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Illustration de Paule Thibault.

Agente de ma sexualité

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Dans les cercles universitaires, un concept gagne en popularité — l’agentivité sexuelle. Après avoir été objet, puis sujet, la femme est maintenant invitée à être l’agente de sa sexualité. Ce prisme d’analyse sert-il les femmes en mettant le jugement au rancart, ou ajoute-t-il de la pression sur leurs épaules?

« C’est la capacité de quelqu’un à prendre en charge sa sexualité. » Réduite à sa plus simple définition, c’est ainsi que Marie-Ève Lang, doctorante en communication publique à l’Université Laval, décrit l’agentivité sexuelle. Responsabilité, prise de conscience, appropriation, action, contrôle, pouvoir et initiative sont quelques-uns des termes employés par différents chercheurs pour décrire ce que les anglophones appellent sexual agency.

Illustration de Paule Thibault.
Alors que la femme-objet sert le plaisir du partenaire, la femme-agente, elle, est éveillée par rapport à sa sexualité et prend des initiatives.

Élaborons un peu. À la femme-objet, dont le corps sert le plaisir du partenaire, s’oppose la femme-sujet, qui est consciente qu’elle a droit au désir sexuel et reconnaît son identité sexuelle. La femme-agente se rapproche de la femme-sujet, mais est en outre éveillée par rapport à sa sexualité, ce qui l’amène à prendre des initiatives. « Il y a donc l’idée d’action dans la définition de l’agentivité sexuelle; c’est ce qui différencie le concept de son très proche cousin, le fait de se sentir sujet sexuel », écrit la chercheuse qui s’est penchée sur la question dans la revue Recherches féministes en 2011.

Pour Julie Lavigne, professeure au Département de sexologie de l’UQAM, « l’agentivité en général, c’est l’idée de se placer en tant qu’agent de changement de sa propre vie. Et se considérer comme sujet, c’est la condition essentielle pour devenir un agent ». Les deux concepts se retrouveraient donc sur un continuum, où il peut y avoir chevauchement.

Construction par essais-erreurs

De son côté, Ina Motoi, coauteure du guide La femme, sa sexualité et son pouvoir sexuel, préfère parler d’« appropriation de notre pouvoir sexuel, de notre sexualité, des termes davantage sensés dans une perspective francophone ». Celle qui est professeure à l’Unité d’enseignement et de recherche en sciences du développement humain et social de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue met de l’avant l’idée « du processus d’apprentissage, de la construction en soi de connaissances, cheminement dans lequel se retrouvent toutes les femmes, de façon plus ou moins consciente ».

Avec sa collègue Rose Dufour, Ina Motoi a rencontré de nombreuses femmes pour élaborer ce guide interactif, inspiré du vécu sexuel et des pratiques des participantes. « Le cheminement sexuel d’une femme n’est pas une suite d’étapes successives dans un ordre précis. Tout n’est pas noir ou blanc, sujet ou objet. » Dans ses écrits, la philosophe américaine Martha Nussbaum affirme même que l’objectivation sexuelle peut parfois mener à l’autonomisation, que certaines de ses formes peuvent s’avérer positives. « Les femmes apprennent par essais et erreurs. Elles vérifient constamment, construisent des théories sexuelles et les testent, avec un sens éthique qui m’impressionne », insiste Ina Motoi. Deux pas vers la gauche, puis on décide finalement de tourner à droite, influencées par les modèles de femmes qui nous entourent.

Dans l’espace public

Photographie de Samantha-Jones, actrice dans Sex-and-the-city.
Au-delà des clichés qu’elles ont propagés, les téléséries Rumeurs, chez nous, et Sex and the City, aux États-Unis, ont montré des personnages de femmes-agentes. On n’a qu’à penser à Samantha Jones, de Sex and the City, qui exprimait sans difficulté ses désirs.

Julie Lavigne, qui vient du milieu de l’histoire de l’art, analyse les représentations de l’agentivité dans la culture contemporaine. À la fin des années 1990, début 2000, des téléséries comme Sex and the City aux États-Unis ou, chez nous, Rumeurs ont présenté au petit écran des Samantha et des Hélène, personnages de femmes confiantes avec des désirs exprimés, qui amorçaient sans gêne l’acte sexuel ou le rapprochement. « C’est une forme d’agentivité sexuelle. Malgré tous les clichés qu’elle propage, Sex and the City a été un précurseur », affirme la professeure.

