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Un avenir à cultiver

par 

Étudie en communication publique à l’Université Laval. Présentement collaboratrice à la Gazette des femmes, elle envisage de mener une carrière qui lui permettra d’assouvir son désir d’engagement dans divers enjeux sociaux.

Vingt-cinq ans après la création de la Fédération des agricultrices du Québec, le statut de celles qui cultivent la terre s’est amélioré. Mais pas autant qu’elles le souhaitent.

« La ferme vaut ce que vaut la femme », a dit l’agronome Adélard Godbout alors qu’il était premier ministre du Québec. C’était vers 1940. Et c’était la première fois, dans la Belle Province, qu’on soulignait le travail essentiel des femmes en agriculture.

Près de 50 ans après, en 1994, la Gazette des femmes publiait La récolte des agricultrices, un article qui faisait la lumière sur ce que sont et ce que font les Québécoises de la terre. Si le texte soulignait leurs avancées dans l’acquisition de titres de propriété d’entreprises agricoles, il mentionnait aussi des préoccupations inquiétantes : quasi-absence de relève féminine, valorisation insuffisante du travail féminin, manque d’aide et de soutien… Autant de problèmes qui sont malheureusement encore d’actualité.

En octobre dernier se tenait l’assemblée annuelle de la Fédération des agricultrices du Québec, qui soulignait le 25e anniversaire de l’organisation. La Gazette des femmes en a profité pour prendre le pouls de la situation singulière de ces travailleuses passionnées par leur métier, mais loin d’être épargnées par les difficultés.

La lourde triple tâche

Qu’elles soient propriétaires ou non, les agricultrices ont des horaires extrêmement chargés. Elles accomplissent souvent une double, voire une triple tâche. Nombre d’entre elles entretiennent la maison et s’occupent des enfants, conduisent un tracteur et prennent soin du bétail, en plus d’occuper un emploi à l’extérieur pour mieux soutenir la famille financièrement. Il va sans dire que lorsqu’elles ont des enfants, elles oublient vite le congé de maternité. « Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre des congés parentaux de plusieurs mois. Nous devons continuer de travailler. Nous n’avons pas les moyens d’engager quelqu’un pour nous remplacer. Nous connaissons toutes une femme qui, le lendemain de son accouchement, entrait déjà à l’étable », affirme Marie-Christine Brière, jeune relève d’une entreprise agricole familiale.

Photographie de Mme Christine Brière.
« Nous connaissons toutes une femme qui, au lendemain de son accouchement, retournait travailler à l’étable »  — Marie-Christine Brière, jeune agricultrice.

Certains services, cependant, permettent d’alléger la tâche des agricultrices et d’améliorer la qualité de vie de leur famille. Les coopératives de main-d’œuvre en conciliation travail-famille, par exemple. Formée de cinq ou six fermes d’une même région, chaque coopérative embauche à temps plein un homme ou une femme à tout faire pour effectuer divers travaux ménagers ou extérieurs, ou du gardiennage. Son temps de travail est réparti entre les familles agricultrices. Mais encore faut-il implanter ces coopératives. « Même s’il y a un réel besoin, c’est assez difficile à mettre sur pied. Ça prend du soutien, des personnes-ressources pour s’occuper des projets, et surtout, du temps et de l’argent, ce que nous n’avons pas nécessairement », explique la présidente de la Fédération des agricultrices du Québec, Raymonde Plamondon. Conséquence? Ces coopératives ne sont pas établies dans toutes les régions.

Photographie de Raymonde Plamondon.
« Lorsque le travail des femmes sera reconnu à sa juste valeur, elles auront droit à des programmes de soutien ou à de l’aide financière. »  — Raymonde Plamondon, Présidente de la fédération des agricultrices du Québec.

