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Plus grande solidarité, meilleure visibilité sur l’échiquier du développement régional, amélioration de leur santé financière et, surtout, avenir prometteur, le projet Pignons sur rue rapporte de nombreux dividendes à neuf groupes de femmes de la Côte-Nord.

Dans quelques semaines, lorsque le dernier clou aura été posé, les meubles déménagés et la ligne téléphonique installée, Pignons sur rue ne sera plus un projet en cours mais une réalité immobilière bien implantée dans six villes et villages du territoire nord-côtier.

Pignons sur rue aura alors permis à neuf groupes de femmes de se porter acquéreurs d’autant de bâtisses dont la valeur approche le 1, 5 million de dollars octroyés à 73% par le gouvernement du Québec. Un engagement qui a ouvert les portes des institutions financières auprès de qui chaque groupe de promotrices devait négocier l’emprunt hypothécaire constituant sa participation.

Accepté lors de la conférence socio-économique régionale d’octobre 1988, après un an de lobby auprès de tout ce qui s’appelle personne influente, de calculs, de plans et devis et de « discussions de corridor la nuit », Pignons sur rue a démontré la capacité de ces femmes engagées de se prendre en main par des projets mobilisateurs à caractère économique. Pour la première fois de l’histoire du Québec, des groupes de femmes ont réclamé bien haut auprès du gouvernement du Québec l’aide financière nécessaire pour accéder collectivement à la propriété et se frayer un chemin dans le domaine de l’entrepreneurship. Et ils se sont engagés à ne pas en redemander.

En devenant propriétaires, les groupes de femmes de la Côte-Nord se sont assurés d’avoir un toit décent sur la tête, d’améliorer leur capacité d’emprunter en raison de la valeur marchande de leur propriété, de faire des affaires par la location d’espaces commerciaux et, le plus important, d’en affecter les revenus à l’autofinancement de leurs activités. Dans les faits, elles ont pris la voie qui leur semblait la meilleure pour se sortir du carcan de la dépendance une fois pour toutes. Le gouvernement leur a donné le petit coup de pouce nécessaire pour voler un peu plus de leurs propres ailes.

« Il faut penser à ne pas toujours être dépendantes de l’État. Il faut diversifier nos sources de financement », souligne Françoise Richard, du bureau régional du Conseil du statut de la femme sur la Côte-Nord. « C’était très clair que le projet était la meilleure façon d’obtenir un autofinancement afin de ne plus être à la remorque des subventions gouvernementales » , renchérit Guylaine Lévesque, coordonnatrice du Centre de femmes l’Étincelle de Baie-Comeau.

Un toit et des emplois

Le Centre des femmes de Forestville a ainsi pu réaliser son rêve de devenir propriétaire à la suite d’un investissement total de 103 752 $ (achat-rénovation). Les Amérindiennes du Regroupement Nin Ishkue de Malioténam ont acquis et rénové, avec une aide financière du Conseil de bande, une maison au montant de 32 000 $. Quant au Regroupement des femmes de la Côte-Nord, des déboursés de 156 389 $ (achat-rénovation) lui ont permis d’avoir accès à la propriété à Baie-Comeau. La Maison des femmes de Baie-Comeau a pour sa part rendu à terme un projet de 274 127 $ (location emphytéotique-rénovation), le Cercle de fermières de Havre-Saint-Pierre un autre de 26 667 $ (achat-rénovation). Avec 49 686 $ et 227 000 $ en main, l’Alliance des femmes de Sacré-Cœur et le Coin des femmes de Sept-Iles ont respectivement défrayé les coûts de deux nouvelles constructions.

Deux autres projets ont été acceptés plus tard dans la foulée de la conférence, à l’automne 1991. Le Centre de femmes l’Étincelle de Baie-Comeau a obtenu l’aval pour l’acquisition et la rénovation d’une maison à revenus, un projet de près de 300 000 $ réalisé au cours de l’été dernier. Le Centre Émersion, qui s’occupe de la réintégration des femmes sur le marché du travail, mettra en décembre la note finale à un projet d’achat-rénovation de quelque 400 000 $.

Pignons sur rue aura permis la consolidation d’une soixantaine d’emplois au sein des neuf groupes concernés. Il aura également entraîné la création d’un certain nombre de nouveaux emplois. La coordonnatrice du Centre Émersion, Micheline Simard, envisage l’addition à court terme de trois employées régulières aux treize en poste présentement. D’autres répercussions positives sont ressenties. Pour la première fois en huit ans, la coordonnatrice du Centre des femmes de Forestville, Denise Chiasson, a évité en 1992 un arrêt de travail temporaire (et le chômage! ) en raison d’une insuffisance budgétaire.

