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Si les chiffres 40 ou 50 sonnent pour vous le déclin de la vie active, de grâce, ne lisez pas cet article. Car il est ici question de femmes pour qui l’âge biologique est l’indice le plus trompeur qui soit. Des femmes de 47 à 73 ans qui, au tournant de la quarantaine ou de la cinquantaine, ont choisi de repartir à zéro.

« Depuis trois ans, je ne me suis jamais levée un matin en me disant que je n’avais pas le goût d’aller travailler. » Michelle Paradis est, à 47 ans, directrice du Musée des Religions de Nicolet. A son arrivée, les dettes s’étaient accumulées. Trois ans plus tard, avec 3 millions $ en poche, elle fait construire un des musées régionaux les plus importants et les mieux équipés entre Montréal et Québec.

Il y a moins de dix ans, elle laissait le métier de secrétaire qu’elle exerçait depuis l’âge de 17 ans pour s’inscrire en ethnologie à l’Université Laval. « J’avais le goût de retourner aux études. Mon « chum » m’a dit : « C’est à ton tour! » On était bien conscient de ce que cela voulait dire, car étant mariée, je n’avais pas droit à une bourse. En fait, c’est une forme d’héritage que j’ai reçue de lui. A partir du moment où on a pris cette décision, on s’est donné des conditions pour réussir. Les enfants étaient jeunes (8, 9 et 10 ans). Moi j’étudiais et lui travaillait et s’occupait de presque tout. Je ne me suis pas sentie coupable une seule fois. Maintenant que je suis seule à Nicolet, j’y travaille cinq jours par semaine et toute la famille se retrouve à notre maison de campagne à chaque fin de semaine. »

L’énergie lui sort par les oreilles. Une question d’organisation pour réussir à concilier tout ça, mais aussi une question de caractère. Ainsi, quand elle parle de « son » musée, elle le voit ouvert rayonnant. Elle se sent investie d’une mission. « Pour la remplir, ce n’est pas moi qui me tasse, ce sont les autres », ajoute-t-elle avec fermeté.

Passionnée par le quotidien des hommes et des femmes, par les objets qu’ils utilisent, par les traditions qu’ils se transmettent, Michelle Paradis navigue en plein exotisme religieux. L’été dernier elle présentait l’exposition Les livres sacrés, faisant côtoyer une bible écrite en inuktitut et la Tora. Elle se lance maintenant à la poursuite des traditions religieuses qui ont marqué le Québec, thème de l’exposition d’ouverture du Musée des Religions à l’été 1991. « C’est extraordinaire de vivre comme ça. Il ne faut pas que les femmes se disent qu’à 40 ans elles sont trop vieilles. J’ai fait trois ans de baccalauréat et deux ans de maîtrise. Je suis très consciente que ça ne s’est pas fait tout seul mais à 40 ans, on a encore devant soi un bon bout de vie active. Une deuxième carrière est donc tout à fait possible. Il ne faut pas avoir peur de se recycler. »

Lorsque j’aurai 20 ans

Le temps de Cécile Masson est précieux : elle ne veut surtout pas le perdre à « parler pour ne rien dire ». A 52 ans, la voilà en Espagne, deux mois de voyage en solitaire. Cinq ans plus tard, on la retrouve sur le marché du travail qu’elle avait quitté trente ans plus tôt. Elle devient adjointe du directeur de la francisation dans une institution bancaire. Maintenant à la retraite… active, on la retrouve à l’Université du Québec à Montréal où elle étudie en religiologie, curieuse des traditions religieuses du Proche-Orient, du bouddhisme, du judaïsme…

« Au rythme où je vais, j’aurai mon bac à 90 ans, mais pour moi, il n’y a jamais rien de compliqué. Quand on veut quelque chose, on l’a. C’est quoi l’âge au juste? Un papier disant que tu es née telle date. Moi, à 73 ans, ça me fait plaisir de me retrouver à l’université. On dit que tout ce qui ne sert pas rouille… C’est la même chose pour le corps et pour le cerveau. Je n’ai pas vu de médecin depuis quinze ans. A qui s’en étonne, je dis : “Quand votre voiture va bien, arrêtez-vous au garage pour la faire examiner?” » Vitamine C, technique de régénérescence Nadeau, natation, yoga. Cécile Masson ne veut être esclave ni de la cigarette, ni des qu’en-dira-t-on, ni de la peur.

