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Photographie de Fatou Kiné Diop.

Au Sénégal, la gouvernance change de visage

par 

Communicatrice de formation, féministe de conviction et actuellement étudiante à la maîtrise afin d'assouvir son besoin de réflexion et de nourrir son désir d'une plus grande justice sociale. Elle a notamment travaillé au sein du Mouvement Desjardins, à la Gazette des femmes et au Conseil du statut de la femme.

Grâce à la Loi sur la parité, adoptée en 2010, les Sénégalaises disposent d’un outil législatif qui devrait leur permettre de prendre leur place en politique. À condition que cette loi soit prise au sérieux, et son application, surveillée. Une responsabilité qui incombe au nouvel Observatoire national de la parité. Entretien avec sa présidente, Fatou Kiné Diop.

La Loi sur la parité au Sénégal a été adoptée en 2010 sous le régime de l’ancien président Abdoulaye Wade, au pouvoir depuis 2000 et détrôné lors des présidentielles de 2012 par le candidat Macky Sall. Cette loi, qui consacre la parité absolue dans les listes de candidatures, favorise une plus grande représentation des femmes dans les institutions totalement ou partiellement électives, que ce soit à l’échelle locale, municipale ou rurale.

Photographie de L'Assemblée nationale.
La Loi sur la parité a permis à 65 femmes de faire leur entrée à l’Assemblée nationale du Sénégal le 1er juillet dernier.

Même si son application demeure imparfaite, et son existence, régulièrement remise en question par des élus et des leaders politiques masculins, le pays en récolte déjà des bénéfices. Le 1er juillet 2012, 65 femmes élues députées ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale lors des élections législatives. Un acquis de taille obtenu grâce à la lutte acharnée qu’ont menée des Africaines engagées. Car entre 2005, moment où était lancée la campagne Avec la parité, consolidons la démocratie!, et l’adoption de la loi, six années se sont écoulées. Mais chaque étape était marquée par des acquis, nous dira Fatou Kiné Diop, présidente de l’Observatoire national de la parité (ONP) et du Conseil sénégalais des femmes (COSEF). « Et jamais nous ne perdions de vue notre but : avoir une loi qui institue la parité en politique. »

Après qu’elles eurent déployé beaucoup d’efforts et atteint leur objectif, il était logique que les femmes revendiquent un mécanisme de veille, d’alerte et d’anticipation. Est donc né l’Observatoire national de la parité, mis en place par l’État. L’ONP a entre autres pour mission de promouvoir la parité entre hommes et femmes dans les politiques publiques, et de déterminer les obstacles à la mise en œuvre de la parité. Hélas, sur son chemin se dressent encore des obstacles : un budget de fonctionnement inexistant et des élus désireux de faire annuler la loi. Sans compter que sa présidente travaille assise sur une natte dans des locaux… vides!

Mme Diop n’est pas au bout de ses peines, mais reste déterminée à rendre opérationnel l’organisme qu’elle dirige pour aider les femmes à prendre leur place sur l’échiquier politique sénégalais. Parce que pour changer la face du pouvoir, il faut plus qu’une loi!

Gazette des femmes : Dans quel contexte a été adoptée la Loi sur la parité au Sénégal?

Fatou Kiné Diop : Deux facteurs convergents ont favorisé la naissance de cette loi : l’engagement militant des femmes et la volonté politique. Les Africaines se battent depuis des décennies. Chaque génération a posé ses revendications selon le contexte et les préoccupations du moment. Les acquis se sont superposés et ont entraîné d’autres types de revendications. Depuis 1995, le Conseil sénégalais des femmes, qui regroupe des politiciennes et des femmes de la société civile, fait la promotion de la participation politique des femmes. En 1998, cet organisme avait soulevé la question des quotas auprès des partis dans une démarche de négociation et de conscientisation des leaders politiques pour une plus grande représentation des femmes sur les listes de candidatures. À l’époque, les partis politiques s’étaient engagés moralement à appliquer les quotas. Après avoir évalué cet engagement à la suite des élections de 1998, le COSEF s’est rendu compte qu’il n’avait pas été respecté. La représentation des femmes sur les listes s’était un peu améliorée, mais le nombre d’élues stagnait. On ne pouvait donc plus continuer à compter sur un engagement moral. Il nous fallait un instrument juridique.

