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Les femmes trouvent dans la franc-maçonnerie une liberté de réflexion, loin des mots d’ordre politiques, religieux ou idéologiques.

Si on a souvent entendu parler des francs-maçons, sans savoir au juste pourquoi on en disait du mal, on a par contre rarement entendu parler des francs-maçonnes.

Invitée à une conférence sur les femmes et la franc-maçonnerie, La Gazette des femmes a profité de cette rare occasion pour rencontrer Pauline Salmona, ex-grande-maîtresse de la Grande loge féminine de France et quelques responsables de loges montréalaises.

Pour Pauline Salmona la solidarité internationale qu’établit la franc-maçonnerie dans sa lutte pour la justice et la paix doit s’étendre aux femmes sans lesquelles il est impossible de concevoir une société harmonieuse. « C’est soutenues par leurs sœurs que les francs-maçonnes occupant des postes de pouvoir peuvent progresser au milieu d’une majorité d’hommes; c’est après une discussion en loge où les arguments ont été pesés dans un climat favorisant l’harmonie que telle maçonne, dans son milieu, peut avancer une opinion plus éclairée, proposer des solutions pour résoudre un problème humain ou entreprendre une action. La solidarité qui règne entre nous s’étend à l’humanité. »

Nourrir l’action

Pauline Salmona donne comme exemple le réseau de solidarité qui s’est étendu, en France, des féministes aux loges féminines mixtes et masculines d’allégeance libérale pour que soit votée la loi sur l’interruption volontaire de la grossesse, défendue par Simone Veil.

Pourrait-on espérer connaître une telle solidarité au Québec? « Comme dans tout réseau de solidarité et d’action, répond la présidente de Mokidjiwan, une loge franc-maçonne montréalaise, il faut une infrastructure qui commence seulement à se développer ici où l’ensemble des loges libérales ne représente que quelques centaines de personnes. »

Les membres de ces loges sont actifs, à titre individuel ou par petits groupes, qui dans des organisations féministes, qui dans Amnistie Internationale, qui à la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme.

« La franc-maçonnerie n’intervient pas directement, poursuit la présidente. Elle donne à ses membres, par le travail en loge et la solidarité, les moyens d’entreprendre une action et la liberté de s’associer pour être plus efficaces. »

Le président de la loge Liberté où il y a alternance d’hommes et de femmes à la présidence-ajoute : « Si c’est un devoir pour nos membres de s’engager socialement, le premier devoir est de nous connaître et de nous améliorer pour apporter une contribution bénéfique à l’édifice social, sans se laisser aveugler par l’ambition. Pour les hommes de notre loge, c’est aussi apprendre à mieux comprendre les objectifs des femmes en dehors de tout lien sentimental, de les aider et d’utiliser leur force dans nos milieux respectifs. »

Lieu de réflexion

Celles et ceux qui cherchent des relents d’enfer dans les buts de cette société « secrète » seront déçus. La franc-maçonnerie vise le perfectionnement des individus et de la société en faisant triompher la tolérance sur le dogmatisme religieux ou politique.

On comprend pourquoi l’Église catholique l’a combattue partout, notamment au Québec où la franc-maçonnerie était de surcroît anglophone et protestante; pourquoi les dictatures l’ont persécutée; et, du même coup, pourquoi la franc-maçonnerie est si discrète qu’aujourd’hui encore ses membres n’osent pas toujours se déclarer.

Dans le « temple » où se réunissent toutes les loges libérales de Montréal, environ une dizaine, on dit : « Ici tout est symbole. » Société initiatique, la franc-maçonnerie ne transmet pas un enseignement, mais des réflexions sur des symboles venant des constructeurs de cathédrales, des alchimistes, des philosophes. La loge est un atelier, un groupe de base où l’on apprend à réfléchir avec des gens de formation, de culture et de milieux variés.

Seules les orientations des loges diffèrent. Ainsi, sur les trois loges qui accueillent les femmes à Montréal, deux, Mokidjiwan et Isis, croient en un « Grand Architecte » et l’autre, Liberté, au « progrès de l’humanité », . Chacune de ces loges provient d’une obédience différente. Memphis-Misraïm, qui comprend des loges distinctes d’hommes et de femmes, débat principalement de questions ésotériques et se rattache à un courant spirituel; la Grande loge féminine, dont seules des femmes sont membres, et le Droit humain, à caractère mixte, étudient autant de questions sociales que symboliques.

Plus engagées dans la vie sociale, la Grande loge féminine et le Droit humain ont débattu, depuis leurs origines, plusieurs questions concernant la condition féminine : planning des naissances, autonomie personnelle, droits civiques, impact de l’évolution scientifique (les nouvelles technologies de la reproduction par exemple).

Mais les femmes, plus spécifiquement, que trouvent-elles dans la franc-maçonnerie? « Une force née de la solidarité, répond Pauline Salmona, qui permet de se changer soi-même ou d’entreprendre des actions de changement autour de soi; une voie initiatique qui parle à l’imaginaire, par les symboles et les rites pratiqués; et surtout une liberté d’action, loin des mots d’ordre politique, religieux ou idéologiques.

« Qui mieux que les femmes, porteuses et gardiennes de la vie, peuvent se réclamer des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont celles de la maçonnerie libérale et de toutes les véritables démocraties? » demande encore Pauline Salmona en fin d’entrevue. La question est posée, la réponse ne peut venir que de l’intérieur.

Un peu d’histoire

Les premières loges installées au Québec au XVIIIe siècle furent françaises, puis anglaises. Dans toute l’Amérique du Nord, c’est la franc-maçonnerie d’origine anglaise, dite traditionnelle, qui domine. En Europe, en Amérique latine, les effectifs se répartissent entre ce courant-qui n’accepte pas les femmes et n’intervient dans la société que par des œuvres philanthropiques-et une maçonnerie libérale née en France dont l’engagement social est assez grand pour qu’on étudie son influence dans certains cours de science politique… Écoles laïques, instruction des femmes, sécurité sociale, contraception et avortement ont été obtenus grâce à l’initiative ou à la collaboration de la franc-maçonnerie libérale.

Mais cette franc-maçonnerie restait masculine… Des loges dites d’adoption, du milieu du XVIIIe jusqu’au début du XIXe siècle, groupaient des femmes sous la direction des hommes. Il faut attendre 1882 en France pour qu’une journaliste féministe, Maria Desraimes, soit initiée comme un homme et 1893 pour que soit créé l’Ordre maçonnique mixte international le Droit humain, dont la constitution demande à ses membres de lutter pour l’égalité des droits des femmes. En 1901, les loges d’adoption sont réorganisées. Lorsque les femmes obtiennent le droit de vote en 1945, ces loges prennent leur indépendance et fondent la Grande loge féminine.

Qu’elles travaillent dans des loges mixtes ou féminines, les francs-maçonnes prolifèrent depuis un siècle sur les cinq continents. Au Québec, elles ne sont présentes que depuis douze ans, au moment où y est apparue la franc-maçonnerie libérale.

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