elle n’a ni expérience ni renommée, donc les filles ne peuvent jamais acquérir ni expérience ni renommée », explique la volubile Marie-Pascale Laurencelle, instigatrice de l’étude et porte-parole des réalisatrices qui y ont participé.

La trentenaire ne correspond pas au profil moyen : elle a tâté du documentaire, certes, avec Crée-moi, crée-moi pas (sur la conciliation création-maternité chez les femmes artistes), mais elle réalise aussi Bazzo.tv à Télé-Québec ainsi que Ça finit bien la semaine à TVA – des talk-shows multicaméras, un créneau difficile d’accès pour les réalisatrices. « En entrevue d’embauche pour Bazzo.tv, j’ai dû admettre que je n’avais pas d’expérience en réalisation. Marie-France [Bazzo] m’a dit que c’est ce qu’elle avait entendu de toutes les candidates qu’elle avait rencontrées… »

Crise de confiance

Louise Lamarre, cinéaste et professeure agrégée à l’École de cinéma Mel-Hoppenheim de l’Université Concordia, croit qu’un manque de solidarité défavorise les femmes. « Les femmes s’entraident peu. Du point de vue créatif, elles n’ont pas confiance en elles, donc pas confiance en leurs consœurs. » Les productrices – nombreuses, contrairement aux réalisatrices – préféreraient donc travailler avec des réalisateurs masculins? Miryam Bouchard, qui coréalise avec deux hommes le téléroman Destinées, à TVA, et qui a réalisé les capsules Web Les chroniques d’une mère indigne, y réfléchit. « Il y a peut-être un certain rapport de séduction, ou de maternage qui plaît aux productrices… » avance-t-elle.

Photographie de Myriam Bouchard
« Les producteurs m’ont carrément demandé comment j’allais gérer ma récente maternité pendant le tournage. Je ne crois pas qu’ils auraient posé la même question à Podz… »  — Miryam Bouchard

Mais le principal problème, selon elle, c’est qu’un déficit de confiance en soi freine les filles quand elles doivent mener un projet reposant sur leur créativité. « On a beaucoup d’atouts : on est organisées, perfectionnistes, à l’écoute. Sauf que quand vient le temps d’être créatives, on dirait qu’on a peur. Récemment, une productrice renommée m’a appelée pour m’offrir de réaliser une comédie romantique. Mon réflexe, quand j’ai vu son nom sur l’afficheur, a été de penser qu’elle s’était trompée de numéro… Quand j’ai dit à mon chum que je n’étais pas sûre que j’allais accepter sa proposition, il n’en revenait pas ! On a tendance à hésiter, à vouloir se perfectionner par crainte de ne pas être à la hauteur… Les gars ne sont pas comme ça. »

Marie-Pascale Laurencelle ajoute : « Les filles, on est considérées comme des bonnes gestionnaires. Quand il faut lancer une idée, on n’a pas de place, mais peut-être qu’on ne la prend pas, cette place. » La faute à un certain épuisement, peut-être, puisque les réalisatrices ont le sentiment qu’elles doivent « se battre plus, travailler davantage, et être plus talentueuses pour avoir les mêmes chances que les hommes », souligne l’étude.

Chose certaine, des modèles et des mentores pourraient leur donner une partie de la poussée vers l’avant qui leur manque souvent. Malheureusement, il en existe très peu, comme en témoigne le début de ce texte…

Des bébés, des bidous

Le manque de confiance et d’audace pourrait donc expliquer que les filles se heurtent à des portes closes dans la chasse gardée des dramatiques, des émissions de variétés et des captations de spectacles ou de galas. La famille serait-elle un frein supplémentaire ?

Miryam Bouchard avoue avoir eu à se faire rassurante quant à sa capacité de réaliser Les chroniques malgré son statut de mère d’un bébé naissant. « Les producteurs m’ont carrément demandé comment j’allais gérer ma récente maternité pendant le tournage. Je ne crois pas qu’ils auraient posé la même question à Podz… » Mais, signe que les vieilles mentalités s’empoussièrent, l’équipe de production a adopté le rythme et les modalités du tournage pour que la réalisatrice puisse être plus souvent à la maison. « Cette attitude relève d’une culture d’entreprise plus jeune. Ça fait du bien ! »

Côté salaires, les disparités semblent pratiquement disparues – merci à la convention collective de l’ARRQ. Les réalisateurs et réalisatrices qui travaillent à des productions internes (produites directement par les diffuseurs, soit environ 20 % des émissions de télé) sont aussi protégés par des conventions. Mais les fameux bonis n’ont pas été complètement éradiqués… À Radio-Canada, « certains réalisateurs, de plus en plus rares, peuvent bénéficier de suppléments liés à la réputation (confirmée par de nombreux prix Gémeaux ou autres) ou à l’ampleur de la tâche », selon Marc Pichette, directeur des relations publiques à la télé d’État. Des hommes, suppose-t-on, puisque les réalisatrices « à la réputation confirmée » ne sont pas légion.

En croisade

Armée de l’étude, l’ARRQ reprend maintenant le bâton de pèlerin dans la croisade pour une meilleure égalité entre réalisateurs et réalisatrices. « Ce document est un point de départ pour amorcer des démarches auprès des producteurs, des diffuseurs et de toute entité qui peut appliquer des mesures pour faire bouger les choses », explique Caroline Fortier, directrice générale de l’association.

Photographie de Caroline Fortier.
« [L’étude] est un point de départ pour amorcer des démarches auprès des producteurs, des diffuseurs et de toute entité qui peut appliquer des mesures pour faire bouger les choses. »  — Caroline Fortier, directrice générale de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec.

Pendant ce temps, sur les bancs d’école, la relève se prépare. Au baccalauréat en communication (télévision) de l’UQAM, de 2007 à 2011, les filles représentaient 60 % de l’effectif étudiant. À l’INIS, dans les programmes Télévision et Documentaire, elles étaient environ 50 %, et au Cégep de Jonquière, en Techniques de production et de postproduction télévisuelles, 53 % (de 2003 à 2012). Ces jeunes enthousiastes n’ont sûrement pas envie de devoir accrocher leur caméra après deux ou trois ans, faute de projets stimulants.

Les femmes à l’ARRQ

  • En 2012, les femmes représentaient 30 % des membres de l’ARRQ (196 sur 645).
  • Faible progression : en 2010, 97 de ses membres féminines ont travaillé en télé, contre 105 en 2012.

Qu'en pensez-vous?

3 Réactions

  1. astrid

    bRAVO POUR TOUTES CES INFOS TRÈS Précieuses.

    J’ai donné votre adresse courrielle à plusieurs amies. j’espère qu’elles vous contacteront.
    Merci pour votre beau travail.

    Astrid

  2. L. Racine

    J’ai été très heureuse de constater qu’une étude a été faite sur le sujet.

    Mais je me demande depuis q.q.t. comment se fait-il qu’à plusieurs émissions ou il y a exemple 4 artistes invités, la plupart du temps,
    il y a 3 hommes et une seule femme. (Dieu merci) (Les enfants de la télé)
    Je trouve cela très désolant…et injuste.

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