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La bonne histoire, privée des éléments associés à la vie quotidienne, a négligé l’aspect humain du développement du pays et retenu les dates immortelles. Mais, des petits faits, on ne sait pas grand-chose et, par conséquent, on ne parle pas des trois épouses présentes à Montréal il y a 350 ans. Les hommes sont presque tous des ouvriers-défricheurs qui, célibataires ou mariés, ont consenti à la solitude. Pourtant, au moins trois d’entre eux ne dorment pas seuls sous les tentes et les « pavillons » qu’on dresse sur la pointe en attendant que le fort et l’habitation commune soient construits.

C’est une anecdote, un des plus émouvants petits faits de l’histoire de Montréal, qui nous renseigne sur les circonstances qui ont permis à des femmes du peuple d’inscrire malgré tout leur nom dans l’histoire. A la veille de s’embarquer à destination de Québec, le 9 mai 1641, Jeanne Mance constate qu’elle est non seulement la seule personne de son sexe à bord du navire, mais qu’aucune femme n’a été recrutée. Elle ignore qu’un mois plus tôt, à Dieppe, « deux des ouvriers engagés pour Montréal n’avaient consenti à partir qu’après avoir obtenu la faculté de conduire avec eux leurs femmes, et que, de plus, une vertueuse fille de Dieppe, touchée soudainement d’un ardent désir d’aller elle-même à Montréal pour y offrir à Dieu ses services, était entrée de force dans le vaisseau qui démarrait du port, malgré les efforts qu’on faisait pour l’en empêcher » .

Deux de ces femmes débarqueront en Nouvelle-France et se joindront au groupe des fondateurs. L’une d’elles, Marie Joly-celle qui serait entrée de force sur le navire-épouse son amant, Antoine Damien, le 6 octobre 1641, quelques mois après leur arrivée, mais elle disparaît vers 1648 sans laisser d’enfant. Isabeau Panie est peut-être Amérindienne. Femme de Jean Gorry, maître de barque, son mariage est célébré à Sillery, le 12 septembre 1639. Le couple se trouvait donc à Québec quand le groupe des Montréalistes y est arrivé à l’été 1641. Françoise Gadois est le pilier du troisième couple montréalais. Mère de quatre enfants, deux filles et deux fils, elle est mariée à Nicolas Godé.

Des pionnières mal connues

Il est de bon ton, dans la France qui dénigre les colonisateurs, de douter de la qualité des pionnières qui migrent à cette époque. On prétend que les hommes sont des repris de justice et les femmes des prostituées expiant leur peine au Canada. On s’inspire, pour cette médisance, de la tentative de peuplement par Roberval en 1541. Ce dernier avait obtenu qu’on lui confie des condamnés à mort, assassins, voleurs et fraudeurs dont la vente des biens avait payé une partie de leurs frais de voyage au Nouveau-Monde! Ce souvenir centenaire en incitait plusieurs à prétendre qu’on rééditait l’exploit, étant bien connu que personne ne pouvait, librement et sciemment, s’engager dans une aventure de misère au Nouveau-Monde…

Non! crient les missionnaires, ne nions pas leur courage en l’expliquant par l’expiation d’une faute! « On nous a dit qu’il courait un bruit dans Paris, qu’on avait mené en Canada, un vaisseau tout chargé de filles, dont la vertu n’avait l’approbation d’aucun docteur; c’est un faux bruit, j’ai vu tous les vaisseaux, pas un n’était chargé de cette marchandise » , écrit l’auteur des Relations pour l’année 1641-1642.

Le ver est dans la pomme et les femmes canadiennes, les Montréalaises comme les autres, se feront, pendant trois siècles et des poussières, servir cet argument à propos des filles à marier et des filles du roi. La plupart d’entre elles, étant orphelines ou veuves en âge d’engendrer, seront recrutées et envoyées au Canada pour s’y marier. Et faire des enfants. Pas ou peu d’amour dans ces alliances puisque, dans la plupart des cas, il faut moins de quinze jours aux femmes pour choisir l’homme d’une vie. Il a, pour se faire aimer, une terre défrichée et la santé. Des filles annuleront des engagements peu avantageux en faveur de meilleurs partis. Certains hommes feront de même pour de plus beaux yeux ou pour des femmes en meilleure santé.