De quels arguments disposait le COSEF pour convaincre l’État de la nécessité d’adopter un instrument juridique contraignant?

Le contexte politique nous a quelque peu servies. En 2000, nous vivions l’alternance politique à la tête du Sénégal. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays, en 1958, un nouveau parti politique a pris le pouvoir avec l’élection du président Abdoulaye Wade. Avant son entrée en poste, il avait eu à exprimer ses positions sur les questions de la parité et de la représentation des femmes à plusieurs occasions, ici au Sénégal aussi bien qu’à la Commission de l’Union africaine*. Le COSEF a donc saisi cette occasion pour agir, même si la question de la parité était depuis longtemps dans sa mire.

En 2004, le Sénégal a aussi ratifié la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatifs aux droits des femmes (communément appelée le protocole de Maputo), dont l’article 9 est extrêmement précis à propos de la parité : les États signataires s’engagent à l’atteindre. Le Sénégal est allé un peu plus loin en inscrivant le protocole de Maputo dans le préambule de sa Constitution. Et lorsqu’un protocole ou une convention se trouve dans la Constitution, il a une valeur constitutionnelle. À partir de ce moment, nous savions que nous disposions des bons arguments juridiques et politiques pour amener de nouveau le débat de la parité au gouvernement. Après deux ans de discussions au COSEF pour établir notre stratégie, nous avons décidé de lancer la campagne Avec la parité, consolidons la démocratie!, qui visait à amener les pouvoirs publics à légiférer sur la parité.

Quelle était la stratégie du COSEF pour y parvenir?

Il faut retenir trois choses de cette campagne : l’argumentation juridique irréfutable car appuyée sur la Constitution; la proposition de modification du Code électoral afin d’y inscrire la parité; et la mobilisation de la société civile.

Pour étayer notre proposition d’inscrire la parité dans le Code électoral, nous avons consulté des juristes et des constitutionnalistes réputés. Au terme de ce travail, nous avons convenu avec la ministre de la Femme de l’époque de faire une marche pour remettre cette proposition de loi au président de la République. La Marche pour la parité s’est tenue le 27 mars 2007. Nous étions toutes de blanc vêtues, car le blanc nous est apparu comme la seule couleur qui pouvait transcender toutes les autres, déjà associées à des partis politiques. Côté mobilisation, nous avons vite conclu qu’il fallait nouer un partenariat avec les femmes elles-mêmes, puisque les négociations avec les leaders masculins avaient été infructueuses. Nous avons demandé à tous les mouvements politiques de femmes de se joindre à cette campagne. La Loi sur la parité a été adoptée en mai 2010.

Adoptée, mais pas tout à fait appliquée. Pour répondre à la demande insistante des militantes, l’État sénégalais a mis sur pied l’Observatoire national de la parité afin de veiller à l’application de cette loi. Quelle est la mission de cette institution que vous présidez?

L’ONP est chargé de faire le suivi de la mise en œuvre de la loi, ainsi que des politiques en matière d’équité entre les femmes et les hommes. Sa présidente, nommée par décret pour une durée de cinq ans, est appuyée par un conseil d’orientation composé de 34 personnes choisies parmi les milieux gouvernemental, universitaire, associatif, syndical et politique. Notre organisme jouit d’une certaine indépendance, car il est détaché du ministère de la Femme — c’était d’ailleurs une revendication des femmes. L’ONP est sous la tutelle du président de la République. Notre rôle est de lui faire des propositions, des recommandations après collecte et analyse de données recueillies sur le terrain. Nous collaborons avec les organismes civils afin de collecter efficacement l’information. L’ONP a donc pour mission de centraliser l’information et de la traiter avant de la redistribuer aux organismes qui œuvrent auprès des femmes, afin de permettre à chacun d’agir.

Le nouveau gouvernement appuie-t-il l’ONP?

Si je me fie à la réaction du président de la République, Macky Sall, quand il m’a reçue, nous avons son appui. Il n’est pas question pour lui de revenir sur les acquis des femmes, m’a-t-il confirmé. Il voudrait surtout que, à l’échelle rurale, les femmes puissent aussi jouir des fruits du développement. Et si le président du Sénégal comprend que l’on ne peut réaliser le développement du pays sans le faire à la base, je m’en réjouis. Ça veut dire que, vraiment, on va toucher du doigt la réalité des faits, et cheminer vers la solution. Parce que peu importe ce que les mouvements de femmes ou les défenseurs des droits de la personne auront fait, il faut s’attaquer aux problèmes vécus à la base.

