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Rares et précieuses, les amies occupent dans nos vies une place de choix, quelque part entre le cœur et l’âme.

Elles sont les complices de nos grandes joies et les piliers du temple quand frappe la tempête. A la fois témoins et actrices de nos histoires, elles veillent, rassurantes et discrètes. Ce sont les femmes de nos vies, « nos chums de filles ». Celles qui ont su résister au temps, aux changements de cap, et aux blessures. Celles qui, dans la victoire comme dans la défaite, resteront nos plus fidèles alliées. Rares et précieuses, elles occupent dans nos vies une place de choix; cet espace que l’on nomme amitié, et qui échappe à toute définition, cet espace diffus situé quelque part entre le cœur et l’âme.

« Les femmes prennent presque toute la place de l’amitié dans ma vie; très souvent, c’est auprès d’elles que je retrouve mon équilibre. Et c’est ce qui fait que je continue, quand tout va mal. Mes amies sont un phare », assure Danielle Laurin. « Les filles m’ont sauvé la vie », admet Diane Jules, cette comédienne intense et colorée. « J’ai eu tellement de bons moments avec les filles; j’ai beaucoup ri et j’ai beaucoup pleuré aussi ». C’est d’ailleurs à travers de petits gestes, entre deux fous rires ou d’apaisants silences que se construit la connivence. « On se dit tout, à toute vitesse, puis on écoute Scoop sans dire un mot. C’est bien d’être simplement ensemble, calées dans les coussins », raconte Guylaine Bérubé. Jusqu’à ce que, petit à petit, les grandes peines comme les secrets les plus intimes se révèlent, sans contrainte ni faux-semblant. « J’aime qu’une amie me prenne dans ses bras quand j’ai de la peine, qu’elle m’écoute, heureuse ou malheureuse, qu’elle me dise franchement ce qu’elle pense tout en acceptant que je ne suive pas tous ses conseils ». ajoute Danielle Laurin.

Des petites aux grandes amies

Adolescentes, elles se promènent en petits groupes compacts et homogènes. Inséparables, un brin jalouses et possessives, elles se promettent fidélité, à la vie à la mort. Mais malgré la sincérité de ces serments, la vie, invariablement, les appellera ailleurs. « Je revois parfois d’anciennes amies, et c’est un plaisir. Nous avons fait un bout de chemin ensemble qui a laissé des traces, des souvenirs, un attachement. Mais je n’ai pas envie de renouer avec elles sur une base régulière », souligne Danielle. « C’est difficile de reprendre contact avec des amies de jeunesse. La plupart du temps, on s’aperçoit qu’on a évolué dans des directions différentes; on n’est plus sur la même longueur d’onde. Et les retrouvailles de collège laissent souvent un goût amer », constate pour sa part Nicole Rousseau.

Il arrive aussi qu’une, deux ou trois de ces « meilleures amies » d’adolescence franchissent le cap de la vingtaine pour s’installer à demeure, la vie durant. « Je suis restée très attachée à certaines amies avec qui j’ai étudié : lorsqu’on se revoit, à l’occasion, on se retrouve comme à cette époque. J’ai aussi des amies religieuses, que je visite de temps en temps. Il y a des liens qui sont établis et qui demeurent, malgré les différences et les directions opposées », raconte Andrée Lachapelle, cette femme de théâtre qui dégage à la fois force et sensibilité.

Et puis, entre temps, les études, le travail, les voyages leur auront permis de faire de nouvelles connaissances, d’établir des relations tantôt éphémères, tantôt indéfectibles. « L’amitié est pour moi la valeur la plus importante. Je suis très fidèle, j’ai de longues amitiés, des amitiés de jeunesse. Et à cause de mon travail, j’ai toujours été liée avec beaucoup de monde, des femmes en particulier. J’ai d’ailleurs gardé des amies dans tous les milieux professionnels où je suis passée », raconte Hélène Pedneault auteure et journaliste. Une femme touche-à-tout, bouillante d’énergie. Après avoir travaillé dans le milieu du showbusiness, elle sera, pendant cinq ans, de l’équipe de La vie en rose. Si l’amitié n’est pas à l’origine de sa collaboration au magazine féministe, elle deviendra, peu à peu, le ciment qui la soudera à l’équipe. « C’était une cause, La vie en rose. On n’était presque pas payées au début, il fallait autre chose pour nous tenir. L’amitié entre nous était alors très forte », se souvient-elle. Et ces liens ont survécu au rêve.

