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Photographie de Fabienne Bruyère

Le goût des autres

par 

A dirigé la section Livres du journal Voir de 1994 à 2003, complété une maîtrise en littérature française à l’université McGill et tenu des chroniques culturelles à la Première Chaîne de Radio-Canada. Elle collabore au Club de lecture de Bazzo.tv. sur les ondes de Télé-Québec depuis 2007 ainsi qu’à plusieurs publications québécoises, elle a signé trois essais : Interdit aux femmes (avec Nathalie Collard, 1996), Pour en finir avec la modestie féminine (2003) et Les femmes en politique changent-elles le monde? (2010). Enfin, elle est lauréate 2007 du Prix Femme de Mérite, catégorie communications, du YWCA.

Les soins aux autres, associés depuis longtemps au féminin, doivent prendre plus de place dans l’espace public. Voilà pourquoi le sujet intéresse un nombre grandissant de philosophes et d’éthiciens, nous explique Fabienne Brugère, auteure de L’éthique du « care ».

« Le développement croissant et persistant de l’activité professionnelle des femmes ne peut que rendre plus difficile la traditionnelle disponibilité des femmes en matière de soin. » Cet extrait de L’éthique du « care », de la philosophe Fabienne Brugère, résume les faits : les femmes travaillent de plus en plus, et ne sont pas près de s’arrêter. Qu’adviendra-t-il des soins qu’elles prodiguaient communément à leurs enfants, à leurs parents, à leurs proches? La société prend-elle adéquatement en charge cette part de travail, de sollicitude qui était leur lot? La Gazette des femmes s’est entretenue avec l’auteure pour comprendre comment une éthique du care partagée par tous les membres de la société pourrait influer sur l’égalité entre les femmes et les hommes.

Gazette des femmes : Êtes-vous d’accord avec le présupposé selon lequel les femmes ont longtemps été dépositaires de l’esprit du care?

Fabienne Brugère : Oui, bien sûr. C’est une observation historique. Les femmes ont dû apprendre à concilier la charge des enfants et des proches avec le travail. Elles sont depuis toujours en rapport physique avec eux, avec leur corps, à travers l’accomplissement de tâches comme nourrir, vêtir, réchauffer, nettoyer, soigner. Les femmes ont donc développé cette « expertise ». Mais elles n’en sont pas les dépositaires obligatoires. Il faut sortir de ce schéma.

Quelle distinction faites-vous entre la sollicitude, le care et les soins aux autres?

La sollicitude renvoie davantage à la disposition « morale », notamment mise de l’avant par la religion. Alors que quand on parle de care, on sous-entend aussi les pratiques de soins. La sollicitude ne peut pas rendre compte de tout ce que recouvre le care : les professions de soins, c’est concret. Et les femmes en connaissent long sur la question.

Certaines intellectuelles féministes ont déjà dénoncé le fait que cette expérience des femmes n’était pas prise au sérieux par la société.

Oui, comme Carol Gilligan*, qui disait en gros que les théories de la psychologie et de la psychanalyse ont oublié les femmes… À l’époque, on a lu l’essai de cette psychologue (In a Different Voice: Psychological Theory and Women’s Development, 1982) comme une stricte revendication de reconnaissance d’égalité inscrite dans le mouvement féministe, sans en comprendre toute la portée. Puis, en 1993, Joan Tronto**, une autre féministe américaine issue des sciences politiques, a démontré l’importance de ces idées pour toute la société. Les soins aux autres, provenant traditionnellement du « féminin », intéressent aujourd’hui bien des gens, dont beaucoup d’hommes. Les idées sur le care transcendent désormais la question des sexes telle qu’elle se posait jusqu’à maintenant. Les femmes ne sont plus les seules concernées; les hommes aussi le sont.

Comment appliquer ces idées à toute la société?