Par ailleurs, l’ONP n’a pas encore commencé à fonctionner, faute de financement. L’administration publique est lourde, très lente, et dominée par des hommes qui ne sont pas nécessairement réceptifs aux questions d’égalité. Les institutions gouvernementales ne comprennent pas bien ce qu’est l’ONP, et acceptent mal son existence. Par exemple, le budget de fonctionnement de l’ONP n’a pas encore été approuvé par le ministère des Finances**. Nous n’avons donc pas d’équipe de travail. Et bien que nous ayons obtenu du financement d’ONU-Femmes pour réaliser la planification stratégique, il est impossible de démarrer réellement les travaux. Mais les idées sont là.

Ne faudrait-il pas s’attarder à changer les mentalités?

Tout à fait. La loi ne change pas tout, surtout pas les mentalités. Donc, il faut de la sensibilisation, mais aussi beaucoup d’actions concrètes en faveur des femmes pour les sortir de la pauvreté. On ne peut pas faire de la sensibilisation quand les gens vivent des problèmes pratiques, réels et quotidiens de survie. Je pense que c’est un mouvement d’ensemble, et qu’il faut appuyer sur tous les leviers en même temps pour avancer progressivement.

Les partenaires au développement ont-ils un rôle à jouer pour faire évoluer les mentalités?

Je crois qu’ils doivent prendre position politiquement pour que nos acquis demeurent. On sait qu’il y a beaucoup de leaders politiques qui ne veulent pas de cette loi. Les forces conservatrices demeurent une réalité. Les femmes vont continuer de s’organiser pour se battre et conserver cet acquis, mais il est toujours bien d’avoir du soutien extérieur. C’est pourquoi, quand l’occasion se présente, j’interpelle les bailleurs de fonds afin que le maintien de la Loi sur la parité figure au nombre des conditions de partenariat avec le Sénégal.

À quand une femme présidente du Sénégal?

Ça peut ne pas être très loin. Car les mentalités changent relativement vite, en milieu urbain par exemple. Lors des présidentielles de 2012, 2 candidates (sur 17 candidatures au total) sont allées jusqu’au bout de leur campagne, et se sont retrouvées devant des hommes en engrangeant un certain nombre de voix. Je parle d’Amsatou Sow Sidibé, une universitaire, et de Diouma Dieng, une styliste. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’y a pas eu de réactions négatives par rapport à ces candidatures féminines. Pour moi, c’est extrêmement positif.

D’ailleurs, grâce à la Loi sur la parité, 65 femmes ont été élues députées à l’Assemblée nationale pendant les élections législatives de juillet dernier, au cours desquelles la Loi sur la parité a été appliquée. Sur le plan des mentalités, c’est extrêmement important, notamment en ce qui concerne la question du pouvoir. La perpétuation de la domination masculine dans les lieux de pouvoir empêche les mentalités d’évoluer. Et voilà qu’en 2012, soudainement, la configuration de l’Assemblée nationale a changé. L’enjeu ne tient pas qu’au nombre, mais aussi à ce que le nombre va produire comme réaction. En milieu rural par exemple, lorsqu’une femme s’assoit pour regarder la télévision et voit qu’à l’Assemblée, il y a beaucoup de mouchoirs de tête, elle va se dire que les femmes peuvent être des gens de pouvoir. Et si la sensibilisation est bien faite en prévision des élections locales, peut-être qu’on fera un peu moins d’efforts pour la tirer vers les listes de candidatures.

  1. * L’Union africaine a été créée lors d’une session extraordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement tenue à Syrte, en Libye, en 1999. Elle vise entre autres à accélérer le processus d’intégration sur le continent afin de permettre à l’Afrique de jouer le rôle qui lui revient dans l’économie mondiale. Elle déploie aussi des efforts pour résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques multiformes auxquels l’Afrique est confrontée, problèmes accentués par certains effets négatifs de la mondialisation.
  2. ** Pendant l’entretien, Mme Diop a reçu un coup de fil l’informant que le budget qui devait être consacré à l’ONP pour l’année financière 2012 venait d’être versé dans les coffres de l’État faute d’avoir été approuvé à temps. La direction de l’ONP attend donc le début de l’année financière 2013 pour voir son budget approuvé… et pour en disposer.

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