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Marie, chef de famille, mère de trois enfants et chargée de cours à l’université doit combattre sans cesse son penchant pour la dive bouteille. « Quand j’arrive chez moi vers 5 h 30, après un cours de trois heures, et que je dois passer du travail à la famille, ca me prend un break. La seule chose qui marche rapidement, c’est l’apéro. » Pour elle, le lien entre le stress au travail, les contraintes familiales et l’alcool est clair : « Lorsque je donne un cours le matin ou le soir je ne ressens pas la même urgence. »

Les femmes boivent plus qu’avant. Pas autant que les hommes, mais de plus en plus pour les mêmes raisons qu’eux, c’est-à-dire en relation très étroite avec leur travail. Pauline Morrissette, chercheuse associée au Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale (LAREHS) à l’UQAM, s’est penchée sur les facteurs dans l’environnement de travail des femmes qui déclenchent cette soif d’échapper à son sort. Elle a rencontré 25 femmes de milieux et de métiers divers qui, sans être alcooliques, s’inquiétaient de leur consommation d’alcool. Selon la chercheuse, entre 5 et 7% des femmes présentent des risques modérés d’alcoolisation et 10%, des risques faibles.

Plutôt qu’une cause unique, c’est une série de bouleversements, à la fois dans la vie privée et dans la vie professionnelle, qui pousse les femmes à boire. Pauline Morrissette s’est intéressée aux circonstances liées au travail qui peuvent entraîner une réponse d’alcool : période de transition, événement marquant, usure quotidienne.

Trop jeune, trop vieille

L’angoisse causée par la peur de l’échec est le lot quotidien des jeunes travailleuses portées vers l’alcool que Pauline Morissette a rencontrées. Un manque de confiance et d’estime de soi très vif les caractérise. Elles sont perfectionnistes et en font plus que les autres pour réussir. « Souvent, leur enfance est marquée par la violence et l’alcoolisme d’un des parents. Elles se mettent à boire lorsqu’elles doivent s’adapter à leurs rôles d’adultes : mère, travailleuse, conjointe », constate Pauline Morrissette.

Isolées dans leur milieu, elles se sentent peu considérées à cause de leur jeune âge et de leur inexpérience. Obsédées par leur tâche, elles traînent leurs soucis jusqu’à la maison, même lorsqu’elles font autre chose. Elles boivent alors pour s’en sortir, pour oublier, pour s’endormir.

A l’âge de la préretraite, les femmes considéreront l’alcool plutôt comme une récompense. Désenchantées par trente ans de carrière dans une profession dite féminine, infirmières, enseignantes ou secrétaires se disent fatiguées par les changements constants de conditions de travail et de clientèle.

C’est un âge où les facultés d’adaptation diminuent et les capacités physiques et psychologiques peuvent s’altérer suffisamment pour être embêtantes : « L’âge, c’est dans les pieds, c’est dans les dents, quand vous dites que vous ne pouvez plus manger de tire! C’est dans les cheveux, c’est dans les yeux : je veux dire la presbytie…

C’est également un moment de transition dans la vie privée : les enfants quittent le foyer et elles risquent de se retrouver face à la discorde ou au divorce; ces facteurs conjugués accentuent leur sentiment de dépression. Comme les plus jeunes, elles redoublent d’efforts; elles cherchent à masquer le fait qu’elles sont des professionnelles vieillissantes. Pour elles, l’alcool est la seule issue au désengagement social et familial, le dernier plaisir qu’il leur reste.

Échec et mat

Le monde du travail peut tout autant devenir un piège pour celles qui sont en pleine maturité professionnelle. Les femmes qui ont beaucoup misé sur leur carrière afin de se réaliser, parfois même au détriment d’une vie de famille, vivront toute entrave à leur progression professionnelle comme une catastrophe, l’échec de ce qui leur tient le plus à cœur.

