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Illustration d'une maison dans les mains de papa, maman et enfant.

Réinventer la famille

par 

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

Une allocation pour les mères à la maison, des congés parentaux plus flexibles, une valorisation des soins aux autres… Ce ne sont pas les idées qui manquent pour donner aux mères au foyer la place qui leur revient. Mais attention, les mesures avancées ne sont pas toutes une panacée!

C’est un fait avéré, la majorité des parents travailleurs ont le sentiment de manquer de temps pour leurs enfants. Une ombre au tableau de l’articulation travail-famille qui a poussé certaines mères à mettre leur carrière en veilleuse jusqu’à ce que leurs petits soient en âge d’aller à l’école. Si toutes désirent sortir de l’isolement qui les tient en marge de la société, certaines aimeraient que nos gouvernements offrent des programmes qui les soutiendraient durant cette période où elles s’occupent des leurs.

De tels programmes sont-ils réalistes? Ou même souhaitables? Chose certaine, l’idée d’une allocation pour le parent qui se consacre à plein temps aux soins de l’enfant n’a jamais fait l’unanimité au Québec. Entre autres parce qu’elle pose le problème de la sexualisation des rôles. « Le Québec a fait le choix du modèle unique de la famille à deux revenus, ce qui n’est pas le cas de certains pays, comme les pays nordiques, qui offrent d’autres modèles », explique Nathalie St-Amour, professeure et directrice du Module de travail social de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Cependant, poursuit-elle, certains de ces modèles présentent un danger, dont celui d’accentuer l’inégalité des sexes. À propos d’une compensation pour le parent qui choisit de rester à la maison, elle émet certaines réserves. « On le voit ailleurs, ce sont majoritairement les mères qui retournent à la maison pour bénéficier de ces allocations. En raison d’une tradition de rôles, mais aussi parce que le salaire des hommes est souvent le plus élevé. En France, où il y a un tel programme, on voit plus de mères rester à la maison, mais aussi plus de mères pauvres faire le choix de ne pas travailler. Ça crée un double écart : entre les hommes et les femmes, et entre les femmes pauvres et riches (ou de la classe moyenne). »

Cultiver l’altruisme

Comment contrer cette division sexuelle des rôles? La solution résiderait-elle, entre autres, dans l’éducation de nos garçons? L’idée de leur offrir des formations qui leur enseigneraient la valeur des soins aux autres revient de temps à autre sur le tapis. Des pays anglo-saxons se sont déjà engagés dans cette voie. Et le Conseil du statut de la femme en faisait la recommandation en 2004 dans son document Vers un nouveau contrat social pour l’égalité entre les femmes et les hommes (p. 77).

Photographie de Nancy Guberman.

« Les projets d’enseigner la valeur du soin devraient s’adresser aux garçons, mais aussi aux filles. »

Nancy Guberman

Pas totalement en défaveur de la formule, Nancy Guberman, professeure associée à l’École de travail social de l’UQAM, y apporte quelques nuances. « Je suis réticente à l’idée d’un “cours de bonne conduite”. Il faudrait en tout cas s’assurer que ça ne devienne pas moralisateur. » À ses yeux, ces formations pourraient prendre la forme de projets de bénévolat dans les écoles. « Ces projets devraient s’adresser aux garçons, mais aussi aux filles. Car il ne faut pas penser que toutes les filles sont naturellement portées s’occuper des autres », analyse-t-elle.

Dominique Méda, philosophe et sociologue française, défend l’idée d’une profonde réorganisation du travail et du rythme de vie des hommes et des femmes. Dans De la conciliation emploi-famille à une politique des temps sociaux (publié en 2005 sous la direction de Diane-Gabrielle Tremblay aux Presses de l’Université du Québec), elle écrit que « le temps consacré à la parentalité, aux tâches de soin, à l’affection, aux relations, à la discussion, à l’éducation, etc. est un temps éminemment important qui, pour n’être pas productif au sens classique du terme, n’en est pas moins essentiel pour l’équilibre et le développement de nos sociétés ».

Si on a tout à gagner à cultiver son souci de l’autre, a fortiori dans le contexte du vieillissement de la population, la professeure de l’UQAM est d’avis que les gouvernements doivent eux aussi s’engager dans ce virage du « prendre soin ». « L’État ne remplacera jamais l’entraide de personne à personne, mais il faut qu’il s’implique. C’est avec des programmes qu’on arrive à des gains. »

Références outre-mer

Si l’allocation au parent à la maison n’est pas une panacée, peut-on proposer aux familles des programmes mieux adaptés? « Le programme actuel permet d’arrêter de travailler pour une période maximale d’un an. Un congé parental plus flexible, sous forme de travail à temps partiel, pourrait être étiré jusqu’à ce que l’enfant soit en âge d’aller à l’école, soumet Mme St-Amour. Cette formule présente aussi un avantage pour les entreprises, qui perdraient moins d’employées. »