Coups de cœur

« Les grandes amitiés sont en fait des coups de cœur », constate Andrée Lachapelle. Comme une chimie secrète, à la fois inexplicable et irrépressible. Une attirance qui dépasse l’âge et les différences pour atteindre un niveau de complicité qui se situe bien au-delà des simples affinités de goûts et d’intérêts. « Entre vraies copines, ce sont le respect, l’écoute et la confiance qui priment. Ces amies sont rares et précieuses. Elles survivent au temps, à la distance, et même aux changements de valeurs, dit Yolande Côté. Et tout ça n’a rien de rationnel ».

Il y a aussi, et surtout, l’assurance de ne pas être jugée malgré les faux pas et les contradictions. « Ça me rassure toujours de voir ma « vieille amie » parce je ne me sens pas jugée, même si nous sommes très différentes. Je me sens aimée pour ce que je suis, je l’aime comme elle est, sans masque », dit Danielle Laurin. Pour Hélène Pedneault comme pour Diane Jules « l’amitié, c’est la liberté ». « Il n’y a pas cette notion d’exclusivité propre aux relations amoureuses, c’est ce qui fait d’ailleurs que c’est souvent plus harmonieux. Quoique des amies de longue date aient parfois l’air de vieux couples », souligne Hélène Pednault en souriant. Etre libre d’être ailleurs, ou constamment de passage. « Je ne suis pas une amie toujours très présente », constate Diane Jules. « Je peux téléphoner à une amie 10 fois par semaine, et ne plus donner de nouvelles pendant 6 mois. Je ne suis pas constante, mais je crois qu’en amitié on peut se permettre cette instabilité ». Etre libre de se tromper aussi, sans crainte de décevoir, ou d’être rejetée. « On n’a jamais peur de perdre l’amour d’une amie », assure Nicole Rousseau.

Ce qui n’exclut pas les remises en question, les sautes d’humeur, ni même les prises de bec. « Nos amies nous critiquent également. Elles ont une autre vision parce qu’on n’est pas tous les jours ensemble ni en adoration les unes vis-à-vis des autres. C’est ce qui nous permet de nous parler plus ouvertement », croit Andrée Lachapelle. « L’amitié c’est un miroir, qui n’est pas toujours juste, mais un miroir tout de même », précise Hélène Pedneault. « Quand je vois une amie aller dans une direction, je peux lui dire que ça me semble dangereux. Et elle de même », ajoute Andrée Lachapelle. Diane Jules pense elle aussi que la franchise est primordiale : « Il faut se donner l’heure juste, mais peu de gens y arrivent. Comme en amour, on évite parfois de dire des choses pour ménager l’autre, pour préserver l’amitié. Moi, j’essaie d’être franche avec mes amies ». « Il n’y a pas entre nous de censure, mais plutôt une grande spontanéité », résume Yolande Côté. Si l’amitié bouscule ou se montre parfois sévère, c’est qu’elle est beaucoup plus qu’une simple opération de relations publiques. Et c’est dans la façon de le dire, mais aussi, et surtout derrière l’intention entre celle de blesser, ou de conseiller que se cache toute la nuance. « Il faut être prudente, souligne Hélène Pedneault, car on a parfois tendance à prendre nos amies comme boucs émissaires ».

Une secrète chimie

« Il y a selon moi, deux niveaux d’intensité dans l’amitié. Il y a d’abord cette relation qui s’apparente au grand amour. Ma grande amie, c’est ma plus-que-sœur. Pourtant, nous sommes complètement différentes : elle est bouillante, énergique, passionnée. Je suis calme, terre-à-terre, casanière. Je vis une relation d’intimité totale avec elle, sans les aléas d’une relation amoureuse. Et puis, il y a ces autres relations avec celles que j’appelle mes « chums de filles ». Ces femmes pour qui mon cœur clique, mais avec lesquelles je n’approfondis pas toujours la relation », confie Nicole Rousseau. Cette grande amie, c’est Diane Jules. Elles se sont connues il y a vingt ans, et fait ensemble les quatre cents coups. Depuis, elles ne se sont plus lâchées. « J’ai toujours senti une énorme liberté avec Nicole. Pour moi, c’est l’amitié parfaite. Je lui dis souvent que je suis à la recherche d’un homme comme elle », ajoute, en riant, Diane Jules. « Sans établir une hiérarchie, Il y a nécessairement, certaines personnes avec qui c’est plus intense. Mais les amies qu’on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles avec lesquelles notre relation est la plus profonde », précise Hélène Pedneault. « On ne partage pas non plus les mêmes choses avec chacune », ajoute Diane Jules. « Et ce n’est pas vraiment une question de préférence, mais plutôt de besoins ».

