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On a trop dit que l’espérance de vie des femmes était bien supérieure à celle des hommes. On en a presque oublié que les femmes vivent en général en moins bonne santé qu’eux. Pire encore : les écarts persistent, se creusent même, malgré l’augmentation constante des investissements dans la santé et les services sociaux au cours des vingt-cinq dernières années.

Qu’est-ce donc qui ne tourne pas rond? Les femmes bénéficieraient-elles moins des services que les hommes? Consulteraient-elles moins souvent les spécialistes et intervenants de toutes sortes? Seraient-elles moins portées sur la prévention? Eh bien non! Au contraire, révèlent toutes les enquêtes.

Alors comment interpréter ce piètre bilan? La politique de la santé et du bien-être, rendue publique en juin dernier, fournit une clé qui, à première vue, a des allures d’évidence : la santé ne serait pas, beaucoup s’en faut, une simple question de services. Elle dépend plutôt d’un ensemble de facteurs : habitudes de vie, milieu, bagage biologique… Parmi eux, les conditions de vie (revenu, scolarité, logement, emploi) apparaissent de plus en plus comme déterminantes, confirment toutes les recherches sur le sujet. Pas surprenant donc de constater que, au sein des groupes plus vulnérables identifiés dans la politique, les femmes soient omniprésentes : chefs de famille monoparentale à faible revenu, femmes âgées seules…

L’équation « plus de services égalent meilleure santé et réduction des inégalités » ne tiendrait donc plus. Sans compter que le Québec se classe déjà au deuxième rang mondial, avec la Suède, pour la part de la richesse collective réservée aux services de santé. Mais peut-on faire mieux avec les ressources actuelles? Les quelque 12 milliards $ qui constituent le budget actuel de la santé et des services sociaux (le tiers du budget total de l’État québécois) sont-ils bien déployés? La politique annonce que des sommes d’argent et des services doivent être réorientés; d’autres doivent carrément être remis en question.

Une vision panoramique

Question : quelle est la meilleure façon de réduire le nombre de maladies, de cancers, de naissances prématurées? Réponse traditionnelle des systèmes de santé : offrir les meilleurs services possible, c’est-à-dire les plus spécialisés.

La politique, adoptant une vision panoramique, avance un autre genre de réponse : prévoir les services et les mesures sociales qui permettront de s’attaquer davantage aux facteurs de risque, offrir par exemple des programmes de soutien aux jeunes femmes enceintes de milieu défavorisé plutôt que de miser sur le développement des services de néonatologie.

Les dix-neuf objectifs que propose le document du ministre Côté dépassent largement le champ des services. Ils ont été choisis à partir des problèmes les plus criants et constituent la véritable pierre angulaire de la politique. Huit concernent plus directement les femmes.

Diminuer les cas de violence faite aux femmes : on cible une réduction de 10% d’ici 1O ans. Prévenir l’itinérance, diminuer ses conséquences et favoriser la réinsertion sociale : au féminin, itinérance rime souvent avec violence conjugale. Réduire de 15% la mortalité par cancer du sein : le cancer du sein occupe la première place parmi les causes de décès par cancer chez les femmes. Réduire l’incidence des MTS et du sida et leurs complications : le Québec compte le plus grand nombre de femmes séropositives au Canada. Diminuer les problèmes de santé mentale : la dépression touche surtout les femmes de 25 à 64 ans, la détresse psychologique est plus élevée chez les femmes. Réduire de 15% le nombre de suicides et de tentatives de suicide : les filles de 15 à 24 ans détiennent le record des tentatives de suicide. Éliminer les obstacles à l’intégration sociale des personnes âgées : les femmes vivent plus vieilles que les hommes, se retrouvent souvent isolées, seules et plus pauvres qu’eux.

Bien. Mais les moyens d’action choisis répondent-ils vraiment aux attentes? Le gouvernement est-il sur les bons rails?