Cette nouvelle façon de faire de l’argent et d’autofinancer ainsi une partie de leurs activités, l’ensemble des groupes de femmes qui se sont aventurés dans Pignons sur rue en font l’expérience avec une grande satisfaction. Finie pour eux l’époque des petits locaux inadéquats et presque insalubres qu’on leur louait pourtant très chèrement. « Présentement, les revenus de la maison défraient l’hypothèque. On n’a donc plus de loyer à payer pour abriter le Centre. Déjà là, on est gagnantes », explique la coordonnatrice du Centre de femmes l’Étincelle. Dans les faits, l’organisme réalise ainsi une économie mensuelle de 737 $, ce qui représente près de 10 000 $ par année.

Exercice valorisant

En plus de gagner un toit convenable et les outils nécessaires pour faire des affaires, les femmes de la Côte-Nord ressortent transformées de toutes les démarches qui ont mené à la réalisation des différentes étapes de Pignons sur rue.

En obtenant les appuis nécessaires auprès des décideurs régionaux, les Nord-Côtières ont montré ce dont elles étaient capables. Par leur solidarité, l’excellente préparation de leur projet et l’ardeur qu’elles ont mis à la défense de leurs idées, elles ont fait la démonstration aux intervenants socio-économiques régionaux de leur capacité de gérer un tel projet immobilier et de son importance pour le milieu.

« Depuis la conférence, on est plus visibles face aux hommes dans le secteur socio-économique. Ils considèrent qu’on est des personnes intelligentes capables de présenter des projets crédibles et structurants pour la société » , lance Françoise Richard. « Ce n’est pas parce qu’on est des femmes qu’on n’est pas capables d’administrer. On a de grandes aptitudes. C’est le temps de le démontrer » , ajoute Guylaine Lévesque.

Même si, pour sa part, elle a toujours cru au potentiel des groupes de femmes, Denise Chiasson reconnaît que plusieurs femmes étaient sceptiques au départ sur leurs chances de franchir les étapes pour devenir propriétaires. Comme d’autres promotrices, Denise Chiasson est allée chercher, au nom du Centre des femmes de Forestville, différents appuis dans son milieu, dont celui de la municipalité et de différents organismes. « Ces appuis, soutient-elle, ont été obtenus sans difficulté. »

L’un des principaux instigateurs du déblocage de Pignons sur rue pendant la conférence socio-économique, par la participation financière de sa ville (60 000 $ pour les quatre projets sur son territoire), le maire Roger Thériault de Baie-Comeau, lance son chapeau aux groupes de femmes. « Ça leur a pris beaucoup de détermination pour rendre Pignons sur rue jusqu’au bout. On voyait que c’était un projet qui les renforçait dans leurs démarches. Les activités de ces groupes ont leur place dans une communauté », affirme-t-il. Roger Thériault n’a pas été difficile à convaincre quant au bien-fondé de Pignons sur rue. Il est d’ailleurs d’avis que le milieu nord-côtier est plutôt ouvert aux mouvements féminins.

Source de respect

Pignons sur rue a permis aux Nord-Côtières de démontrer leur savoir-faire en matière de négociation. Aujourd’hui, le projet leur donne l’occasion de faire montre de leur talent d’administratrices et de femmes d’affaires. Leur crédibilité s’en trouve nettement améliorée, comme le constate Micheline Simard. « Je suis convaincue qu’à partir de Pignons sur rue on est allées chercher de la crédibilité auprès des gens du milieu. Ça fait vraiment changement. Quand on demande aujourd’hui une participation officielle des femmes sur la Côte-Nord, c’est beaucoup plus facile ici qu’ailleurs au Québec. Pignons sur rue, c’est une grosse victoire » . « Les femmes de la Côte-Nord sont avant-gardistes. On se le fait dire quand on va à l’extérieur » , ajoute Denise Chiasson. « Les hommes aiment de plus en plus travailler avec des femmes et le respect commence à s’installer. On réalise l’impact qu’elles ont dans le milieu et la cohérence de leur discours » , renchérit Françoise Richard. La collaboration hommes-femmes dans le développement régional semble désormais acquise. Pignons sur rue aura joué un rôle primordial à ce chapitre.

« A l’extérieur de notre région, dans les rencontres provinciales, on parle du projet. On distribue nos documents. Ça intéresse d’autres groupes » , raconte Denise Chiasson. Bien qu’étroitement reliée au contexte socio-économique de la Côte-Nord et exclusive aux groupes qui l’ont développée et réalisée, l’idée de Pignons sur rue est très exportable, soutient Françoise Richard. « Le projet est tout monté. Le précédent est créé. Il reste à l’adapter et à le faire valoir auprès des instances des autres régions. Le nerf de la guerre, c’est vraiment la solidarité. »

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