A Montréal, au cours des premières années, les femmes ne font pas beaucoup d’enfants. Est-ce attribuable à leur âge? A la promiscuité qui prive les couples d’intimité? A l’angoisse vécue intensément dès le mois de juin 1643 quand un premier assaut des Iroquois contre le fort fait cinq victimes parmi les ouvriers? Il faut attendre 1648 pour qu’un premier enfant naisse à Montréal de parents européens, puis quelques-uns en 1649. Arrivée en 1653 pour faire l’éducation des filles, Marguerite Bourgeoys « rapaille » les premières en 1658 seulement.

La vie quotidienne

Les activités des femmes ne leur permettent pas d’immortaliser leur contribution. Elles ne coupent pas le bois qui sert à la construction du fort, de l’habitation et de la croix que Maisonneuve portera sur son dos jusqu’à la « cime » du Mont-Royal. A en croire l’histoire, elles ne font rien. Mais, authentiques femmes du peuple, elles sont appelées au partage des tâches qui, s’il impose aux hommes les travaux communautaires où ils se rendent « au son de la cloche, toujours armés », conduit vraisemblablement les femmes à se charger de la santé, de l’estomac et de l’habit des mâles.

Imperceptiblement, le nombre des femmes augmente. La guérilla figure parmi les grands embarras du temps, et malgré certaines périodes de paix plus ou moins courtes traitées par l’histoire comme de belles victoires diplomatiques, ne doutons pas de l’inquiétude des femmes qui s’illustrent involontairement sur ce front. Les assauts font des veuves et des victimes. En 1651, une série d’attaques indique aux Montréalistes que les Iroquois ont l’intention de les déloger définitivement et de leur faire payer la mort de huit d’entre eux. Le 6 mai, Jean Boudart est attaqué et décapité en plein champ. Son compagnon, Jean Chicot (Sicotte), est scalpé. Laissé pour mort, il survivra assez longtemps pour se marier et jeter les bases d’une des plus anciennes familles de Montréal. Catherine Mercier, la femme de Boudart est enlevée. Ces tristes événements diffusés en France par les Relations des Jésuites et la description détaillée du martyre de Catherine Mercier, en partie subi « tout à la vue du fort », stimuleront sans doute les donateurs dont le zèle faiblissait et favoriseront la levée de l’importante « recrue de 1653 » qui enrichira Montréal d’un peu plus d’une centaine d’hommes et de femmes.

On dit que Montréal forge des tempéraments différents d’ailleurs. Plus impétueux. Plus audacieux. Les hommes sont, à Montréal, moins systématiquement tournés vers l’agriculture. Les voyages les fascinent : ils seront explorateurs. Le commerce des fourrures auquel l’idéaliste de Maisonneuve ne voulait pas toucher intéresse la plupart des familles terriennes qui entretiennent des fils coureurs des bois et qui participent, à travers eux, à cette activité lucrative. Dès les débuts, les femmes de Montréal apprennent l’autonomie. Si Jeanne Mance règne sur la santé et gère l’hôpital, si Marguerite Bourgeoys s’approprie l’éducation des enfants et si Marguerite d’Youville restaure la première institution de charité, quelques-unes de leurs concitoyennes s’intéressent à d’autres aspects de l’existence.

On sait que les Montréalaises ont été sensibles à la bagatelle et au profit. Anecdotes et petits procès ont pour cible Anne Lamarque, une fille du roi arrivée en 1665. Indisciplinée mais brillante, elle attire l’attention sur elle parce qu’elle possède une paire de lunettes et au moins un livre. Il n’en faut pas davantage pour être soupçonnée de collusion avec Satan. Mariée en 1666 au docile Charles Testard de Folleville, Anne Lamarque tient la plus fréquentée des auberges montréalaises, transgresse les lois, met au monde de nombreux enfants-dont le père n’est pas son mari-et s’en prend au curé en l’attaquant de « plusieurs injures atroces, menaces et démonstrations violentes ». Doit-elle à sa mauvaise réputation les dénonciations dont elle fut la victime? Est-elle seule de son espèce?

Les travaux généalogiques bien faits nous renseignent non seulement sur les décès, mariages et transactions, mais ils éclairent souvent des êtres qui sont aux antipodes du cliché conventionnel. Modernes et vrais. C’est à travers l’histoire des Tougas que s’épanouit la racine maîtresse de cette famille. Marie Brazeau était l’épouse du cordonnier Sylvain Guérin quand, s’intéressant au projet de sa propre famille qui souhaite s’établir à Montréal, elle les y accompagne. En France, Guérin se remarie puis il traverse à son tour l’Atlantique. Retrouvant sa Marie, le bigame lui fait deux enfants et ouvre une auberge avant d’être reconnu et dénoncé. Il fuit vers la France où, dit-on, il aurait été pendu. Marie Brazeau se recycle en remplaçant son mari au comptoir de l’auberge où, imitant la Folleville, elle se console dans les bras de jeunes clients. Trois enfants naissent de ces amours passagères. Guillaume Tougard dit Laviolette l’aimera telle quelle… Elle lui donnera six enfants, se mariera deux fois encore et continuera longtemps de vendre du cidre.