Ce n’est pas nouveau, l’argent manque cruellement aux agricultrices et agriculteurs québécois. Les propriétaires d’entreprises agricoles sont souvent très endettés; leur situation financière est précaire. Et l’accès à de l’aide financière fournie par des programmes sociaux est souvent compliqué. Un exemple parmi d’autres : le Régime québécois d’assurance parentale. Pour y avoir droit, on doit avoir un revenu annuel minimal de 2 000 $. Or, plusieurs des agricultrices détiennent des parts d’une entreprise dont le bilan financier est négatif, ou sont des agricultrices collaboratrices, c’est-à-dire des conjointes d’agriculteurs qui exercent une activité professionnelle régulière dans l’entreprise sans statut légal ni rémunération. Résultat? Plus de 80 % des agricultrices ne reçoivent aucun salaire provenant de l’exploitation agricole. Et ne peuvent donc pas bénéficier du régime.

Le travail invisible

Lors d’un colloque sur les femmes en agriculture tenu à Québec en 1987, Francine C. McKenzie, alors présidente du Conseil du statut de la femme, affirmait qu’elle ne croyait pas qu’il « faille insister pour revaloriser le travail des femmes agricultrices » parce que l’opinion à cet égard avait changé en peu de temps. Cette vague de changement, semble-t-il, a été de courte durée.

Photographie de Lucie Talbot.
L’apport des agricultrices aux entreprises agricoles souffre d’un manque flagrant de reconnaissance, selon Lucie Talbot, présidente du syndicat régional du Centre-du-Québec de la Fédération des agricultrices.

Unanimes, les agricultrices rencontrées soutiennent que leur travail souffre d’un manque flagrant de reconnaissance. L’invisibilité de leur charge de travail accentue probablement cette dure réalité. « On ne travaille pas qu’à la ferme; on fait de la comptabilité, on s’occupe de la famille, en plus, souvent, d’avoir un emploi à l’extérieur. Mais ce travail effectué par les femmes est moins chiffré que celui des hommes dans les champs. Il est donc considéré comme moins rentable », dit Lucie Talbot, présidente du syndicat régional du Centre-du-Québec de la Fédération.

Encore plus inquiétant, les femmes elles-mêmes tendent à dévaloriser leur rôle dans le domaine agricole. « On a parfois de la difficulté à convaincre les femmes d’adhérer à un syndicat, parce qu’elles sous-estiment leur travail en tant qu’agricultrices. Ce n’est pas parce que tu ne conduis pas le tracteur ou que tu ne vas pas à l’étable que tu n’es pas agricultrice. Il y a plein d’autres tâches à accomplir qui comptent aussi », affirme Louiselle Lebel, coordonnatrice ministérielle en matière de condition féminine au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Photographie de Mme Louiselle Lebel.
« On a parfois de la difficulté à convaincre les femmes d’adhérer à un syndicat, parce qu’elles sous-estiment leur travail en tant qu’agricultrices. »  — Louiselle Lebel, coordonnatrice ministérielle en matière de condition féminine au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.

Selon plusieurs agricultrices, ce manque de reconnaissance est le point de départ de bien des problèmes. « Lorsque le travail des femmes sera reconnu à sa juste valeur, elles auront droit à des programmes de soutien ou à de l’aide financière », croit Raymonde Plamondon. Comment faire? C’est simple : il faut en parler. D’après Annie Provencher, administratrice au syndicat du Centre-du-Québec de la Fédération, « les Québécois ne sont pas au courant des difficultés que nous vivons, et ils ne s’en rendront pas compte par eux-mêmes. C’est pourquoi nous devons continuer d’en parler, de nous faire entendre publiquement avec la Fédération et les syndicats, par exemple. »