« Il faut réexaminer nos programmes gouvernementaux, mais aussi la prémisse du mouvement des femmes : celle de la femme qui se réalise par le travail. »

Nancy Guberman

Dans certains pays anglo-saxons, on fait montre d’une plus grande souplesse en matière de conciliation travail-famille. La Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Royaume-Uni ont instauré le droit individuel (entendre par là le droit de demander une modification à son horaire, sans garantie d’obtenir une réponse favorable), qui permet d’adapter son travail en termes de temps. Un parent peut ainsi demander à son employeur de ne pas travailler les soirs ou les fins de semaine, par exemple. « Ce droit individuel est récent, on a donc peu d’études qui font état de son efficacité, convient la professeure de l’UQO. Au Québec, on pourrait adapter la formule en droit universel; dans ce cas, l’employeur serait obligé d’ajuster l’horaire de travail d’un employé qui le demande. Des comités composés d’employeurs et de représentants de groupes de travailleurs pourraient convenir d’une façon de faire qui irait dans ce sens. »

Les généreuses politiques familiales des pays nordiques (dont la Suède, la Norvège, la Finlande et le Danemark), maintes fois citées en exemple, constituent aussi un modèle intéressant. « Là-bas, les femmes travaillent davantage à temps partiel que les hommes. Le temps partiel est plus intéressant qu’ici, il comprend plus d’heures travaillées. Même si ça amène les femmes à se conformer à la sexualisation des rôles (elles sont plus souvent à la maison), il faut reconnaître que ces pays sont créatifs et qu’ils ont innové, fait remarquer Nathalie St-Amour. Par exemple, pour s’assurer que les pères prennent davantage part aux tâches familiales, ils accordent un congé parental plus long aux couples qui choisissent de se le diviser à parts égales. »

Le début d’un temps nouveau?

Photographie d’un papa renant soin de deux enfants
On observe un plus grand investissement des jeunes hommes dans la sphère domestique, et surtout, une volonté de mieux doser la vie familiale et professionnelle.

Au-delà de ces mesures inspirantes et à géométrie variable, le véritable défi, c’est d’en arriver à reconnaître le statut social des mères au foyer tout en évitant le piège de la sexualisation des tâches. Notamment chez les couples de nouveaux parents. Certains s’inquiètent de voir une nouvelle génération de mères scolarisées rester à la maison, estimant que, sous l’influence d’un conservatisme ambiant, les jeunes adoptent des positions de recul. À l’inverse, d’autres perçoivent chez elles une volonté de réinventer la famille. Nancy Guberman observe pour sa part un plus grand investissement des jeunes hommes dans la sphère domestique. « Ils paraissent souhaiter mieux doser vie au travail et vie familiale. Leur présence est encore minoritaire dans les soins aux autres, mais on sent une augmentation. »

Dans Les générations entretiennent-elles un rapport différent au travail?, paru en 2010 dans la revue SociologieS, Dominique Méda et Patricia Vendramin soutiennent que « les jeunes […] se distinguent des autres générations par l’intensité de leurs attentes et par une certaine distance par rapport à la centralité du travail. […] [L]a jeune génération confirme l’évolution vers une conception “polycentrique” de l’existence, c’est-à-dire une conception de la vie et un système de valeurs organisés autour de plusieurs centres (le travail, la famille, les relations amoureuses, les loisirs, l’engagement…). » À la lumière de ces constats et analyses, difficile de considérer comme une véritable marche arrière le choix de rester à la maison pour prendre soin des enfants.

« On a laissé la famille de côté dans nos premières revendications féministes, c’est un peu vrai, reconnaît Nancy Guberman. Il faut réexaminer nos programmes gouvernementaux, mais aussi la prémisse du mouvement des femmes : celle de la femme qui se réalise par le travail. Ces nouvelles mères au foyer nous forcent à nous remettre en question et c’est très bien. Peut-être qu’au terme de la réflexion, on ne changera pas d’idée sur l’importance de travailler contre rémunération, mais on aura fait l’exercice de se pencher sur la question. On aura au moins vu que la réalité de ces mères est plus complexe qu’on le pensait. » 

La délicate question de l’allocation

En 2007, dans une étude intitulée Maintenir le cap sur l’égalité de fait : réflexion sur certains enjeux en matière de politique familiale, le Conseil a affirmé favoriser nettement la consolidation du réseau des services de garde subventionnés au nom de l’autonomie financière des femmes, plutôt que le versement d’une allocation aux parents ayant des enfants d’âge préscolaire qui ne fréquentent pas ce réseau. L’allocation que recevrait un parent à la maison ne constitue pas, selon l’analyse de l’organisme, une mesure souhaitable ni adéquate pour la société et les femmes québécoises. À moyen et à long terme, elle serait davantage un instrument de dépendance que de liberté, en plus de favoriser la division traditionnelle du travail et la précarité financière pour un certain nombre de femmes.