En mai dernier, elle se rendait en Pologne voir de plus près le dégel dans les pays de l’Est. Et la solitude des retours, pourrait-on s’inquiéter. « La solitude, c’est un cadeau, dit-elle. La lecture nous y amène. Les livres sont presque des amis. Tu peux passer des dimanches extraordinaires et tu n’es même pas obligée de leur servir à dîner. Quand tu es fatiguée, tu n’as qu’à fermer ton livre.

« Je n’ai sans doute jamais réalisé l’âge que j’avais. Heureusement, le bouddhisme nous apprend que lorsque l’on revient sur terre, c’est pour être meilleurs. Je n’ai pas peur de la mort et de l’enfer, car je n’y crois plus. Je crois en la réincarnation. La prochaine fois que j’aurai 20 ans, j’aurai plus de maturité, car j’ai l’impression d’être passée à côté de quelque chose dans ma vie. J’aurais aimé faire plus. Je me reprendrai bien lorsque je reviendrai! »

Les affaires des autres

Après avoir été secrétaire du doyen de la faculté d’art dentaire à l’Université de Montréal pendant de nombreuses années, Nicole Boucher décide à 36 ans de commencer un cours de droit « par les soirs ». « J’étais contente, raconte-t-elle, d’étudier tout en me donnant un horaire assez souple pour être disponible à la maison auprès des enfants (elle avait alors quatre enfants dont deux jeunes bébés). J’ai fait mes études sur le coin de la table de la salle à dîner. Souvent il y avait un enfant qui me jouait dans les cheveux alors que l’autre dessinait tout à côté. Disons que j’ai développé un certain pouvoir de concentration : je n’avais pas le temps de lire cinq fois le même paragraphe. »

Avocate depuis le début de sa quarantaine et toujours active dans le milieu syndical, elle réussit à se ménager du temps pour expliquer la loi à des groupes de femmes. Il y a quelques années, en collaboration avec Léa Cousineau, aujourd’hui conseillère municipale à la ville de Montréal, Nicole Boucher a contribué à la mise sur pied d’un cours sur les conditions de vie et de travail des femmes pour le Conseil du travail de Montréal (FTQ, région de Montréal). Au lendemain de notre rencontre, elle partait pour la Beauce avec Lauraine Vaillancourt, une féministe active de la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec. Au programme, offrir un cours sur l’application de la loi sur le partage du patrimoine familial. « Le divorce est l’une des périodes les plus stressantes de la vie : les gens ont l’impression qu’ils ne s’en sortiront jamais. J’aime aider les gens à passer à travers cette étape », dit cette spécialiste en droit de la famille.

Responsable des soupers et de l’épicerie, son conjoint collabore beaucoup, mais il n’hésite pas à lui réclamer du temps pour leur vie à deux. « Notre travail est très stimulant. Les dossiers sont de vrais romans qui nous amènent à relever des défis à tous les jours. Mais si on ne fait pas attention on risque d’avoir de moins en moins de prise sur le rythme de notre vie. »

Rebelle en pensée et en action

Suzanne Joubert rejette avec véhémence cette image de la madame docteur qui s’en va faire de l’art. Oui, son mari était médecin, oui elle est d’origine outremontoise-bourgeoise-ma-chère mais le tableau des conventions s’arrête là. On retrouve Suzanne Joubert dans des syndicats ouvriers tout aussi bien qu’à des cours d’art chez Guy Boulizon.

Mariée à 20 ans, elle élève ses enfants presque seule et avoue avoir « vécu enfermée » pendant une bonne dizaine d’années. Sa participation à l’Association des parents à Buckingham la remet en piste et, à 36 ans, elle va étudier en art à l’Université d’Ottawa. « Je me pensais trop vieille. Je n’étais pas sûre de moi. » Mais deux de ses professeurs, dont Edmund Alleyn, refusent de lui enseigner lui disant qu’elle allait perdre son temps.

