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On ne fêtera pas cette année les vingt ans de La Centrale. Horaire surchargé, manque d’espace, besoin d’aide pour le travail, les coordonnatrices trouvent tout à fait naturel de fêter le 21e anniversaire l’an prochain comme elles avaient fêté le 16e plutôt que le 15e Curieux! Auraient-elles un petit goût pour l’insolite?

Hélène Frigon et Carole Brouillette coordonnent le seul centre pour femmes artistes au Québec. Avec Women in Focus de Vancouver, La Centrale est un lieu privilégié au Canada pour la diffusion et l’information sur le travail artistique des femmes.

En 1973, dans un 4 pièces 1/2 de l’avenue Greene à Westmount, six femmes ouvrent le premier espace Powerhouse et invitent d’autres femmes artistes, par de petites annonces épinglées sur les babillards, à se joindre à elles pour discuter de leur situation. Au cours de ses huit premiers mois, la galerie fonctionne grâce aux dons des membres, des exposantes et des femmes intéressées à soutenir les activités. Puis la Ville de Montréal, le Conseil des Arts du Canada et le ministère de la Culture apportent une aide financière ponctuelle à la jeune galerie. Les subventions des trois paliers de gouvernement sont par la suite attribuées régulièrement.

En 1990, Powerhouse est rebaptisé La Centrale. Au fil des ans, il était devenu urgent de clarifier une situation ambiguë. On prenait trop souvent Powerhouse pour un lieu de rassemblement d’artistes anglophones. « Même si les fondatrices étaient anglo-montréalaises, la majorité des membres a toujours été francophone » , explique Carole Brouillette.

Entretemps, La Centrale avait rejoint d’autres centres d’artistes autogérés tels que Articule, Dare-Dare et Dazibao sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal. Le regroupement de galeries assurait une plus grande visibilité des œuvres.

La Centrale est en expansion constante. Aujourd’hui, on y vient comme on passe par les autres galeries. Personne ne s’en prend au fait qu’il s’agisse d’une galerie réservée aux œuvres de femmes artistes. Les hommes ne sont pas exclus pour autant. Certains participent aux « performances » ou encore aident à l’organisation des expositions. Même qu’au début de l’aventure de Powerhouse, des membres de la galerie « marrainaient » annuellement trois expositions d’artistes masculins. Ce système de marrainage est unique à La Centrale. Pour chaque exposition, une membre est en charge de toute la logistique. « Cela leur permet de prendre de l’expérience professionnelle » explique Hélène Frigon.

De la peintre à la mécène

On peut facilement s’associer à La Centrale. Il suffit de vouloir participer activement à la vie de la galerie. Les artistes, qu’elles soient membres ou non, Québécoises, Canadiennes ou d’ailleurs doivent, pour y exposer, faire preuve d’une démarche rigoureuse et actuelle. La sélection des artistes est confiée à un comité de membres.

Photographes, vidéastes, peintres, sculpteures, installatrices, « performeuses », poètes, historiennes de l’art, critiques d’art, communicatrices, mécènes ou amatrices d’arts visuels, un millier de femmes y sont passées depuis vingt ans.

L’artiste Janet Logan est l’une d’elles. Elle y a déjà tenu une exposition collective avec d’autres membres, comme le veut la tradition de la galerie à tous les trois ans. « Il est bien certain que les gens voient notre travail autrement parce qu’il s’agit d’un « espace de femmes » , affirme Janet Logan à propos du statut particulier de la galerie. « A chaque année, nous nous interrogeons sur la pertinence d’un centre pour femmes artistes et nous continuerons tant qu’il sera nécessaire de le faire et que nous devrons dire « femmes artistes », insiste-t-elle.

Autogestion et projets

Le mandat et les objectifs d’une galerie parallèle (ou centre autogéré) divergent de ceux d’une galerie commerciale. On y accorde la priorité à des structures d’échanges et de rencontres favorisant la reconnaissance des exposantes. La vente des œuvres n’est pas de première importance. Les acheteuses et les acheteurs potentiels sont mis en relation avec les artistes. Celles qui y exposent ou qui y font des « performances » sont liées par un contrat et reçoivent un cachet. Ces contrats ne les empêchent nullement d’exposer ailleurs comme cela arrive dans la plupart des galeries commerciales, compétitivité oblige.

