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Quand les dictionnaires déposeront-ils enfin les armes?

Josiane est fort embarrassée. La conférence qu’elle prononcera sur Les femmes et le droit lui pose un problème tout particulier : elle ne sait quel titre donner aux travailleuses de la justice. On dit un juge mais une juriste, une avocate mais un magistrat… Ces formes féminines, plutôt incohérentes, ne lui plaisent guère, mais comme elles proviennent d’une autorité en matière de langage, Le Petit Larousse illustré (1991), elle ne peut les modifier.

Qu’à cela ne tienne, Josiane contourne le problème en décidant de parler des femmes de loi. Hum! Un nouvel obstacle se pose : Le Dictionnaire du français Hachette (1989) ne mentionne femme de loi ni à femme ni à loi. Homme de loi figure bien aux mots homme et loi, mais elle ne trouve pas cette expression très appropriée pour une femme… Elle se résout donc à parler plus globalement des femmes de carrière… l’instant d’une minute, le temps de se rendre compte que Le Petit Larousse en couleurs (1988) s’attarde plutôt aux femmes au foyer et aux femmes de ménage. Que faire? Josiane accepterait bien de mentionner de manière plus générale les travailleuses professionnelles de la justice, mais elle n’est plus sûre s’il en existe vraiment…

Le comble de cette histoire? Elle ne trouve travailleuse dans aucun dictionnaire. Ah! mais vous l’aurez deviné, Josiane n’a pas cherché à travailleur! Comment a-t-elle pu oublier cette règle que respectent les dictionnaires d’inscrire les mots par ordre alphabétique? Mais voilà, cet ordre suit le genre masculin, ce qui confère à ce dernier le rôle de norme et relègue le féminin au second plan. Question d(e) rôle?

Cherchez l’erreur

Mais alors, pourquoi les dictionnaires jouent-ils à la cachette avec les féminins? C’est ce que cherche à savoir Josiane qui poursuit vaillamment son exploration. Elle s’arrête maintenant aux définitions de femme et homme dans Le petit Robert (1990). La première est définie en 104 lignes, le second (au sens de personne de sexe masculin) en 83 lignes. La longueur d’un article de dictionnaire importe-t-elle? Pas forcément. L’espace additionnel consacré à l’article femme dans cet ouvrage peut laisser croire qu’on a enfin fait valoir des qualités morales telles que femme d’action, femme de bien, femme de confiance, femme de génie, femme de goût, femme de mérite, etc., les équivalents féminins des expressions inscrites à homme. Erreur! Voici plutôt quelques-uns des qualificatifs qu’on a choisis : nana, pétasse, pouffiasse, échalas, pépée, poupée, traînée, vamp, minette, coureuse, vénus, courtisane, pin-up, etc. !

Dans Le Dictionnaire du Français Plus (1988), Josiane tombe sur la définition de matelot et déduit, à l’aide d’une remarque, qu’une femme qui exerce ce métier, une matelot, est un homme d’équipage d’un navire. C’est bien de féminiser les titres, se dit-elle, mais encore faut-il savoir adapter les définitions. Il lui semble qu’il aurait été si facile de parler de membre d’équipage d’un navire pour une matelot ou un matelot

Les exemples qui accompagnent les définitions ne la surprennent pas moins. Ils sont de deux types : ceux qui sont forgés par les lexicographes et ceux qui sont tirés de la littérature. Dans le premier cas, Le Dictionnaire des canadianismes (1989) l’informe, au mot brassière, que « les femmes modernes ne portent pas de brassière ». Elle se réjouit aussitôt d’être moderne la nuit, mais elle regrette de l’être rarement le jour…

Les vrais gens de lettres, croit-elle, ont sûrement réfléchi plus longuement; leurs pensées les plus célèbres ne sont-elles pas consignées dans les dictionnaires? « L’honnêteté des femmes… n’est souvent autre chose qu’un art de paraître honnête » , lit-on sous la plume de La Rochefoucauld dans Le Petit Robert (1980). « Les femmes, voyez-vous, ça ne dit jamais la vérité », de renchérir Maupassant pour illustrer un emploi du verbe voir. « Elle flotte, elle hésite; en un mot, elle est femme », complète Racine.

Josiane jette un coup d’œil sur le calendrier. Oui, elle est bien en 1991. Mais pas ces dictionnaires qui persistent à reproduire la misogynie d’elle ne sait plus quels siècles. Elle se demande alors comment on peut prétendre s’appeler simplement « dictionnaire », sans autre étiquette, comme si le contenu était parfait…

Il en est au moins un qui affiche dans son titre la couleur de son contenu : un dictionnaire féministe. Les auteures y font valoir le point de vue des femmes, souvent avec humour, en relatant des événements qui ont marqué à leur façon l’histoire et la politique. Deux devinettes : qu’est-ce qu’on définit comme étant, à la fin du XIXe siècle, un instrument et un symbole de liberté nouvellement découverte pour les femmes et qui a contribué à modifier leur habillement? La bicyclette. Et comme étant l’activité qui précède le lavage de la vaisselle? Le souper. Une tout autre perspective, n’est-ce pas?