Des cas particuliers? Tous les cas le sont, mais il est rassurant de constater que parmi les figures de proue et les beaux modèles offerts à l’imitation se glissent des êtres de chair et d’os, qui aiment la vie et le plaisir et qui introduisent dans leurs amours une bonne dose de sexualité et d’exubérance. Sous l’administration de Paul de Chomedey de Maisonneuve, époque réputée sage, une épidémie d’annulations de mariages avait secoué la bourgade. Anne Archambault, fille de Jacques, étant par malheur, en 1647, tombée sur un mari bigame obtenait l’annulation de ce mariage, se remariait trois ans plus tard au boulanger Jean Gervaise (Gervais) et jetait les bases de cette importante famille. En 1647, César Léger dit le Parisien, qui ne savait où donner du cœur, épousait une Montréalaise, Roberte Gadois (Gadouas). Trois ans plus tard, à Sillery, le même épousait Marguerite Besnard. L’annulation de la première union permit à Roberte Gadois d’épouser Louis Prud’homme et d’assurer une sorte d’éternité à ce patronyme.

Agathe l’industrielle

Parmi les exemples de femmes plusieurs fois citées pour leur contribution à l’essor de la colonie, à l’essor de Montréal en particulier, celui d’Agathe de Saint-Père de Repentigny est l’un des plus célèbres.

On la découvre au cours de la deuxième moitié du XVIIe siècle. Les autorités coloniales déploraient alors la paresse des femmes canadiennes qui, faute de tissus, d’aiguilles ou de métiers à tisser. vivaient dans l’ »oisiveté ». L’intendant Jean Talon avait pris l’initiative de distribuer des métiers sans parvenir à redresser une situation exceptionnelle : les femmes ne savent plus manier le fuseau et les agriculteurs ne s’intéressent pas à la culture du chanvre. Dix ans plus tard, le marquis de Denonville, gouverneur de la Nouvelle-France, arrivait aux mêmes conclusions que Talon : « Je me persuade toujours de plus en plus de la nécessité qu’il y a d’obliger le peuple à s’adonner à faire des chanvres pour les convertir en toile. La longueur de l’hiver pendant tout lequel le peuple ne fait rien que se chauffer, vivant dans une extrême oisiveté, la nudité où sont tous les enfants, la fainéantise des filles et des femmes, tout cela, Monseigneur, demande un peu de sévérité pour que l’on sème du chanvre et que l’on s’applique aux toiles. »

Partageant son temps entre l’administration des propriétés du couple qu’elle forme depuis 1685 avec Pierre Le Gardeur de Repentigny, l’organisation complexe des expéditions de traite et l’éducation de sept enfants, Agathe de Saint-Père se livre à la recherche, en dilettante. Vers 1700, elle produit du sucre d’érable. En 1704, le naufrage d’un navire prive Montréal des tissus et vêtements qu’on y attendait pour passer l’hiver. Instruits par cette expérience, les Montréalais sèment du chanvre et du blé. Inspirée par la présence de prisonniers anglais dans la ville, Agathe de Saint-Père « lève », selon sa propre expression, « une manufacture de toile droguet, serge croisée et couverte. Pour cet effet, Monseigneur, écrit-elle au ministre des colonies, j’ai racheté neuf Anglais de la main des Sauvages à mes dépens. Je leur ai fait faire des métiers et leur ai fait monter un logement commode. » Le chanvre et le lin n’ayant pas suffisamment produit, elle expérimente, aux fins de fabrication de tissus, les fibres et les teintures naturelles, filaments d’arbre, ortie, asclépiade, etc. Quelques années plus tard, l’intendant Bégon pouvait écrire : « … la cherté des marchandises a rendu les habitants industrieux, faisant des droguets avec du fil et de la laine du pays. Il font aussi beaucoup de toile. Il y a à Montréal jusqu’à 25 métiers pour faire de la toile et des étoffes de laine. » C’est Agathe de Saint-Père qui les avait fait construire et distribuer chez des artisans formés par ses soins.

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