Un port d’attache

Patientes, les profondes amitiés résistent à l’éloignement, mais elles ont tout de même besoin d’être attisées à l’occasion

« J’ai parfois l’impression de ne pas accorder suffisamment de temps et d’attention à mes copines », dit Guylaine Bérubé. Entre les obligations familiales et professionnelles, même les plus fidèles amies ont parfois du mal à se ménager quelques instants l’une pour l’autre. A moins de prendre les grands moyens.

Elles sont aujourd’hui sept copines qui se revoient régulièrement après s’être connues, au fil des quinze dernières années, dans le cadre de leurs activités professionnelles. Sept femmes qui se donnent rendez-vous, tous les deux mois, autour d’un souper tenu à tour de rôle chez chacune d’elles.

« On s’est donné les moyens pour ne pas perdre contact, pour que ça dure » insiste Diane Bergeron. Depuis maintenant dix ans, ce rendez-vous sacré a su résister au tourbillon de leurs vies mouvementées. « A chaque rencontre, on fixe le lieu et la date du prochain rendez-vous. Et le souper ne peut avoir lieu que si nous sommes toutes là », ajoute-t-elle. Le groupe est devenu un point d’ancrage. Un repaire où, pendant quelques heures, elles se donnent le temps de rire, de se confier, et d’échanger leurs dernières trouvailles littéraires. Ce qui ne les empêche pas, entre temps, de se rencontrer. « Mais la force qui nous lie, c’est le groupe », souligne Diane Bergeron. « Il y a entre nous un très fort sentiment de solidarité et une grande liberté. Nous n’avons ni chef, ni ligne de parti. Et on respecte par-dessus tout ce que chacune veut dire d’elle. Nous sommes complices dans le silence et dans la confidence ». Aucune ombre n’est venue, pendant ces dix années, compromettre ce rituel amical. « On à bien sûr, certaines divergences, mais rien de grave. Malgré nos différences et l’évolution de chacune, nous sommes restées profondément compatibles ».

Les déchirures

En dépit de ces bons sentiments, l’amitié rencontre aussi des obstacles sur sa route, certaines embûches seront vite surmontées, tandis que d’autres laisseront des blessures irréversibles.

« Si on doute de mon intégrité, c’est fatal », dit Hélène Pedneault. « Il y a un ressort qui se casse à l’intérieur, et je ne peux pas le réparer ». Ou encore, lorsqu’une relation, en apparence sincère se révèle intéressée et stratégique. « Je fais un métier où bien des gens veulent absolument être nos amis; certains entrent quasiment de force dans notre entourage », constate Andrée Lachapelle. «Puis ils guettent, cherchent la moindre faille, repèrent les faiblesses pour finalement essayer de nous démolir. J’ai peut-être été trop confiante, mais maintenant je me méfie. De toute façon, on ne peut pas être l’amie de tout le monde, ça ne se commande pas ».

« Il y a aussi ces moments déchirants où l’amitié est à bout de force, où l’amitié ne peut plus rien », dit Hélène Pedneault. Ce sentiment d’impuissance qui surgit quand quelqu’un s’enlise dans un désespoir sans fond, jusqu’à devenir méconnaissable ou trop lourd à porter. « Il y a des gens qui te prennent tout; des gens que tu traînes, comme un boulet. Bien sûr, si une amie traverse une mauvaise passe, je lui accorde beaucoup de temps, et ce n’est pas nécessairement lourd. Mais je vais l’inciter à passer à l’action, à faire ne serait-ce qu’un petit geste pour se sortir de là ». D’autre part, ajoute-t-elle, « je n’aime pas devoir rendre des comptes, et je n’en demande pas non plus. On ne peut pas comptabiliser ce qu’on donne, et ce qu’on reçoit; c’est d’ailleurs pour ça que certaines amitiés éclatent ». Parfois aussi, sans trop qu’on sache pourquoi, les liens s’effritent, et le courant ne passe plus. Mais les trahisons, les jalousies, ou les jugements arrêtés qui viennent tout rompre avec fracas ne sont pas un mal nécessaire. Et se font, avec l’âge, beaucoup plus rares. « Moi, je n’ai jamais connu de rupture en amitié; en fait, je n’ai jamais été déçue par mes amies », avoue Diane Jules.

