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Leurs groupes sont en pleine expansion au Québec. Ils y vont pour « retrouver entre eux le sens d’être un humain, dans une peau et un sexe qui sont mâles » .

A les étudier de loin, l’amalgame est facile à faire : les femmes ont leurs groupes, leur mouvement; les hommes, pour ne pas être en reste, se sont mis à avoir les leurs. Condition féminine, condition masculine, mêmes moyens, même combat. A les regarder de près, on se dit qu’avec leurs rituels et l’anonymat qui les entoure, les groupes d’hommes contemporains sont tout à fait dans la lignée de ces sociétés aux rites initiatiques auxquels les hommes, de tous temps, ont aimé appartenir.

De près ou de loin, on se trompe sur toute la ligne. Il y a certes des groupes d’hommes, mais pas de « mouvement des hommes ». Et si ces groupes comportent rites et connivences, les propos qu’on y tient sont à des années-lumière des discours de taverne ou de confrérie religieuse.

Camille Lacoste, du collectif masculin Cœur-Atout, résume en une phrase toute la démarche de ces groupes : « Il y a, dans le fait d’être un homme, une partie qui n’a rien à voir avec les femmes » . C’est cette partie que les groupes d’hommes veulent explorer : la masculinité, la virilité, le rapport au père et à la sexualité, la crainte de l’homosexualité et le désir de la tendresse… Quelles sont en fait les difficultés d’être un homme, quelles en sont aussi les joies? Non pas professionnelles ou sportives, mais profondément intimes, ce dont un « homme », un « vrai » (sic! ), ne parle pas.

Les groupes d’hommes sont en quête de cette intimité. Point. Ils n’ont, à de rares exceptions près, aucune revendication ou analyse politique à faire. Les hommes veulent plutôt parler émotions, vécu, sentiments. « Les groupes d’hommes, ce n’est pas un mouvement, c’est un processus d’épanouissement » , dira ainsi Jean-Pierre Simonneau, l’un des piliers de la condition masculine au Québec. « Pourquoi les hommes se seraient-ils donné un mouvement de revendication?, poursuit-il. Ils ont déjà le pouvoir! La « game » pour eux, elle n’est pas à ce niveau ».

Marc Chabot, auteur d’ouvrages sur la condition masculine et l’hétérosexualité, ajoute que pour les femmes, « le droit d’accessibilité à la vie publique s’ajoutait au questionnement sur leur vie privée. Pour obtenir l’avortement ou l’équité salariale, il faut des lois, il n’y a pas d’autres choix. Les hommes, eux, n’ont pas de demandes sociales qui leur soient propres. Même la revendication d’un congé de paternité n’est pas un mouvement de fond » .

Dans la même veine, il n’y a pas de pont dressé entre les groupes d’hommes et des groupements féministes, si ce n’est quelques cas fort marginaux. Individuellement, plusieurs sympathisent avec les luttes féministes, mais tous soulignent avec force qu’elles n’ont rien à voir avec la vocation de leurs groupes.

Certains voient dans cette insistance des groupes sur le privé une dérive des objectifs qu’ils s’étaient donnés à l’origine. « Les groupes d’hommes ont pris une tendance très et je m’en suis détaché parce que ça ne m’intéressait pas de mettre mon vécu sur la table », reconnaît Marc Chabot qui, comme d’autres, prédit leur disparition s’ils demeurent strictement des groupes de croissance et que leur travail n’est jamais canalisé vers le politique. A l’inverse, d’autres estiment qu’un discours public suivra inéluctablement la démarche plus personnelle qui a présentement cours : c’est en apprenant à être proches de leurs enfants que les hommes comprendront la nécessité de payer une pension alimentaire lors d’une séparation, fait-on ainsi valoir.

Mais ce qui est clair, c’est qu’à l’heure actuelle, les groupes d’hommes sont encore très loin d’un tel élargissement de leurs activités. Pourtant, et ce constat fait lui aussi l’unanimité, les groupes d’hommes sont en pleine expansion au Québec. On en trouve dans chaque recoin de la province, accueillant des hommes de tout âge et de toute condition. « Au Réseau Hommes Québec, nous comptons une quarantaine de groupes de 8, 10 ou 12 hommes chacun, raconte le fondateur du regroupement, Guy Corneau. Il y a en fait beaucoup de demandes et très peu d’animateurs. C’est pour répondre à ce besoin que le Réseau a été créé l’an dernier » .

