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Lorsque les premiers maux de tête de Suzelle sont apparus, sa mère croyait qu’ils étaient dus à ce coup de balançoire qu’elle avait reçu à la tête. Par contre, selon son médecin, ils coïncidaient plutôt avec le début de la puberté. Mais coup de balançoire et puberté oubliés, le fait est là : Suzelle souffre de migraines récurrentes depuis maintenant plus de trente ans.

« Ça se passe toujours de la même façon, dit-elle. D’abord, c’est mon œil qui est affecté; il se produit des scintillements qui effacent la moitié des objets, ensuite un gros nuage bouillonnant arrive. A partir de ce moment-là, je sais que j’ai exactement vingt minutes pour me rendre chez moi. Après ces vingt minutes, le nuage va disparaître et je vais commencer à avoir mal à la tête comme si je n’avais plus d’espace sous le crâne. J’ai aussi mal au cœur et j’ai des engourdissements à la figure et aux membres. Il ne me reste plus qu’à me coucher et attendre que ça passe, dans le silence et l’obscurité. »

Au Québec, un peu plus de la moitié de la population de 15 ans et plus est affectée par diverses formes de maux de tête. De ce nombre, environ le cinquième fait de la migraine, les femmes trois fois plus que les hommes. La migraine touche principalement les 25-34 ans, mais il arrive que des petits enfants et même des nourrissons en souffrent. A elle seule, la migraine représente la troisième cause d’absentéisme au travail.

« Pour un médecin, c’est une maladie relativement facile à diagnostiquer, explique le docteur Claude Roberge, neurologue à l’hôpital de l’Enfant-Jésus de Québec, car elle est très caractéristique. Elle a tendance à être périodique et elle provoque des nausées et des vomissements. La douleur survient souvent d’un seul côté et elle est pulsatile, comme si le cœur battait dans la tête; la lumière et le bruit deviennent insupportables. Les crises surviennent en moyenne entre une et trois fois par mois, mais elles peuvent être plus ou moins fréquentes. » Les phénomènes lumineux de Suzelle sont appelés « aura migraineux»; ils touchent 10% des gens atteints de migraine.

La migraine chez les femmes

Sans être formellement une maladie héréditaire, la migraine a une histoire de famille. Suzelle a un frère et trois sœurs qui en souffrent à l’occasion. Plusieurs facteurs peuvent déclencher une crise : des aliments comme du saucisson, du chocolat, un verre de vin, ou encore des émotions fortes, parfois un orgasme, le stress ou même la réduction subite du stress. La migraine du week-end est un phénomène bien connu, selon le docteur Roberge.

Pour la majorité des femmes toutefois, les manifestations migraineuses sont liées aux modifications hormonales. Elles surviennent souvent dans la période précédant ou suivant les premières menstruations, mais peuvent également apparaître à la ménopause ou à la préménopause. Elles peuvent accompagner chaque mois l’ovulation ou les menstruations; dans la majorité des cas, elles donnent du répit à celles qui portent un enfant. La prise d’anovulants peut en augmenter la fréquence et l’intensité. Enfin, plus de la moitié des femmes qui souffrent de migraines depuis longtemps la verront disparaître après la ménopause. Pour d’autres au contraire, elle persistera encore longtemps.

La maladie peut prendre des formes très différentes d’une personne à l’autre. Il peut même arriver que les symptômes visuels, digestifs et neurologiques soient présents sans qu’il y ait de mal de tête. Dans ses formes les plus pénibles comme la céphalée de Horton, la douleur fulgurante martelle le crâne par salves, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et peut durer un mois.

Maladie suspecte

Perçue comme le prétexte par excellence, ce n’est pas d’hier que la migraine et les personnes qui en souffrent sont victimes de préjugés. Celles qui en sont atteintes hésitent à parler de leur mal. De peur de ne pas être prises au sérieux, elles n’osent pas aviser leur employeur et continuent à travailler souvent au prix d’une lourde consommation d’analgésiques. Ces préjugés n’atteignent pas que les femmes : les hommes peuvent se sentir très embarrassés d’être aux prises avec une « maladie typiquement féminine ».