Il faut considérer les tâches de soins comme étant l’affaire de tous. Mais pour cela, on doit repartir de la base. Dans les dernières années, le féminisme a beaucoup dit aux femmes de faire carrière, comme les hommes, et de se libérer. Pendant ce temps, on a relâché la pression sur l’État et sur la société en général. Ce qui fait que prendre soin des autres est encore souvent l’affaire des femmes. La plupart d’entre elles s’occupent de la maison et des enfants en plus de travailler. Or je ne crois pas que c’est ce que nous voulions… Dans mon livre précédent et dans celui-ci, je défends un féminisme « ordinaire », qui concerne la vie quotidienne des hommes et des femmes, la manière dont se répartissent dans la famille les soins aux enfants et leur éducation, les tâches ménagères, etc. Il faut qu’il y ait une sorte de « justice » dans la famille, une vraie égalité des tâches. Ça renvoie aux idées des années 1970, quand on disait que le privé est politique.

En quoi le féminisme peut-il encore contribuer à influencer la politique?

Les pourvoyeurs de soins (aux enfants, aux personnes âgées, handicapées, etc.) sont issus de classes différentes, mais une constante les lie : ils sont souvent sous-payés. Pourtant, avouons-le, la société ne fonctionnerait pas sans ces mains invisibles. Ils sont donc exploités. Il faut valoriser l’acte de prendre soin d’autrui et changer de modèle de société. Par exemple, nous avons fini par reconnaître que rester à la maison pour s’occuper d’un bébé méritait une forme de rétribution, puisque ça « vaut » quelque chose, alors qu’avant, c’était inimaginable. Aujourd’hui, chez vous, au Québec, vous parlez de « congé parental » sans spécificité de sexe. Cela illustre qu’on reconnaît désormais que la valeur liée aux soins est portée par tous, et non plus seulement par le genre féminin. Ces soins sont « socialement reconnus », ils sont passés du privé au public. Ce sont des féministes qui ont permis de sortir de l’ombre la question des soins, des tâches domestiques et de l’espace privé. Il faut continuer en ce sens.

Quel lien faites-vous entre la politique et l’éthique du care?

La vraie question concernant le care est celle de la vulnérabilité et de l’invisibilité sociale dans une économie de marché. De nos jours, on produit beaucoup, mais pour cela, il faut pouvoir compter sur une main-d’œuvre silencieuse : mères, aidants naturels, domestiques. La crise économique actuelle fournira peut-être l’occasion de revoir le monde du travail pour que chacun ait plus de temps pour lui-même et pour les autres. Au lieu d’exploiter des gens, on pourrait penser au partage des soins entre hommes et femmes, dans tous les domaines : la parentalité (avec des systèmes de garde plus accessibles et souples), mais aussi les soins aux personnes âgées, aux malades, etc. On a toujours majoritairement attribué ces tâches essentielles aux femmes, mais la société a changé, et on ne peut plus les leur réserver.

Comment parvenir à cette société que vous décrivez?

Ce n’est pas facile! Nous vivons dans une société qui révère l’image en papier glacé et la consommation, qui aspire à produire à outrance. Elle glorifie l’idée de l’humain performant, qui gagne son argent, qui travaille beaucoup. Nous aimons ce qui produit et se vend. Or, les soins ne sont pas « vendables ». C’est cette conception qu’il faut changer. Pour y arriver, il faut plus de féministes en politique, hommes ou femmes — encore mieux, les deux. Il faut aussi une éducation au genre : pourquoi pas des cours sur l’égalité des sexes à l’école?

Fabienne Brugère, L’éthique du « care », PUF, coll. Que sais-je?, 127 p.

  1. *Une voix différente. Pour une éthique du « care », éd. Flammarion, coll. Champs Essais, 2008
  2. **Un monde vulnérable. Pour une politique du « care », éd. La Découverte, 2009

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4 Réactions

  1. layla hawzi

    c’est bien merci baucoup

  2. Blanche O’Malley

    L’auteure a fait une réflexion intelligente sur la société d’aujourd’hui et apporte des solutions sensées.

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