Un cours qui l’oblige tout de même à se lever à 5 h 30 à tous les matins pour faire les déjeuners préparer les « boîtes à lunch » de toute la famille, habiller les petits derniers, les laisser à la porte de l’école. Un régime de fer : quand elle n’a pas de cours, elle se réfugie à la bibliothèque ou dans son auto pour étudier et faire ses travaux.

Curieuse cette peintre qui avoue en toute spontanéité son manque d’assurance, « ce qui ne m’a pas empêchée de faire ce que je voulais, dit-elle. Et puis, je me suis mise à rencontrer dans l’Outaouais des groupes d’artistes qui me traitaient comme une des leurs ». Après trente ans de mariage, elle quitte son mari et décide de vivre de son art.

Suzanne Joubert ne craint pas d’abandonner des « sécurités », que ce soit comme épouse de médecin ou comme chargée de cours, pour vivre de sa peinture. Elle va même jusqu’à décrocher un brevet d’invention en faisant reconnaître un procédé de peinture sur verre dans le cadre d’un contrat pour réaliser une œuvre au Palais des congrès de Hull. « Il y a bien peu d’inventrices au pays. Je me suis souvent mise hors courant. Ma peinture en fait foi. Je fais maintenant de la figuration et des paysages alors que l’art dominant, l’art institutionnel est très conceptuel, rationnel. Je suis même retournée à l’Université de Montréal en 1985. J’avais 52 ans à l’époque. Je n’étais pas contente de mon travail, je voulais me frotter à ce qui se passait à Montréal, mais j’ai tricoté pendant les cours pour ne pas dormir. J’arrivais là à 50 ans et plus et j’avais lu, réfléchi, j’avais des idées. C’était confrontant pour les professeurs et les élèves. Ce cours m’a confirmée dans mon style de peinture me donnant l’assurance qu’on ne peut être que soi-même dans ce qu’on fait. »

Un droit de naissance

A deux ans, Carmen M. Bélair faisait déjà sa valise. Elle en est maintenant à sa huitième carrière dans six villes différentes. A 30 ans, elle n’hésitait pas à quitter son travail à Ottawa. N’ayant reçu aucun accueil favorable à la quarantaine de demandes d’emploi lancées au Québec, elle se dirige vers Toronto en se disant : « La première chose qui fonctionne, grand comme un 10 cents, je m’accroche. Mon fils avait trois ans et ça faisait un an qu’on refusait mes services partout.» Avec un contrat de trente jours en poche à la télé éducative de l’Ontario, elle achète une maison en se disant : « Ou je suis folle ou j’ai vraiment confiance en moi. J’avais la frousse, c’est certain, mais je n’avais pas de scénario d’échec. »

A 42 ans, c’est un poste de haute fonctionnaire au ministère des Communications du Québec qu’elle quitte : « Je me suis éveillée en pleine nuit en me disant que je n’avais plus le choix, qu’être fonctionnaire, pour moi, c’était de la folie. Je considère que la santé de l’esprit, c’est de créer un milieu de satisfaction. J’ai besoin d’être heureuse à 100%, ça n’a jamais été négociable pour moi. Je n’ai pas le droit d’être malheureuse. C’est comme un droit de naissance au bonheur. »

Le plus gros virage de sa vie se fait à ce moment-là; elle met sur pied sa propre compagnie de levée de fonds, un projet qu’elle caressait depuis douze ans. Présidente de Placement philanthropique inc., elle fait de la consultation en développement de la donation.