Des interrogations

La sortie du document n’a pas soulevé de tollé et le bref tour de piste qui suit laisse croire que, dans l’ensemble, on trouve la proposition satisfaisante. Mis à part certaines réserves, on laisse la chance au coureur. Face à cette politique, le Conseil du statut de la femme rappelle que l’atteinte de rapports égalitaires entre les hommes et les femmes doit imprégner toute stratégie visant à améliorer la santé. Le CSF remet aussi à l’ordre du jour la question des nouvelles technologies de la reproduction qui, oubliée par le document ministériel, nécessiterait pourtant évaluation, recherche et information. Dans un tout autre domaine, le Conseil constate qu’on assiste depuis quelques années à un glissement de langage, glissement auquel n’échappe pas le MSSSdans sa politique, relativement au terme violence conjugale que l’on qualifie de plus en plus de violence familiale. « L’approche familiale esquive les causes de la violence exercée à l’égard des femmes et biaise les interventions, affirme la présidente Marie Lavigne. En transférant ainsi la responsabilité des actes violents à tous les membres de la famille, on risque de culpabiliser la femme victime et d’accorder davantage de priorité au maintien de la famille plutôt qu’à la sécurité et à l’intégrité des femmes.

Sur le terrain, certains groupes, les communautés culturelles notamment, se sentent délaissés. « Aucun objectif ne nous est réservé. Nous sommes là en surface, proteste Pasquale Delgado, de l’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la santé et les services sociaux. On aurait aimé voir inscrites des mesures pour les femmes unilingues qui vivent en centre d’accueil, d’autres pour celles qui accouchent et rencontrent de grandes difficultés de communications. »

Marie-Claude Chalifour, co-directrice de l’Auberge Camiclau de Chambly, ne conteste pas l’orientation générale du document, mais elle s’interroge sérieusement sur certaines voies d’action. La concertation par exemple. « Je veux bien, mais comment réussira-t-on à motiver les policiers et les avocats à en savoir plus sur la violence conjugale? Pour l’instant, ce sont toujours les mêmes qui s’informent. Il faudrait absolument prévoir des cours complets dans leur programme d’études. » Et la reconnaissance formelle des ressources pour conjoints violents? « Oui! C’est une urgence. Les listes d’attente s’allongent. Les hommes qui sont prêts à y avoir recours se butent souvent à un répondeur; on perd le momentum. »

L’objectif de réduire les cas de violence conjugale de 10% est-il réaliste? « Ce serait merveilleux, je veux bien rêver… on verra », répond Jacinthe Huard, coordonnatrice de la Jonction pour Elles à Lévis. « On mise sur un changement culturel profond, mais il ne faut pas non plus oublier l’après : les femmes qui quittent un conjoint violent ressentent le manque tragique de ressources psychologiques, juridiques… »

En attendant, de plus en plus de femmes battues se réfugient dans l’itinérance. Le tir de la politique est juste dans ce secteur, concède Gérard Déry, responsable du programme au CLSC Basse-ville à Québec. Mais si l’on veut notamment améliorer l’accès aux services de santé et aux services sociaux, « on doit encourager plus fortement les intervenants à se parler. » Il cite l’exemple de la table d’échanges formée à Québec, qui a permis de faire connaître aux personnes itinérantes des médecins disposés à les recevoir au besoin.

Gervais Tremblay du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes reste un tantinet sceptique à la lecture du document. Il ne faudrait pas selon lui que le passé soit garant de l’avenir : « On veut créer des logements sociaux, réinsérer, mais il ne s’est vraiment pas fait grand-chose de ce côté dans les années passées, note le coordonnateur. D’ailleurs, on investit globalement moins d’argent qu’avant dans les solutions. » Tout en appréciant le fait que la dignité des personnes itinérantes soit très clairement reconnue, Gervais Tremblay trouve qu’on ne parle pas assez de prévention : « C’est plus des « plasters » qu’une vraie politique », conclut-il.

