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La crise actuelle en Russie réveille l’énergie du désespoir chez nombre de femmes qui s’organisent avec la ferme intention de renverser la vapeur. Une opération dignité en quelque sorte.

Avez-vous remarqué qu’il n’y a pas de femme enceinte dans les rues? », demande Tatiana Ledjinskaya. « Une femme qui tombe enceinte, c’est un drame pour toute la famille », enchaîne Yanna Lopatina. « Certains hommes deviennent furieux lorsqu’ils l’apprennent », renchérit Tatiana. La Russie ne veut plus d’enfants, nous disent ces deux femmes rencontrées à un comptoir de vêtements de Saint-Petersbourg. Il faut y voir la conséquence des difficultés énormes qu’entraîne la transition d’une économie dirigée à une économie de marché : inflation galopante alors que les salaires stagnent, chômage massif, détérioration des services, criminalité à la hausse et émergence d’une mafia. Le premier visage du capitalisme est carrément sauvage. L’écart se creuse entre ceux qui s’enrichissent à tout crin et ceux qui s’appauvrissent inexorablement.

Les femmes russes et leurs enfants font-elles les frais de cette transition? « Ce sont les deux groupes les plus vulnérables, a constaté Tatyana Liviona, responsable de la Croix-Rouge à Saint-Petersbourg. Leurs conditions de vie et leur santé se détériorent et chaque jour est pire que le précédent ». Les femmes sont les premières mises à pied lorsque les usines d’État diminuent ou cessent leurs activités. Elles représentent 70% des personnes sans emploi. Néanmoins, elles ont la responsabilité quasi totale de nourrir la famille, une lourde tâche dans ce contexte économique difficile. Comment ne pas être bouleversé par ces femmes au visage fermé, alignées à la sortie des stations de métro, offrant à la ronde livres, bijoux, vêtements pigés dans le patrimoine familial ou marchandises achetées afin de les revendre en profitant de l’inflation? Les services aux familles disparaissent avec les usines ou cessent d’être gratuits. Enfin, les femmes sont de plus en plus victimes de violence conjugale et sociale dans des villes de moins en moins sûres.

La belle égalité des sexes de l’ère communiste n’existait en fait que sur papier. « La protection sociale née du régime est faite de paradoxes », affirme Elena Ershova, PDG de Gaia, une des rares associations ouvertement féministes. « La loi accorde trois ans de congé de maternité, mais la compensation est si faible que peu de mères peuvent se permettre de ne pas travailler. Le système de santé est gratuit mais la qualité des soins est déficiente. Le réseau de garderies et de maternelles est étendu mais le ratio adulte-enfant atteint 1 pour 30. L’école est gratuite mais manque d’espace, d’équipement et les groupes sont nombreux. En somme, toutes les garanties sont minimales, du niveau de la misère dans bien des cas ».

De leur côté, les hommes décrochent-on parle d’un taux d’alcoolisme masculin de 30% et les femmes voient leur fardeau s’alourdir. Pas étonnant qu’elles refusent la maternité. La contraception étant toujours peu accessible, elles se font avorter : 3 millions et demi d’avortements en 1992, dans des conditions de moins en moins contrôlées. (Le minimum qu’il faut payer pour un avortement un tant soit peu acceptable est 35 000 roubles, environ le tiers du salaire mensuel moyen). La situation est telle qu’elle menace la capacité des femmes de nourrir leurs enfants. Plus d’une révolution a éclaté lorsque le prix du pain est devenu prohibitif!

Les Moscovites à l’œuvre

Pour l’heure, la crise réveille l’énergie du désespoir chez nombre de femmes russes qui s’organisent avec la ferme intention de renverser la vapeur. Elles se regroupent et s’activent sur plusieurs fronts. Elles se lancent en affaires. Les femmes russes ont l’avantage d’une éducation supérieure : 63% des femmes ont fait des études avancées, un héritage positif des années de communisme. Leur arme la plus efficace est leur solidarité. En deux semaines, à Saint-Petersbourg et à Moscou, les exemples se sont additionnés au point de laisser croire que le salut de la Russie pourrait bien venir des femmes.

Marina V. Gordeeva est secrétaire exécutive de l’Union des femmes russes, un regroupement d’associations féminines de tous les coins de Russie qui compte un million de membres. « Nous nous battons pour l’égalité des droits et des chances. C’est important dans une période où tout doit être réécrit, la constitution comme les lois, où les dirigeants, à tous les niveaux, changent constamment, où les syndicats se redéfinissent et reformulent les ententes collectives ». L’Union des femmes russes a participé activement aux élections de l’automne 1993 en publiant sa liste de 36 candidates. « Les deux tiers ont été élues. A la Douma, elles se partagent les différents comités pour y défendre les intérêts des femmes ». Marina Gordeeva croit à la force collective des femmes. Son optimisme est toutefois tempéré par l’ampleur de la crise.

