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Dans les années 20, des membres des Cercles de fermières suivaient des cours de comptabilité ou d’arts domestiques. Maintenant, elles réclament l’accès au Régime de rentes pour les femmes au foyer. Un long itinéraire mais un seul objectif : la défense des droits des femmes dans la famille.

Elles sont 60 000 cette année à fêter leur 75e anniversaire! On les retrouve aux quatre coins du Québec, tant dans les villes que dans les villages. Les Cercles de fermières n’en sont pas à un paradoxe près dans nos perceptions. Leur siège social est à… Longueuil et leurs représentantes prennent publiquement et fermement position dans des dossiers chauds : la santé, la sécurité du revenu, l’avortement. L’image traditionnelle de fermières isolées n’ayant que tricots ou métiers à tisser en tête n’a plus cours aujourd’hui.

Avec Noëlla Huot à la présidence depuis près de quatre ans, Les Cercles de fermières s’engagent dans une foule de débats sociaux. Mère de 13 enfants et grand-mère de 15 petits-enfants, Mme Huot veille aux droits des femmes dans la famille, un objectif que poursuit cette association depuis ses tout débuts en 1915.

Des pionnières

Les Cercles de fermières seraient-ils des pionniers dans la lutte des droits des femmes? Bien des féministes risquent de s’étouffer de scepticisme en entendant cela. Les Cercles ont bien sûr préconisé le retour à la terre comme une panacée aux problèmes sociaux du Québec d’avant et d’après-guerre. Ils ont aussi cherché tous les moyens possibles pour maintenir la femme au foyer comme mère-épouse-éducatrice. Le cardinal Villeneuve ne disait-il pas il y a moins de cinquante ans : « La femme est organisée pour être mère (… ) » Les Cercles ont bien sûr popularisé la fête des Mères entre 1920 et 1940 et organisé le concours Protégeons nos berceaux : une sorte d’exposition de bébés pour établir « une rivalité entre les mères ».

Mais Les Cercles de fermières voulaient aussi se donner un droit d’intervention. Comme le dit Noëlla Huot : « Toutes seules, notre parole ne porte pas très loin. » On voit donc Les Cercles de fermières s’affilier à la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, un organisme fondé par une féministe notoire, Marie Gérin-Lajoie. En adhérant aux Cercles, les femmes se donnent aussi des moyens de vaincre l’isolement. Pour elles, le ministère de l’Agriculture fonde la Revue La Bonne Fermière en 1920 et met sur pied des cours de perfectionnement en économie familiale. Noëlla Huot rappelle cette époque où des femmes quittaient mari et enfants pour aller suivre des cours de comptabilité ou d’arts domestiques dispensés par des spécialistes du ministère de l’Agriculture : « On les voyait partir pour une semaine, apportant leur bouffe et habitant chez l’une ou chez l’autre. »

Confessionnel ou non confessionnel?

Ces femmes, bien qu’isolées géographiquement et socialement, mais fortement soutenues par les Cercles, ont su résister aux pressions cléricales les incitant à confessionnaliser leur association. De 1944 à 1952, c’est l’épique époque où le clergé brandit le spectre de la mainmise de l’État sur les Cercles. Des prêtres et des évêques y vont de sermons en moyens de pression pour fonder l’Union catholique des femmes, l’Union catholique des femmes rurales et les Cercles d’économie domestique. (Ces trois associations deviendront l’AFEAS en 1966. ) Aux membres des Cercles qui refusent d’adhérer à ces nouvelles associations confessionnelles, on refuse la communion, le mariage ou le sacerdoce à leurs enfants.

Il est vrai que, fondés d’abord à Chicoutimi par deux agronomes du ministère de l’Agriculture, Alphonse Désilets et Georges Bouchard, les Cercles recevaient des subventions de ce ministère. Mais, comme le souligne Yolande Cohen, une chercheuse de l’UQAM qui fouille les archives des Cercles de fermières depuis une bonne dizaine d’années et qui fera paraître une histoire de cette association en août prochain : « A partir de 1944, ces associations deviennent des sœurs ennemies. Mais cette situation pousse tout le monde à un résultat non prévu : les Cercles tentent de se dégager de l’État et les autres associations font de même avec le clergé. En 1968 l’AFEAS et les Cercles de fermières en arrivent à se donner une autonomie complète et mettent l’accent sur le… féminisme! Les mythes sont encore tenaces quand on parle des Cercles qui, selon plusieurs, auraient été des instruments du ministère de l’Agriculture. Mais ça n’est pas possible. Il faut plutôt parler d’un sentiment d’appartenance à un groupe, d’une fierté d’être fermière et de contribuer à bâtir la nation canadienne-française. Les Cercles peuvent aussi être considérés comme un moyen d’intégration des familles dans les nouvelles paroisses de colonisation comme ce fut le cas au Saguenay-Lac-Saint-Jean et en Abitibi. Il faut davantage parler de cette association en termes de sociabilité, de solidarité où les Cercles sont des substituts de la famille tout en s’appuyant sur celle-ci ».

Un 75e à souligner

Du 10 au 12 août prochain, au cours de leur congrès annuel, les Cercles seront donc en fête : « Nous allons fêter nos 75 ans, dit Noëlla Huot. Aujourd’hui, une des grandes préoccupations de nos membres est la reconnaissance du travail de la femme au foyer, celle qui le fait par choix, celle qui arrête un certain temps de travailler, tout autant que les personnes âgées ou handicapées. Entre autres choses, on demande un accès au Régime de rentes, la seule mesure sociale universelle qui reconnaît ce travail».

« Depuis deux ans, notre défi de tous les jours est donc d’obtenir l’identité financière pour les femmes, car l’autonomie de la parole ça passe par le signe de piastre. Tant que la maternité ne sera pas reconnue comme un geste social compensé adéquatement, on parlera de dénatalité, d’avortement ».

« Si nous avons atteint ces 75 ans, c’est bien parce que nous avons été attentives à l’actualité. Les jeunes poussent, nous amènent à prendre position sur des questions d’environnement ou sur une foule de sujets qui les concernent. Ainsi, nous avons un mot d’ordre : plus jamais d’aérosol, plus de produits de styrofoam. Nous avons le nombre pour nous : 60 000 femmes partout au Québec, 850 Cercles, ça voit tout, ça entend tout. »

«850 Cercles, ça voit tout, ça entend tout. »

Les Cercles de fermières ont analysé, recommandé, pris position.

Voici un aperçu de leurs préoccupations au cours de la dernière décennie

  • Environnement : emploi de produits biodégradables; identification des aliments irradiés, fluoration de l’eau, reboisement.
  • Maternité : reconnaissance de la profession de sage-femme; soutien en cas de grossesse non désirée.
  • Santé : services médicaux adéquats dans toutes les régions, information sur les médicaments.
  • Mesures sociales : non-imposition des allocations familiales fédérales; congés parentaux pour soins aux enfants; mise sur pied d’une politique de plein-emploi; participation des femmes au foyer au Régime de rentes du Québec; partage équitable des biens à la dissolution du mariage.
  • Violence sous toutes ses formes : financement à 100% des maisons d’hébergement pour femmes et enfants violentés; dénonciation de la violence au hockey, à la télévision et dans les vidéoclips.

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