Selon Claudette Rompré, directrice générale de la Fondation québécoise de la migraine et des céphalées, le corps médical n’est pas à l’abri de ces préjugés. « Les maux de tête sont perçus comme des maladies peu stimulantes, dit-elle. Sauf pour les neurologues, dit-elle, les médecins ne sont pas très enthousiastes pour traiter les maux de tête. Leur désintérêt a été aussi alimenté par les mythes et la désinformation. » Le docteur Roberge abonde dans le même sens : « Il n’est pas assez reconnu que c’est un mal très handicapant. »

Pourtant, il y a des femmes qui sont obligées d’arrêter de travailler chaque mois et de s’aliter pendant cinq, huit ou même dix jours. Celles et ceux qui sont à la merci de crises imprévisibles, trop longues et trop fréquentes ne peuvent pas garder d’emploi stable; ils travaillent à contrat ou sont parfois contraints de vivre de l’aide sociale. Cette maladie bouleverse également la vie familiale : des parents doivent prendre des gardiennes pour s’occuper de leurs enfants. Paradoxalement, malgré la gravité de ses conséquences, « la migraine demeure une maladie bénigne car, comme l’explique Claude Roberge, elle n’est pas grave dans ses causes et elle n’est pas mortelle » .

Attention au traitement

Depuis sa première consultation médicale, Suzelle traîne toujours avec elle son flacon de Fiorinal. « J’ai toujours fait très attention pour ne pas en abuser, dit-elle. Au début de la crise, je prends un comprimé avec un Gravol pour la nausée et j’en prends un autre au bout de six heures. Même quand mes crises duraient plus de vingt-quatre heures, je me suis toujours limitée à quatre comprimés. »

« Le danger avec tous les analgésiques, qu’on les retrouve sur les tablettes ou qu’ils soient vendus sous ordonnance, c’est qu’ils occasionnent des « céphalées de rebond » , souligne le docteur Roberge. Ces maux de tête, causés par l’excès d’analgésiques, s’ajoutent au mal initial qu’on essayait de soigner. Ils sont fortement déconseillés aux gens qui font plus d’une migraine par semaine. Un traitement prophylactique peut s’avérer plus adapté pour ces cas lourds : des médicaments très spécifiques, pris chaque jour, mais en faible dos. » Ce neurologue suggère de porter attention aux facteurs qui aggravent ou déclenchent les crises et de modifier ses habitudes en conséquence : éliminer certains aliments, réduire son niveau de stress, abandonner les anovulants, porter des verres fumés, etc. Comme cette maladie a également une composante psychologique, une psychothérapie, des techniques de maîtrise du stress et de relaxation peuvent être bienfaisantes.

Un nouveau produit, le sumatriptan, est maintenant disponible en pharmacie et sur ordonnance seulement. Ses avantages : alors que les autres médicaments doivent souvent être pris au tout début de la crise migraineuse pour être efficaces, il agit au beau milieu de « l’orage vasculaire », il combat la nausée et comporte peu d’effets secondaires.

Selon des études récentes, la douleur migraineuse serait causée par une libération excessive d’un neurotransmetteur, la sérotonine, ce qui provoquerait des spasmes puis une dilatation des vaisseaux sanguins sous le crâne. Le sumatriptan, en se substituant à la sérotonine, l’empêcherait d’agir de façon néfaste sur les vaisseaux sanguins.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Huguette Thibeault

    En ce 14 février 2013, j’aimerais savoir si on a étudié les impacts sur la famille en commençant par mesurer leur connaissances et compréhension de cette grave maladie. Pourquoi n’investissons-nous pas dans l’éducation de tous par des campagnes de sensibilisation grand public? Si la dépression fait mal à tous , les migraines aussi. Chacun son Everest. À l’ère de la performance …enfants inclus,que fait-on pour encourager les migraineuses à dire …non, maman est hors d’usage?

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