Devant la conversion sauvage, de l’industrie militaire en industrie civile, des femmes cadres et professionnelles à l’emploi des usines militaires de la région de Moscou se sont regroupées. « Notre but est de veiller à ce que les femmes ne soient pas systématiquement les premières à être mises à pied, explique la présidente du groupe, Eleonora Ivanova, docteure en sciences appliquées. Nous cherchons aussi à préserver les services, notamment les garderies. Nous intervenons en cas de conflit avec l’administration ». « Nous sommes 25 membres actives, précise Elena Kozyr, ingénieure en aéronautique. Nous venons de différents secteurs industriels et sommes responsables d’un collectif dans chacune de nos usines. Ensemble nous devons rejoindre environ 10 000 femmes ». Le groupe est à l’origine d’actions très concrètes : activités de formation et mise sur pied d’ateliers de production pour les femmes licenciées. « L’association achète les matières premières pour leur permettre de démarrer, dit Elena Oskarova, ingénieure à l’Institut de l’aviation de Moscou. Nous avons monté une banque d’emplois et créé un Club afin que les femmes échangent et se supportent mutuellement ». Les « 25 » investissent aussi de l’argent dans l’opération. Elles ont même créé dans certaines usines un Fonds du pain auquel les travailleuses peuvent recourir lorsque l’usine ne verse pas les salaires.

Autre exemple moscovite, Missya. Cet organisme de solidarité patronne un atelier qui produit des souvenirs d’art populaire traditionnel, des pantoufles jetables, des galanteries pour les cheveux. Environ 500 travailleuses opèrent de chez elles. Ce sont souvent des employées en congé non rémunéré, une façon subtile de gommer les statistiques sur le chômage. Une vingtaine d’autres effectuent le montage final et l’expédition. Leur salaire est révisé chaque mois de façon à suivre l’inflation. En mai 1994, une femme qui travaillait six heures par jour pouvait gagner 200 000 roubles par mois, soit plus du double du salaire moyen. (Un dollar US valait alors entre 1700 et 2000 roubles).

Missya a dû diversifier sa production. « Pour cela, nous avons créé un fonds d’investissement afin d’acheter des participations majoritaires dans des usines en voie de privatisation, particulièrement celles où la main-d’œuvre est composée majoritairement de femmes », dit Irina Savelieva, directrice générale de l’organisme. L’argent provient des bons de privatisation que chaque citoyen a reçus et qu’il peut soit investir dans l’usine pour laquelle il travaille, soit échanger. « Notre objectif, est d’aider les femmes à passer de l’idée à la réalisation en leur indiquant la technologie adéquate et en leur apportant un soutien financier de démarrage », dit la présidente Tatiana Lukianenko.

Le café des dames

A Saint-Petersbourg, la solidarité est tout aussi vivante. Avec « deux autres grands-mères », Lea Lenner a fondé l’Institut pour le développement de l’entrepreneurship. « Nous travaillons à créer des réseaux domestiques et internationaux pour écouler la production des micro-entreprises qui voient le jour avec notre appui ». Cet appui prend la forme de campagnes de marketing conjointes, d’achats collectifs, de partage de locaux, d’équipement, voire de voitures. Toutefois, le cheval de bataille de Lea Lenner est l’accessibilité au crédit et aux fonds de développement. « Nous ne pourrons aller bien loin sans capital. Nous tentons de sensibiliser les autorités locales à la nécessité de supporter les PME et de s’assurer que les sommes venant de l’étranger à leur intention leur parviennent. Les taux d’intérêt bancaires exorbitants sont hors de portée pour les petites entreprises. Nous surveillons de près le dossier des caisses de crédit et espérons que le gouvernement favorisera leur établissement ».