« Le gouvernement a bien fait ses classes et il faut l’en féliciter », soutient par contre Rosemonde Mandeville, chercheuse reconnue dans la lutte au cancer du sein. « On met l’accent sur la prévention, c’est excellent, très avant-gardiste. La promotion active est indispensable, on ne doit pas lésiner : table rondes, séminaires… Par ailleurs, on mise sur le dépistage précoce chez les 50-69 ans; je pense qu’il faudrait en fait parler de dépistage systématique à partir de 50 ans. Le Québec est en retard sur ce plan. » Son de cloche plus grinçant du côté du Regroupement des centres de santé des femmes : « Le gouvernement n’est pas cohérent, soutient Johanne Marcotte. Il table sur la prévention et en même temps, pour sauver de l’argent, il songe à restreindre aux 50 ans et plus le libre accès à des mesures préventives comme la mammographie. C’est inacceptable! Un grand nombre de cancers du sein sont découverts bien avant cet âge. »

Pour Line Fontaine, porte-parole du Centre de dépistage anonyme SOC de Sherbrooke, les femmes semblent avoir été oubliées dans les voies d’action concernant le sida. « Pourtant, le lien femmes-pauvreté-sida a été clairement prouvé. Le Centre québécois de lutte contre le sida nous demande explicitement de travailler auprès des femmes comme groupe à risque… pendant que la politique n’avance aucune action spécifique pour elles. » Cette lacune serait d’autant plus inquiétante que, comme le souligne Clément Fontaine, coordonnateur par intérim à Miels Québec, « le diagnostic se fait trop tard; les médecins n’ont pas encore suffisamment le réflexe-sida en ce qui touche les femmes. » L’organisme se dit cependant satisfait des lignes directrices du document, mais reste perplexe devant la proposition de faciliter l’accès aux médicaments, extrêmement chers.

Autre objectif avancé dans la politique : réduire de 4% les naissances de bébés de poids insuffisant. Pour Marie-Paule Duquette, directrice du Dispensaire diététique de Montréal, c’est réalisable oui, « mais pour y arriver, on doit non seulement cibler les femmes défavorisées comme le préconise la politique, mais assurer aussi au besoin un suivi nutritionnel adapté à toutes les couches de la population dans des cas de maigreur excessive par exemple. Par ailleurs, le fait qu’on souhaite réduire la pauvreté des jeunes familles mérite d’être souligné. »

La Fédération des Clubs de l’âge d’or est relativement heureuse des propositions. « On réserve un objectif aux personnes âgées mais sans les « ghettoïser » comme des extra-terrestres », commente la directrice des programmes, Martine Langlois. « On semble réellement être préoccupé par la situation des femmes âgées. C’est parfait, mais comment y arrivera-t-on? On vient par exemple de confirmer la vocation de « porte d’entrée du système » des CLSC, au détriment de leur action communautaire. Comment prévenir sans ressources, sans argent neuf? Comment se fera l’arrimage de cette politique avec la réforme et le financement? » Voilà la question.

L’heure des choix?

Difficile en effet de s’y démêler. Automne 1991, le ministère de la Santé et des Services sociaux entreprenait une réforme pour régionaliser et démocratiser son réseau de services. Printemps 1992, le gouvernement annonçait ses couleurs sur le financement dans le but avoué de diminuer le rythme de croissance des dépenses qui rognent d’année en année le budget d’autres secteurs vitaux. La politique constitue la dernière pièce en lice, elle aurait dû être la première. Plusieurs ont souligné cet illogisme. Ne forme-t-elle pas la pièce maîtresse de la trilogie?

Son ampleur surprend. Nous étions habitués à considérer la santé et le bien-être sous l’angle restreint de l’accessibilité aux services; la politique propose un véritable contrat social. Désormais, la santé et le bien-être ne pourront être dissociés du taux de chômage, de l’éducation et du décrochage scolaire, de la formation professionnelle, de l’égalité en emploi, de la politique du logement… Tout cela laisse entrevoir des choix difficiles et qui peut-être feront mal : au niveau national, entre les divers secteurs du réseau de la santé et des services sociaux et même au sein de chacun d’eux.

Aucun doute : pour que les femmes gèrent mieux leur santé d’ici 2002, elles devront être présentes dans les lieux où se prendront ces décisions. D’ici là, la politique laisse miroiter le meilleur des mondes. Il faudra sans doute le rappeler haut, fort et souvent. A bonne entendeure…

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