« La théorie de l’agentivité sexuelle a aussi été mise de l’avant en publicité. Il y a eu un schisme dans les années 1990 — la pub a commencé à présenter la femme comme agente sexuelle », poursuit-elle. « Parce que je le vaux bien », le slogan mondialement connu du géant cosmétique L’Oréal, s’inscrit dans cette lignée — les femmes prennent le contrôle de leur vie. Mais devrions-nous nous réjouir de ces représentations de la femme-agente sur panneaux géants? Attention, prévient Julie Lavigne. « Ça devient une nouvelle norme que les femmes intériorisent — il faut être une agente sexuelle, se disent-elles. Mais n’est pas agente qui veut. Ce n’est pas n’importe quel corps ni n’importe quelle femme qui peut l’être. Il faut être belle, blanche, jeune et avoir de l’argent. » C’est du moins le cas dans le monde fictif créé par les spécialistes du marketing et les scénaristes. Un univers qui fait vendre.

Jeunes agentes

Dans la vraie vie, la chercheuse Marie-Ève Lang étudie l’expression de l’agentivité sexuelle de jeunes Canadiennes francophones âgées de 17 à 21 ans. Et ses résultats sont encourageants. « Les filles aiment la sexualité, prennent ce sujet au sérieux et s’y intéressent. Elles ont par ailleurs intégré le discours du “non, c’est non”, un gain important. »

« Si ça ne me tente pas, ça ne me tente pas. C’est correct pour lui aussi. Il ne peut rien me forcer à faire, et je ne peux pas le forcer non plus. »
Participante 1
« Mettons que mon chum me demandait de faire une position et que je ne voudrais pas, c’est sûr que je le lui ferais savoir et que ce serait non négociable. »
Participante 2

Extraits d’entrevues menées par Marie-Ève Lang dans le cadre de ses recherches doctorales

Dans une société qui crie à l’hypersexualisation et à la sexualité précoce, la doctorante trouvait important de mettre de l’avant la parole des filles et des jeunes femmes, de les laisser parler pour elles-mêmes, sans a priori. Ce qu’elle fait dans ses recherches. « Le discours ambiant victimise les adolescentes et les jeunes femmes. Les filles ne sont pas stupides, elles sont sexuelles et elles en sont conscientes. Elles sont également en mesure de dire quand elles font preuve d’agentivité et quand l’expression de leur agentivité leur a paru plus difficile. Elles apprennent de leurs erreurs et cherchent à faire des choix éclairés. »

De l’importance de la nuance

Pour Marie-Ève Lang, l’agentivité sexuelle n’est pas une nouvelle norme taille unique; ce n’est pas une liste qui sépare les comportements prescrits de ceux qui sont proscrits. « Une action seule ne peut pas être jugée agentique ou non agentique. Tout dépend du raisonnement, de l’autoréflexion et de la justification derrière. Choisir de ne pas avoir de relations sexuelles avant l’âge de 20 ans ou participer à un film porno peuvent être des comportements agentiques s’il s’agit de décisions éclairées, qui conviennent aux valeurs et aux besoins de celles qui les prennent. » Cet angle d’approche plaît également aux deux autres chercheuses.

Julie Lavigne le répète, « la contextualisation est capitale. On ne peut pas juger un acte sexuel sans le mettre en contexte ». Ina Motoi abonde aussi en ce sens — « Le même comportement peut avoir des effets complètement différents sur divers individus. On met trop l’accent sur le comportement dans notre société, au détriment des démarches, des gens. » Exit les procès de valeurs et la pression indue sur les épaules des femmes — avant de juger de l’agentivité des comportements d’une personne, il faut d’abord avoir marché deux lunes dans ses mocassins.

Et comment apprendre à mouler à ses pieds les souliers de l’agentivité? Les spécialistes vous répondront en chœur que le retour des cours d’éducation sexuelle dans le programme scolaire, c’est la base. Au moins, on sait par où commencer.

Page couverture-La-femme,-sa-sexualité-et-son-pouvoir-sexuel, Ina-Motoi.
Ina Motoi et Rose Dufour, La femme, sa sexualité et son pouvoir sexuel, Presses de l’Université du Québec, 2011, 182 p.

Qu'en pensez-vous?

2 Réactions

  1. Sylvie d’Aragon

    Que la femme assume sa sexualité et s’y affirme est parfait. Mais, je dirais qu’on se mesure plus que jamais à travers la représentation que les femmes se font du désir de l’homme, à en juger par la popularité croissante du look effeuilleuse: cours de pole dance et marche sur très hauts talons, prothèses mammaires surdimensionnées, etc. On est loin de l’époque des soutien-gorges brûlés, look sans maquillage et talons plats. Entre ces deux extrêmes, la femme devrait être fidèle à son identité et à ses valeurs. Tout le reste n’est que superficialité et errements.

  2. Lucie Joubert

    On évoque souvent Sex and the City (Samantha surtout) comme exemple d’un point tournant en télévision dans l’expression du désir féminin. Pourtant, presque 20 ans avant les filles de New York, nous avons eu les Golden Girls, des femmes âgées, ce qui est encore plus tabou, qui osaient discuter ouvertement de leur vie sexuelle.

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