Effort québécois de désexisation

Josiane cherche toujours un dictionnaire qui contient des définitions et des exemples reflétant la réalité d’aujourd’hui. Elle apprend alors l’existence du Multidictionnaire des difficultés de la langue française. Ce qui la surprend d’abord, dans cet ouvrage québécois, c’est la place accordée au féminin dans les titres et les exemples. Un cas? Enfant a comme premier exemple une jolie enfant. Il est si rare qu’on entende parler de ce mot au féminin!

Autre exemple : la majorité des titres féminins recommandés par l’Office de la langue française s’y trouvent. On reconnaît également que la prostitution n’est pas le seul apanage des femmes, puisque le mot prostitué y figure. En outre, les formes féminine et masculine d’un même mot qui figurent à deux endroits différents (ex. consœur, confrère) contiennent chacune leur propre définition alors que traditionnellement, seule la forme masculine donne une définition du mot, la forme féminine se contentant d’indiquer qu’il s’agit du féminin de tel mot masculin. Bref, cette publication a le grand avantage d’ouvrir des avenues nouvelles vers la désexisation des dictionnaires.

Josiane se sent sur une bonne piste. Elle désire toutefois un dictionnaire avec des articles plus complets, décrivant la majorité des contextes d’un mot et les différentes définitions qu’il peut revêtir. Un dictionnaire qui aurait aussi à cœur, bien entendu, de combattre les préjugés sexistes. Existe-t-il une telle perle rare? En tout cas, elle n’est pas seule à la chercher.

MEQ , dictionnaires et changements sociaux

Le Bureau d’approbation du ministère de l’Éducation, qui a notamment pour rôle de vérifier le matériel didactique distribué dans les commissions scolaires, s’intéresse aux exemples des dictionnaires qui lui sont soumis. A l’aide d’une grille d’évaluation, on détermine si les exemples présentés respectent les personnages féminins et les personnages masculins, c’est-à-dire s’ils leur assurent une représentation équitable dans toutes les sphères d’activités (travail, école, famille, loisirs). Aux maisons d’édition qui ne répondent pas aux critères, il est proposé une démarche par étapes : une amélioration devra être constatée au cours des éditions subséquentes. « Mais les dictionnaires qui, dès le départ, s’écarteraient trop des principes d’égalité des sexes et des races ne seraient tout simplement pas recommandés, dit Claude Despins, du Bureau d’approbation du matériel didactique du MEQ. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à 24 d’entre eux entre janvier 1982 et décembre 1987. »

Les dictionnaires doivent donc refléter les changements sociaux en cours. Deux éditions d’un même dictionnaire américain, le Thorndike Barnhart Beginning Dictionary (1968, 1983), montrent bien les transformations qu’ont subies plusieurs exemples. « Il était pris en sandwich entre deux grosses femmes grasses » (1968) se lit en 1983 : « J’étais pris en sandwich entre deux grosses boîtes sur le siège arrière de la voiture. »

Phénomène d’Amérique? Peut-être. En tout cas, certains dictionnaires québécois et états-uniens semblent avoir une longueur d’avance sur d’autres ouvrages francophones et anglophones en ce qui concerne le critère d’égalité des sexes. Constatation intéressante, s’il en est une, car cela peut leur assurer une meilleure place sur le marché.

Il est permis de croire que ces dictionnaires adoptent, de façon plus ou moins officielle, une sorte de code d’éthique, comme le démontre le choix des personnages de chaque sexe. Les formulations non sexistes figurent parmi les préoccupations premières des équipes de rédaction, ce qui contribue à informer et à influencer celles et ceux qui cherchent de nouveaux modèles linguistiques. A l’inverse, les locutrices et les locuteurs plus avant-gardistes qui proposent des solutions pour éliminer les stéréotypes sexistes dans la langue exercent une influence certaine auprès des maisons d’édition de dictionnaires. Aller de l’avant et innover dans le monde du langage, voilà une attitude qui tranche sur celle où l’on n’ose prononcer une parole sans qu’elle ne soit déjà attestée dans un dictionnaire…

Josiane a saisi ce message. Dans son exposé, elle mentionnera une juge, une juriste, une avocate, une magistrate, des femmes de loi et des femmes de carrière. A sa manière, elle aura influencé le cours de la langue.

Il suffirait que les lectrices de La Gazette des femmes boudent les dictionnaires imperméables aux changements linguistiques pour que bien des maisons d’édition soient en perte de vitesse. Décidément, les consommatrices et consommateurs méconnaissent leur pouvoir…

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