Perçues comme des femmes fortes dans leur entourage, elles ont besoin de poursuivre un projet important. Elles veulent exceller en tout et en général, elles ont de grandes capacités pour surmonter les difficultés. Cependant, lorsqu’elles perdent la maîtrise de leur cheminement professionnel, elles peuvent se retrouver dévastées. Elles vont s’enivrer pour échapper au désespoir.

Le stress quotidien

L’isolement professionnel, le manque de communication avec les collègues, des rapports frustrants avec la supérieure ou le supérieur, une clientèle difficile et la réorganisation des tâches sont fréquemment invoqués pour expliquer l’insatisfaction au travail.

Une attitude paternaliste, autoritaire ou la non-disponibilité du supérieur sont ressentis comme un manque d’alliance, voire une trahison : « Je veux discuter pour trouver une solution, il dit que je panique. »

Les hôpitaux, centres d’accueil, classes de mésadaptés socioaffectifs-lieux marqués par la souffrance ou la violence-usent les femmes prématurément : « Quand arrivait une heure moins le quart et que je les avais à une heure, je voulais mourir j’avais peur qu’ils s’attaquent à moi. »

La normalisation des tâches en vue du rendement et de l’efficacité s’avère déshumanisante. De même, l’information, la surveillance électronique, l’automatisation rendent tout à coup désuète l’expérience acquise pendant vingt ans de métier. Retour à la case départ, avec en plus un sentiment d’incompétence. Il reste peu de place pour les contacts humains, pas de temps pour parfaire son travail. Dans un tel contexte, la consommation d’alcool s’inscrit au quotidien.

Paradoxalement, les femmes ont grand besoin de leur travail, car il les empêche d’aller trop loin dans la consommation d’alcool. Elles s’y sentent utiles et responsables. « si je ne travaillais pas, je vivrais avec un bon scotch et je boirais sans m’arrêter. Je me sers de mes étudiants pour ne pas m’enliser, c’est moi qui ai besoin d’eux. » Dans tous les cas, la consommation se fait hors travail; elles se soucient de leur image et boire au boulot, c’est se montrer alcoolique.

Selon Pauline Morrissette, les femmes essaient tout avant de se tourner vers l’alcool : acupuncture, massages, bains chauds, relaxation. « Mais ça prend trois heures de détente pour obtenir ce qu’un verre de vin procure en vingt minutes » , admet Diane. D’ordinaire, elles n’ont pas tout ce temps.

Non seulement la quantité mais la manière de boire préoccupe ces femmes : « Ça m’a effrayée de me voir aller chercher les enfants à la garderie tous les jours avec mon verre dans la voiture » , dit Marie. D’autres vont se mettre à boire sec ou à se verser un premier verre avant même d’enlever leur manteau.

Lutteuses jusqu’au bout, elles ne veulent pas se laisser aller. « Si je bois un verre de trop, dit Marie, je ne peux plus rien faire après le souper; je ne veux pas plafonner dans mon travail. Et puis, les enfants s’inquiètent. Mon plus vieux me boude : Surveille-toi maman, sinon tu vas devenir alcoolique. C’est un regard épouvantable sur soi. En fait, j’aimerais bien mieux ne pas avoir besoin de, ça pour me sentir bien. »

« Les femmes ont un grand besoin de parler de cette dépendance, souligne-t-elle. Elles sont venues vers moi en me disant qu’elles refuseraient de se confier à un professionnel. Elles ont peur des diagnostics, des étiquettes, des traitements. » A la lumière des résultats de ses recherches, Pauline Morrissette croit qu’il faut mettre l’accent sur la prévention et le travail en groupes, sur les aspects difficiles du travail plutôt que sur le problème spécifique d’alcoolisation.

Son expérience d’intervenante dans les programmes d’aide aux employées et employés lui permet d’affirmer que les services existants ne rejoignent pas la clientèle féminine. « Les femmes n’y viennent qu’en bout de ligne, alors que celles qui présentent un boire à risque sont beaucoup plus nombreuses. Il faut améliorer les conditions de vie dans les milieux de travail et les adapter aux femmes. »

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