Les conditions de propreté et d’hygiène dans les rues et les établissements publics ont de quoi faire frémir les visiteurs occidentaux. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver, à deux pas de l’avenue la plus célèbre de Saint-Petersbourg, l’avenue Nevsky, le café Sudarynya. C’est un endroit paisible, décoré avec soin et brillant comme un sou neuf où la nourriture est variée et délicieuse. Sudarynya est un ancien mot russe qui signifie « dame ». Ce nom trahit ses propriétaires, l’Association pour la coopération économique et culturelle de l’avenue Nevsky, une association composée de femmes. « Vous auriez dû voir l’horrible état des lieux à notre arrivée, me dit Ludmila Ivanova, la directrice et l’âme du mouvement. Tout le monde a mis l’épaule à la roue pour rénover ». Le café est le lieu de rencontre du groupe. Les membres y trament leur plan d’action : soutenir la création de petites entreprises, aider les femmes seules et handicapées de même que les orphelins. « Le capital provient des profits du café mais surtout de notre force de travail à toutes, de notre détermination et de notre conviction que les femmes peuvent accomplir beaucoup de choses lorsqu’elles ont confiance en leurs habiletés et en leur compétence », affirme avec vigueur Irma Ivanova. D’autres groupes ont adopté le café Sudarynya comme lieu de réunion, entre autres un groupe de lesbiennes et un groupe de dirigeantes du secteur du textile. « C’est un lieu sûr à fréquenter pour les femmes seules. Le café est ouvert à toutes et à tous mais n’y entre pas qui veut. Il faut sonner et s’identifier depuis que la mafia essaie de lui imposer sa « loi de la protection ».

En quête de dignité

L’esprit de solidarité n’anime pas que les femmes privilégiées. A preuve Yanna et Tatiana rencontrées au comptoir vestimentaire. Sans travail elles étaient là comme bénévoles. Il y a encore cette merveilleuse Galina Zantschalova, infirmière-visiteuse à Moscou. Pour 55 000 roubles par mois, elle visite une quinzaine de patients, certains tous les jours, d’autres 2 ou 3 fois par semaine. Son travail la suit à la maison. On lui téléphone et elle doit encore aller chercher les médicaments pour ses patients. A plusieurs reprises, elle s’est vu offrir un travail dans une clinique privée à trois fois son salaire. Elle a refusé. Cette femme écoute son monde, lui parle, le prend dans ses bras et sait que « ce serait un drame de les abandonner ».

Qu’est-ce qui nourrit l’extraordinaire solidarité de toutes ces femmes? Galina Skorobodova, ingénieure et Ludmila Chubatjuk résument : « C’est un devoir mais un devoir qui apporte beaucoup de satisfaction et de plaisir, un devoir qui nous est dicté par nos enfants, pour le désir de leur assurer un futur. Et plus il y aura d’entrepreneures et dans des postes de direction, plus il sera possible aux femmes d’influencer l’avenir ». Mais il faut davantage. L’effritement du tissu social russe est palpable. Seules une fierté et une dignité retrouvées peuvent y mettre un frein. « Pas question de vivre dans la saleté et la laideur », clame avec force Marina Gordeeva. « Nous sommes des invalides sociaux parce que nous n’avons jamais vécu en démocratie, affirme Elena Ershova de Gaia. S’engager localement dans des activités économiques et communautaires, c’est amorcer un changement profond des mentalités, c’est jeter les bases d’une société où les individus seront enfin responsables ».

Pauvres babouchkas!

J’ai accompagné Galina Zantschalava chez deux babouchkas (femmes âgées) de Moscou. La gêne ressentie en jetant les yeux sur ces quelques meubles, cadres, livres, tissus et autres objets défraîchis qui résument toute une vie a été vite effacée par le plaisir évident que leur procurait notre visite. Nombre de babouchkas vivent dans des appartements communaux qui appartiennent à l’État et sont détériorés au point d’être de véritables taudis. Sophia Sergeevna peut en témoigner, elle qui est aujourd’hui confinée à une seule pièce de la résidence ayant appartenu à sa famille. Cette femme maintenant âgée de 90 ans a vécu enfant en Suisse, en France, en Algérie. Elle a trouvé dans sa mémoire les mots d’une langue qu’elle n’avait pas parlé depuis 75 ans. C’est en français qu’elle m’a raconté ses deux mariages qui l’ont laissée sans enfant. Elle a travaillé 50 ans au gouvernement pour « en arriver là », comme elle dit. « Là », c’est la solitude quotidienne et une pension de 70 000 roubles par mois nettement insuffisante à cause des frais médicaux nécessités par une fracture.

C’est également en français que Kazimirova Evdokija, qui a été 35 ans professeure de français à l’université de Moscou, m’a parlé d’elle. Elle marche difficilement et ne sort plus jamais. Personne d’autre que Galina ne la visite. « Me nourrir est devenu un problème », avoue-t-elle, même si sa pension lui permettrait de se procurer des denrées. La solitude lui pèse. Et les colocataires? « Ils attendent seulement que je meure pour s’agrandir », répond la vieille dame. « Tout ce qu’ils veulent, c’est la place », rétorque Sophia Sergeevna. La rumeur veut d’ailleurs qu’il existe une guérilla organisée pour mettre les vieux dehors… en aidant la nature s’il le faut.

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