Guy Corneau lui-même est la preuve vivante du succès que remporte la « parole masculine ». La publication, à la fin des années 80, de son ouvrage Père manquant, fils manqué lui a apporté une immédiate notoriété. La féministe française Elisabeth Badinter le cite d’abondance, et il est l’un des invités favoris des Claire Lamarche, Louise Deschâtelets, Janette Bertrand de notre petit monde médiatique. Psychanalyste de profession, il est aussi un conférencier recherché. Dans le milieu, on raconte en fait qu’avec lui, la condition masculine est devenue une « entreprise », une « démarche élitiste » de la « professionnalisation à outrance ».

Guy Corneau s’étonne de telles étiquettes, s’en dit blessé. « C’est vrai que je suis très médiatisé, dit-il. Mais je veux profiter de ma popularité pour ouvrir la porte. Le Réseau Hommes Québec n’exige des groupes qu’une contribution de 25 $ par année et est entièrement basé sur le bénévolat. J’essaie de m’y faire le plus discret possible et il est loin de reposer sur moi. Et surtout, je me sens très « connecté » au travail qui s’est fait avant et qui a préparé le terrain à tous les groupes qui existent aujourd’hui ».

Dès le début des années 70, on a vu apparaître aux États-Unis des groupes masculins qui, dans la foulée d’un questionnement féministe autonome et non mixte, voulaient à leur tour s’interroger sur de nouveaux rapports entre les hommes. Le Québec emboîta le pas pour de bon en 1979 à cause d’un film, Mourir à tue-tête, d’Anne Claire Poirier. Ce film sur le viol sordide d’une jeune femme dérangeait, des hommes voulurent en discuter. Ils furent 150 à se présenter à la rencontre qui avait été organisée.

Jean-Pierre avait alors 21 ans et souhaitait « réinventer un espace émotif. Je vivais dans un monde de femmes et je voulais tout simplement agrandir mon cercle d’amis de gars ». Dans la foulée de cette première rencontre, il créa avec une quarantaine d’autres hommes, le bulletin d’information Hom-Info, un trimestriel qui fut publié de 1979 à 1985 et dont 40% des lecteurs étaient des femmes. Le groupe organisa également des ateliers réservés exclusivement aux hommes. A son apogée, Hom-Info comptait 2000 membres.

En 1985, Hom-Info disparaît au profit de nouveaux groupes : le Collectif hommes et gars, où Jean-Pierre Simonneau élaborera un répertoire des groupes d’hommes qui sert encore de référence aujourd’hui, et où il mettra en service une ligne téléphonique d’aide aux hommes, elle aussi toujours en activités. D’autres formeront le groupe Cœur-Atout afin de passer de l’information à l’intervention. Dès lors, deux importants colloques seront organisés. L’un, en première nord-américaine, a lieu en juin 1986 sous le thème « Intervention auprès des hommes ». Plus de 400 personnes y participeront. Un an plus tard se tiendra le colloque La part du Père, qui deviendra un point de départ pour la création de nouveaux groupes.

Depuis, ceux-ci n’ont cessé de se multiplier, relayés par des livres, des conférences, des cours et des services offerts notamment par les CLSC auprès des hommes violents et des nouveaux pères. Mais contrairement au phénomène des débuts, les hommes qui se tournent vers ces groupes n’y vont plus portés par une vague militante. Ce sont plutôt des hommes en crise. Jean-Pierre Simonneau le constate crûment : « Les hommes attendent toujours que ça saigne pour agir » . Michel Dorais, qui est l’un des auteurs les plus prolifiques sur la condition masculine au Québec, dit à son tour : « Les gars se questionnent à partir de problèmes très concrets, très quotidiens : j’ai perdu ma blonde, je travaille trop… Tant qu’ils ne vivent pas de telles difficultés, la majorité des hommes n’ont pas intérêt à changer. C’est donc inévitable que les groupes accueillent surtout des gars qui vivent des problèmes ». Au collectif Cœur-Atout, comme dans bien d’autres groupes, Camille Lacoste constate que les deux tiers de sa clientèle sont en période de rupture. « Ils ne savent plus quoi faire avec les femmes et ils veulent en parler sans se faire juger par leurs chums ou par la société » .

Paradoxalement, les rapports hommes-femmes ne sont pas au centre des discussions des groupes. C’est le père et le rapport avec les enfants qui dominent. L’approche paternelle est plus facile, parce qu’elle est cautionnée socialement. Le succès du film Trois hommes et un couffin en témoigne.

Ce n’est que lorsque l’intimité et la confiance se sont bien installées dans un groupe, après des mois de rencontres régulières-à la semaine, au mois, ou lors de fins de semaine intensives, qu’on reviendra alors aux rapports avec les femmes. « Parler des femmes est plus délicat, note Guy Corneau. Le lien est alors établi directement avec la sexualité et ce rapport comporte plus de culpabilité et de honte » .