Maintenant directrice générale de la Fondation de recherche en sciences infirmières du Québec, Carmen M. Bélair exerce un métier rare (New York est La Mecque, mais au Québec ça ne court pas les rues… ) Elle voit à la création de fonds de démarrage, d’opération ou de placement, à l’administration des sommes recueillies. « Dans le cas de cette fondation, j’ai accepté la direction parce que les infirmières sont des personnes uniques. Ce sont elles qui aident les patients à lutter, à faire face à leurs peurs, à se battre. La fondation est une façon pour la population de leur dire merci et de les appuyer. »

Une vie qui paraît en dents de scie, mais dans laquelle les arts et l’administration sont toujours là, en filigrane : qu’elle s’invente un projet de photo à Ottawa, qu’elle soit productrice-télé à Toronto, qu’elle suive des cours de sculpture monumentale à Concordia, qu’elle fasse de l’animation assistée par ordinateur pour des firmes à l’échelle internationale, elle doit trouver sa sécurité à travers tout cela. « Que veux-tu? Je suis condamnée à être en santé, heureuse et performante. »

Le mitan de la vie : un tremplin

Michelle, Cécile, Nicole, Suzanne et Carmen auraient-elles bu un étrange élixir de jeunesse? Sont-elles des spécimens rares?

Marie-Michelle Guay, professeure au programme de maîtrise en administration publique à l’ENAP, a scruté la vie d’une vingtaine de femmes cadres-dont l’âge se situe entre 35 et 55 ans-dans la fonction publique québécoise. La rédaction d’une thèse de doctorat lui a permis d’analyser les changements et les apprentissages requis lors de cette phase délicate. Ses conclusions nous plongent en plein optimisme : « Plutôt que d’avoir un impact démobilisateur. Le temps agit comme un stimulant pour ces femmes, dit-elle. Et les femmes cadres que j’ai rencontrées modifient la trajectoire de leur carrière de façon volontaire dans plus de 90% des cas. »

Folie, lubie, illusion, déséquilibre hormonal, peut penser l’entourage. « Certains auteurs disent que cette période de changement peut être vécue de façon dramatique, constate Marie-Michèle Guay. Mon travail me laisse croire qu’elle peut facilement être vécue comme une transition qui nécessite des ajustements, bien sûr, sans pour autant engendrer une crise. Les femmes de 40 ans et plus constituent une force dynamique. Leur niveau d’énergie est élevé, elles ont l’assurance, la détermination et l’expérience pour s’engager à fond et réussir des projets professionnels et personnels. »

Une seule ombre au tableau : malgré une très forte énergie, les femmes de cet âge semblent se fatiguer plus rapidement. Elle doivent donc mener une vie plus disciplinée. Mais, sauf de très rares exceptions, la ménopause ne peut servir de prétexte à dramatiser cette période de la vie et à empêcher les femmes de donner libre cours à leurs projets les plus chers.

Ne pas passer à côté de ses rêves

Il serait donc normal entre 35 et 55 ans de se remettre en question, de vouloir acquérir plus de visibilité et surtout de tout mettre en œuvre pour réduire l’écart entre ses rêves et sa réalité professionnelle. Il y a bien des façons d’effectuer des changements en mettant toutes les chances de son côté. Les services d’éducation aux adultes, les services d’orientation scolaire et quelques rares firmes spécialisées peuvent apporter une aide précieuse.

Mais le premier pas à faire, c’est d’abord de dresser un bilan systématique de sa situation en tenant compte de multiples aspects : vie personnelle, professionnelle, sociale. Il est ensuite plus facile de réfléchir sur des futurs qui paraissent souhaitables en identifiant le soutien que l’on peut trouver autour de soi : cours, conjoint, ateliers, amis, réseau de relations.

Il est aussi possible d’utiliser des outils plus concrets, comme le fait Marie-Michèle Guay lorsqu’elle travaille avec des gens qui veulent planifier leur vie et leur carrière :

  • L’auto-évaluation des points d’ancrage professionnels permet de dégager une image plus réaliste de soi et de ses aspirations passées et futures. Se demander ce que l’on recherche d’abord quand on a vraiment le choix : gestion, plus grande spécialisation, créativité, sécurité, autonomie?
  • L’autobiographie de travail, une description chronologique des moments les plus significatifs de sa vie professionnelle mettant en évidence des habilités et des compétences transférables dans d’autres secteurs.
  • La projection dans le futur, un exercice d’imagination de votre vie privée et professionnelle dans trois ans : vous décrivez en détail et au présent ce qui se passe, comme si vous y étiez vraiment, afin de mieux identifier les étapes à franchir pour vous rapprocher de votre scénario préféré.

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