(N. Bissonnette)

Donner au « prendre soin » une valeur économique

Illustration d’un post-it avec le signe de dollar dessus

Plusieurs des mères interviewées par la Gazette des femmes sont en union de fait, sans contrat de vie commune notarié pour établir les modalités de leur cohabitation. Naïveté? Négligence? Sentiment d’invincibilité? Un peu de tout ça. Elles s’estiment suffisamment en bons termes avec leur conjoint actuel, ne souffrent d’aucune mésentente quant au partage de l’argent qu’il gagne et n’entrevoient pas de problèmes insolubles si une séparation survenait. « Si le pire se produit, je serai capable de me prendre en charge : j’ai un diplôme, une famille qui m’épaule et je peux travailler », raconte Joanie lors d’un entretien téléphonique.

Certes, les conditions de vie des mères au foyer d’aujourd’hui sont différentes de celles qui prévalaient dans les années 1960 et 1970. Beaucoup sont scolarisées, comme celles avec qui la Gazette des femmes s’est entretenue, et le marché du travail est nettement plus enclin à les intégrer. En outre, elles manifestent une bonne dose de confiance en leurs capacités pour leur retour au travail, dans un horizon plus ou moins rapproché.

On peut aussi se demander si certaines évitent d’officialiser leur union pour s’épargner toute confrontation qui les obligerait à faire valoir elles-mêmes, en dépit du mépris dont elles font l’objet en société, le travail invisible qu’elles accomplissent et qui mérite, selon elles, une reconnaissance financière. Il est logique de penser que si les soins aux jeunes enfants, aux personnes malades ou en perte d’autonomie étaient socialement reconnus, celles qui les prodiguent n’auraient pas à porter individuellement le fardeau de la preuve de leur véritable apport à la société. Les mères au foyer seraient-elles plus enclines à officialiser leur union de fait? Peut-être. D’un point de vue féministe, ce serait souhaitable. Rappelons-nous seulement les nombreuses femmes laissées sans le sou lors d’un divorce avant l’entrée en vigueur, en 1989, de la Loi instituant le patrimoine familial.

En 2004, dans le cadre de projets de réforme de la Régie des rentes du Québec, le Conseil du statut de la femme a recommandé au gouvernement qu’il étudie les mécanismes en place dans différents pays européens pour tenir compte des tâches d’éducation des jeunes enfants et d’assistance auprès de proches malades ou en perte d’autonomie dans les régimes de retraite et d’assurance publics ou collectifs. En 2009, le Conseil a réitéré sa demande en recommandant plus précisément que les dispositions du régime visant à tenir compte de la prise en charge de jeunes enfants soient étendues à la personne qui se prive d’un revenu pour s’occuper d’un proche malade ou en perte d’autonomie. (N. Bissonnette)

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7 Réactions

  1. Stephanie

    Nicolas: Je souhaite seulement vous dire à quel point j’ai aimé votre commentaire, j’espère élever mes garçons de façon à ce qu’ils tiennent le même discours que vous aujourd’hui.

    Chapeau.

  2. Nicolas

    Je suis un papa d’une fille de 6 mois et je change autant de couches que ma conjointe (en fait la seule choses qu’elle fait que je ne fais pas est l’allaitement, et nous pourrions autant passer au lait maternisé).

    Je ne le fait pas pour elle, mais pour ma fille, j’ai plaisir à le faire. Elle est à la maison et je travaille et nous ne voulons pas par simple obligation financière placer notre fille en CPE pour encourage les enfants de l’État.

    Des solutions existent mais le gouvernement n’en fait pas la promotion, car cela réduirait les coûts de main d’oeuvre pour bien des entreprises, sachant qu’il y aurait moins de travailleurs. Également, cela à l’avis du gouvernemetn serait néfaste pour l’avancement de la casue ou du pouvoir des femmes dans la socitété.

    Votre gazette est intéressante mais souvent dérogatoire à l’endroit des hommes, en les omettant de vos discours sur la parentalité. Je trouve cela dommage car mes taxes payent autant vos publications touchant la parentalité. Dans le fond, les discriminations à l’endroit des femmes, vous les entretenez par vos discours sectaires « eux versus nous ».

    Bien que les hommes et les femmes soient égaux, nous sommes différents. Cela ne veut pas dire que nous ne puissions travailler ensemble à élever nos familles, et encore moins que la famille soit une affaire de femmes !

    Les vraies féministes pour moi, c’est celle qui ont le courage d’assumer et de glorifier leur rôle de femme qui est aussi important que celui des hommes dans la société, plutôt que d’essayer de se comporter comme un homme.

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