« Le premier besoin des hommes qui viennent nous voir, dit Camille Lacoste, c’est de briser l’isolement. Les gars veulent retrouver entre eux le sens d’être un humain, dans une peau et un sexe qui sont mâles. C’est après avoir retrouvé cette partie d’eux-mêmes qu’ils constatent que ça peut être intéressant de vivre avec une femme » .

A la Maison de la famille, à Québec, Charles Dubé et Gilles Blais, deux jeunes animateurs de 24 et 28 ans, remarquent le succès remporté par un tout nouvel atelier mis sur pied en janvier et qui s’intitule Ces hommes qui aiment trop. « Quand on a annoncé le cours, les gens nous taquinaient et n’y croyaient pas, raconte Gilles Blais. Après 11 inscriptions, les gens ont commencé à s’informer. Et à 15 inscriptions, nous avons nous-mêmes été surpris de la demande! C’est pourquoi nous avons redonné l’atelier l’été dernier » .

Le groupe Autonhommie, lui, a fait ce que peu de groupes féministes ou masculinistes osent tenter : la mixité. Autonhommie loge dans une vieille demeure de Limoilou (un quartier de Québec) et ses activités sont fort diversifiées : brunchs, cafés-rencontres, ateliers, services de counselling et de médiation de couple, groupes d’aide pour hommes en rupture, en réorientation professionnelle ou victimes de burnout. Au total, 300 rencontres en tous genres par année, un millier d’entrevues, plus de 2000 appels téléphoniques, le double d’il y a deux ans.

Le groupe s’adresse spécifiquement aux hommes, « parce que, note le coordonnateur Guy Chicoine, les hommes ne parlent jamais de ce qu’ils vivent, même à leurs chums, car comme un homme doit toujours « performer » il n’est pas question de montrer sa vulnérabilité. Nous, nous voulons leur donner la parole ». Mais comme le groupe a aussi pour objectif déclaré d’œuvrer à l’égalité des hommes et des femmes, « nous organisons régulièrement des activités mixtes pour favoriser le rapprochement et nos membres apprécient beaucoup cette possibilité d’échanger avec les femmes » , assure Guy Chicoine.

Est-ce là l’avenir des groupes? A la quasi-unanimité, ces derniers tiennent plutôt mordicus à la non-mixité. Jean-Pierre Simonneau, qui dirige le Centre jeunesse d’un YMCA montréalais, remarque que lorsqu’il organise des groupes mixtes de discussion entre adolescents, « il n’y a jamais autant de transparence et de vulnérabilité. L’inhibition revient aussitôt » .

« Les hommes ont peur que leurs propos soient récupérés et que les femmes tirent la couverte de leur côté » , note pour sa part Germain Dulac, l’un des rares spécialistes des « études masculines » au Québec. Il s’intéresse depuis longtemps à l’évolution des groupes d’hommes et il en tire l’analyse suivante : « Je pense que la puissance des groupes d’hommes au Québec vient du fait que les gars se sentent floués. Historiquement, les relations hommes-femmes étaient fondées sur la complémentarité et la solidarité. Chacun respectait la sphère de compétence de l’autre. On en a déduit que les hommes québécois avaient été des pères absents, dominés, mous. On ne réalisait pas qu’ils avaient aussi été des hommes doux-plusieurs ont comme souvenir de leur père l’homme qui les berçait-, gentils, tolérants, qui, contrairement à ce qui s’est passé en France, aux États-Unis ou en Amérique latine, ont laissé de l’espace aux femmes. Avec le mouvement des femmes, les hommes ont été très durement critiqués et au Québec, ils ont eu le sentiment que le pacte historique avait été aboli. Il en est résulté un malaise profond dont les hommes n’ont toujours pas le droit de parler » .

Le mouvement féministe, nous ont dit nos interlocuteurs, n’est d’ailleurs pas très sensible au questionnement des hommes. Pis encore, et l’épithète d’hommes roses le démontre, vouloir même s’interroger sur les valeurs masculines n’est pas du tout accepté socialement, ce qui explique que la majorité des hommes cacheront leur participation à un groupe. « Tous les gars vous le diront, note Michel Dorais. Il y a un véritable opprobre social envers les groupes d’hommes, même de la part des femmes qui ont revendiqué des changements ».

Jean-Pierre Simonneau, lui, se moque des étiquettes- « On n’est pas des hommes roses, nous sommes des hommes contemporains en évolution » et croit que les groupes d’hommes peuvent tenir le cap. « Le phénomène a à peine 15 ans. On est encore des bébés : on commence tout juste à s’interroger et il y a un manque flagrant de services qui nous soient adaptés. Pourtant, en ces années 90, jamais il n’y a eu autant d’hommes qui sont prêts à changer… » .

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