Nouvelle moisson

Malgré les embûches, les agricultrices du Québec n’ont pas dit leur dernier mot. Si la tradition de léguer la ferme familiale aux garçons de la famille demeure bien ancrée, il semble que les choses sont tranquillement en train de changer. Selon Annie Provencher, la relève féminine est de plus en plus présente. Mais le sujet demeure délicat. « Encore aujourd’hui, si un agriculteur a le choix de passer le flambeau à son fils ou à sa fille, il choisira son fils. Mais avec la mécanisation des entreprises, les choses changent. Les filles n’ont plus à être écartées sous prétexte qu’elles ne sont pas assez fortes physiquement. »

Marie-Christine Brière, jeune agricultrice, est optimiste quant à la future place des femmes dans les entreprises agricoles québécoises. « Les filles démontrent de plus en plus d’intérêt envers le domaine agricole. C’est aussi de mieux en mieux accepté qu’une jeune femme prenne la relève d’une entreprise familiale », affirme-t-elle, espérant que d’ici quelques générations, ce soit devenu pratique courante.

Quelques chiffres

Au Québec, en 2008 :

  • Près de 12 000 femmes étaient propriétaires ou copropriétaires d’une exploitation agricole, soit le quart (26 %) de tous les propriétaires et copropriétaires.
  • La majorité des agricultrices (94 %) avaient des enfants ou vivaient avec les enfants de leur conjoint.
  • Près de 24 % de la relève québécoise en agriculture était féminine.
  • Près de 25 % des agricultrices travaillaient plus de 60 heures par semaine.
  • Seulement 20 % des agricultrices recevaient un salaire provenant de l’exploitation agricole.
Source : Les agricultrices du Québec : qui sont-elles?, une étude réalisée en 2008 par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec en collaboration avec la Fédération des agricultrices du Québec.

Qu'en pensez-vous?

3 Réactions

  1. Marie-Josée Boutin

    J’ai un projet de culture. Je regarde depuis maintenant 3 ans pour acheter une ferme (petite) pour partir mon projet. Je suis bloquée par la règle du 40ans max. pour avoir droit à une subvention. Et le coût devenue exorbitant des fermes. Soit ils demande 3-4 fois le prix de l’évaluation municipale pour des bâtiments qui n’ont pas/ jamais été entretenus, soit le coûts est raisonnable pour le terrain mais aucun bâtiment existant (et même sans droit de construction de résidence)et le coût pour les mettre en place est trop élevé pour la réussite de mon entreprise. Ne pas oubliez que lorsqu’on arrive à la banque ont doit avoir 25% du montant cash minimum.
    Et si les femmes n’ont pas de salaire c’est que les paiements aux banques sont tellement élevés qu’elles ne peuvent avoir de salaire.

    C’est bien beau ceux qui veulent garder leur maison. Mais soit que ca brime le suivant car plus de droit de construire de résidence dans bien des cas. Soit que le terrain garder est trop petit pour être exploiter par une petite entreprise agricole. Donc C’est les très gros qui réussissent à acheter les fermes ou les très riches(étrangers) qui achètent nos plus belles terres.

  2. patricia

    et pour conclure, voici un autre aspect de la situation:
    je suis une mère monoparentale, je suis simplement employée sur une ferme, 50 heures semaine, 30 semaines par année, et voici que cette année, l’assurance emploi a déclaré la guerre aux travailleurs saisonniers, « récurrents », mes patrons auront besoin de moi, cet hiver si ils sont malades ou si ils veulent des vacances ou si il arrive un imprévu, mais l’assurance emploi veut que je les laisse tomber pour trouver un emploi « à l’année » pourtant les mexicains qui viennent comme employés saisonniers retournent dans leur pays où on ne les oblige ni à faire des demandes d’emploi à n’en plus finir ,où on ne contrôle pas si ils ont un autre emploi,et on les laisse recevoir leurs prestations en paix tout l’hiver,…moi, on veut que je trahisse les patrons qui m’ont donnée une chance de gagner ma vie en assurant ma formation sur leur ferme, cela vaut pour tous les travailleurs saisonniers, l’agriculture n’a pas fini de souffrir, tous sexes confondus….

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