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Même si le Québec a acquis ses lettres de noblesse en matière de féminisation du langage, respectant ainsi la volonté d’un grand nombre de femmes d’être visibles, il reste encore bien des textes et des propos à polir.

Dans la phrase « (… ) le jargon technico-scientifique dans lequel la citoyenne ordinaire est noyée », le groupe d’écologie sociale Les Ami-e-s de la terre emploie le générique féminin « pour bien faire sentir aux hommes ce que c’est d’être exclu du langage » ! Ça vous paraît radical? Sans doute, mais des positions comme celles-là ont souvent le mérite de faire avancer les choses.

Les efforts pour promouvoir la féminisation du discours ont porté fruit au Québec, qui se place à cet égard en tête des pays francophones industrialisés. Le Québec est perçu comme tellement avant-gardiste que le responsable actuel de la célèbre grammaire Le Bon Usage, le Belge André Goosse, a publiquement dénoncé cette tendance à féminiser « à outrance », lors de son passage à l’Université Laval en 1986.

L’Office de la langue française ( OLF ), les ministères de l’Éducation et de la Justice, les syndicats emploient de plus en plus les titres au féminin. Il est rare maintenant de lire des offres d’emploi rédigées avec le seul générique masculin. Aucune personnalité politique n’oublie, dans son discours, les Québécoises, les travailleuses et bien entendu les électrices. En matière de féminisation, Hydro-Québec présente une feuille de route exemplaire. Francine Doray, chargée d’équipe de la terminologie, explique que depuis la politique Égalité des chances en 1984, on a créé ou adopté les termes appropriés pour désigner les employées des métiers non traditionnels Jointeuse, monteuse de ligne et opératrice de poste sont des termes employés dans tout document publié. Le Guide des communications non sexistes, actuellement en révision, a paru en 1987.

Même des personnes en faveur de la féminisation avanceront les arguments de la lourdeur et de l’absence de règles uniformes. Pourtant, les règles existent et depuis la parution de Pour un genre à part entière, on observe que beaucoup plus d’organismes, comme la Ville de Québec, se dotent de leur propre guide. De plus, il existe des trucs pour éviter les répétitions lourdes.

Quand les médias s’en mêlent

L’entrée des titres féminins dans les médias a facilité leur usage au Québec. Déjà, au cours des années 60, la Société Radio-Canada émettait des directives d’usage à son personnel. Les terminologues ont rafraîchi cette politique en 1987 et surveillent les journalistes au moyen du bulletin hebdomadaire Que dire? qui signale tout accroc, l’emploi de droits de l’homme pour droits de la personne par exemple.

Bien sûr, il existe encore des intoxiqués (et des intoxiquées! ) du traditionnel masculin générique qui envoient des lettres aux journaux pour protester contre l’emploi de titres féminins. Claude Masson, éditeur adjoint à la Presse, refuse de suivre leurs suggestions : « Ce serait trop facile, ça met le dossier sur la glace sans le régler. » Les journalistes de ce quotidien emploient les termes recommandés par l’OLF, comme la docteure. Curieusement, le quotidien Le Devoir n’a pas de politique sur l’emploi des titres féminins, laissant ainsi ses journalistes un peu à la merci de la correction d’épreuves où le purisme est de rigueur. N’essayez pas d’y lire gens d’affaires, c’est hommes d’affaires que vous y trouverez!

Sur le plan de l’éthique, les journalistes doivent respecter la volonté des titulaires. Dans la région de Québec, Margaret Delisle tient à ce qu’on la désigne comme maire de Sillery tandis que la mairesse Andrée Boucher de Sainte-Foy a imposé son titre. L’un des quotidiens de Québec Le Soleil, refuse les termes « barbares » comme autrice. Paradoxalement, ce journal dit s’aligner sur l’Académie francaise, dont les membres recommandent justement autrice! Auteure ne fait sourciller personne au Québec… sauf la directrice de la rédaction à L’Actualité. Martine Demange estime inefficace la règle du -eure, parce qu’il faut forcer le e à l’oral. De plus, souligne-t-elle, on en arrive avec cette règle à oublier l’existence de réalisatrice! Mais la finale en -eure pour les professions connaît la préférence au Québec et les gens grimacent devant les nouveaux mots comme rectrice, nettement préférés en Europe.

De l’autre côté de l’Atlantique

En Europe, où les autorités et le public sont moins réceptifs qu’au Québec, la féminisation avance de façon variable selon les pays. En Suisse, à cause de la loi de janvier 1989 sur l’emploi obligatoire du féminin dans les professions, le Bureau de l’égalité des droits entre homme et femme a publié le dictionnaire de féminin-masculin des professions le plus complet qui existe à ce jour et qui s’inspire largement des démarches québécoises. Coauteure de ce dictionnaire, l’écrivaine Thérèse Moreau a été agréablement surprise par l’accueil bienveillant de la presse helvétique.

Même si la presse française a généralement bien accueilli le dictionnaire suisse, la féminisation a la vie dure en France. Ainsi, la Commission de féminisation des noms de métiers et de fonctions, qui a siégé de février 1984 à mars 1986, n’a réglé que le cas des termes féminins finissant par e. Le public français résiste, les hommes comme les femmes, et associe toujours le prestige à la forme masculine d’une profession : les sages-hommes ont réclamé l’appellation maïeuticien, nettement plus! La Belgique, qui nous a donné Le Bon Usage de la langue française, continuera à le faire au masculin générique. Les autorités belges ont émis une proposition de décret en mars 1989 pour féminiser les noms de métier, mais elle est restée lettre morte. La presse belge a observé un mutisme total à l’égard du dictionnaire suisse.

Qu’est-ce qui explique la relative ouverture d’esprit au Québec envers la féminisation? Il se peut que ce soit un héritage des démarches de francisation de l’OLF qui a habitué les gens et les organismes à s’ajuster à la terminologie en français, à devenir plus flexibles. Mais il ne faudrait pas pour autant s’asseoir sur ses lauriers! La cause de la rédaction non sexiste est loin d’être gagnée. Il existe encore des médias de masse indifférents à l’emploi des titres féminins alors que d’autres sont carrément hostiles. Des femmes refusent encore leur titre au féminin, surtout s’il s’agit d’une fonction de grand prestige. Enfin, la plupart des formulaires officiels sont encore rédigés au masculin. Faudra-t-il imiter Les Ami-e-s de la terre et exiger le générique féminin? Ça se défendrait : après tout, le mot féminin contient souvent sa forme masculine!

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