Nicole Doucet, photographe et vidéaste très active sur la scène des arts visuels, n’est pas membre de La Centrale mais y a exposé l’hiver dernier. « J’ai vécu une très belle expérience, commente-t-elle. C’est très rare que les galeristes s’assoient avec toi pour discuter de tes œuvres. A La Centrale, les coordonnatrices sont bien présentes à toutes les étapes, de la consultation en début de projet jusqu’à l’accrochage. Et puis, c’est rare aussi un organisme qui fonctionne toujours par consensus » .

Un endroit pour créer ou pour réfléchir? Les deux! La Centrale, tel un incubateur d’idées, véhicule vingt ans d’histoire avec sa panoplie de modèles féministes. « Cette idée de modèles fait parfois peur à La Centrale », constate Christine Major, jeune peintre, membre depuis deux ans. « On pense souvent qu’il s’agit du traditionnel « maître à élève » alors que c’est bien plus que ça! Il est nécessaire d’avoir des modèles, de pouvoir discuter avec elles, de pouvoir comparer nos travaux. Le modernisme prône la table rase des valeurs, des mœurs. Mais il est insécurisant de toujours recommencer à partir de rien ». Tout en se disant d’accord avec la mise en place de structures grâce auxquelles des artistes « percent », la jeune peintre n’en a pas moins des réserves! « C’est un leurre de penser qu’on est nécessairement mieux comprise parce qu’on est entourée de femmes » , constate-t-elle.

Qu’on le veuille ou non, les modèles sont là pour rester. Et en même temps, à La Centrale, le vent tourne. On pense actuellement que la formule des rencontres entre les membres se fait à l’intérieur de cadres trop rigides. Les plus jeunes veulent revenir davantage à la création et laisser un peu de côté les stratégies politiques et théoriques. Pour ce faire, elles demandent plus d’espace, aménageable en atelier contigu à la galerie. « C’est une possibilité à laquelle on pense, dira à ce sujet Carole Brouillette. Ce ne serait pas un atelier spécialement équipé pour la gravure ou pour la photographie, mais un ou plusieurs espaces standard que nous pourrions louer temporairement aux membres ».

Cela se réalisera-t-il au cours du déménagement prévu en 1996? La Société du 5 avril qui regroupe une coopérative de cinéma et quelques galeries parallèles, dont La Centrale, est actuellement en négociation. On cherche un immeuble beau, bon, pas cher. Mais partout où il y a une ou plusieurs galeries, une nouvelle clientèle s’amène et cela, les propriétaires le savent. La spéculation va donc bon train.

Déménager, occuper plus d’espace, soit, mais l’argent? Hélène Frigon en a long à dire sur les budgets accordés aux organismes d’arts visuels. « Il y a beaucoup d’argent pour les musées. Mais ce sont les artistes qui remplissent les musées et eux ne reçoivent rien. Si on veut que, l’art se renouvelle, qu’il soit dynamique, il faut des lieux où les artistes peuvent se rassembler, expérimenter, prendre des risques, échanger des idées différentes de celles véhiculées dans les musées. Sinon, chaque artiste se retrouve seule, dans sa cuisine ».

Un centre d’information

C’est dans cet esprit que La Centrale nourrit le projet de faciliter l’accès à certains services aux personnes que les arts visuels intéressent. « Nous voulons présenter des conférences, offrir des cours et des ateliers comme au tout début de Powerhouse, précise Hélène Frigon. Il s’agit en quelque sorte de revenir au centre « global » . Un centre, ce n’est pas seulement des murs pour y exposer des œuvres, c’est aussi et surtout un lieu d’échanges. Si l’une d’entre nous fait une démarche intéressante, on essaiera de partager cette expérience ».

N’est-il pas dangereux de créer ainsi un ghetto de femmes artistes? De perpétuer certaines attitudes de crainte et de repli sur soi? A La Centrale, on affirme que le renouvellement constant des membres et la qualité des échanges entre les aînées et les cadettes sont un rempart contre ce danger potentiel. D’habitude, après deux ans de travail assidu, les membres vont voir ailleurs si elles y sont.

On ne devient pas nécessairement une « grande » artiste parce qu’on fait partie d’un centre autogéré même s’il s’agit de La Centrale. Mais on y apprend à se mesurer et à se familiariser avec un milieu complexe, parfois hostile.

La Centrale est actuellement située au 279, rue Sherbrooke Ouest, 3e étage, Montréal.

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