La confusion des sentiments

Quelle place reste-t-il dans tout ça pour les « chums de gars »?

« Les relations avec les hommes sont différentes. Il y a des hommes dans ma vie que j’adore, mais ce n’est pas pareil », dit Hélène Pedneault. « Avec une fille, on peut aller très loin dans la confidence, dans la complicité. Mais avec un gars, on dirait qu’au-delà d’une certaine limite, le désir s’installe. Ce qui n’est pas mal, mais ça change la relation. Quand j’ai envie de voir des amis, j’appelle d’abord mes « chums de filles ». Danielle Laurin et Nicole Rousseau croient elles aussi que la séduction peut mettre un frein à l’amitié entre un homme et une femme. « Il y a presque toujours un rapport de séduction en filigrane, quand il n’est pas carrément au premier plan. Cela dit, j’ai des amitiés masculines très intenses auxquelles je tiens; elles font aussi partie de mon équilibre. Toutefois, ce sont les amitiés féminines qui durent le plus », affirme Danielle Laurin. « Peut-être qu’une grande amitié homme-femme est plus probable avec un homosexuel, justement parce qu’il n’y a pas de rapport de séduction. Néanmoins, je crois que les profondes différences entres les hommes et les femmes font de toute façon obstacle aux grandes amitiés mixtes », ajoute Nicole Rousseau. « J’ai de très grandes amitiés masculines. On m’a souvent dit que c’était impossible, mais pourtant je trouve la même intensité dans certaines de mes relations avec les hommes », dit pour sa part Andrée Lachapelle.

Cependant, ce mélange de tolérance et de générosité qui distingue les amitiés féminines reste unique. Et s’il fallait la nommer, cette flamme pourrait s’appeler « sororité », ou simplement amour.

L’art de s’entourer

« Les relations sociales sont intimement liées à la santé mentale, physique et psychologique », affirme Danielle Julien, professeure et chercheuse au Département de psychologie de l’UQAM. « Il n’y a pas un seul modèle, bien sûr, mais il faut qu’il y ait une présence déterminante : c’est aussi nécessaire pour notre équilibre que l’alimentation, le sommeil ou le travail ».

Depuis une dizaine d’années, les sondeurs de l’âme décortiquent ce qui unit ou sépare les êtres humains. Si ces recherches ont confirmé l’importance des relations, elles n’ont pas permis, par contre, d’expliquer comment ni pourquoi la socialisation agit autant sur notre santé. « On ne sait pas ce qui fait, par exemple, qu’on se sent mieux après avoir parlé d’un problème. Mais chose certaine, quand quelqu’un subit un stress important, au travail ou lors d’une maladie, les contacts humains sont essentiels à sa remise sur pied », observe la chercheuse.

Ces contacts peuvent prendre mille et une formes. « Les femmes privilégient l’interaction, la conversation; elles véhiculent ainsi beaucoup d’intimité. Les hommes sont peut être moins portés sur la confidence; en revanche, la socialisation et l’intégration sociale sont quasi essentielles pour eux. Une partie de tennis ou une conversation avec le chauffeur d’autobus sur l’issue des prochaines élections peuvent être tout aussi bénéfiques. Chacun comble ses besoins à sa manière, et les moyens d’y arriver ne sont ni meilleurs ni pires. C’est la relation humaine qui compte. » Ses recherches, menées auprès de couples heureux ou en difficulté, hétérosexuels ou homosexuels, lui ont par ailleurs révélé la nécessité, pour chaque conjoint de maintenir un réseau social qui lui soit propre.

Certains ont cependant du mal à entretenir des contacts riches et satisfaisants. Si la solitude s’avère par moments nécessaire, l’absence totale de relations peut devenir, en cas de détresse, dramatique. « Nous avons fait un constat plutôt triste : les personnes qui ont plus de facilité à définir et à expliquer un problème semblent mieux pourvues sur le plan des relations humaines. Ces gens-là ont souvent des aidants naturels autour d’eux; comme si certains individus avaient l’art de s’entourer de gens extraordinaires, tandis que d’autres ont du mal à trouver des aidants adéquats », remarque Danielle Julien. L’individualisme et la standardisation, de rigueur en cette fin de siècle, seraient-ils en cause?

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