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Souvent, maintenant c’est madame qui trouve du travail ou obtient une promotion dans une autre ville, un autre pays. Comment cela se passe-t-il quand monsieur déménage lui aussi?

« Huit mois après le début de notre première mission à l’étranger, je me sentais comme les femmes qui sont obligées de demander de l’argent à leur mari pour s’acheter des bas de nylon! » Denis Mercier est un avocat de 43 ans qui a vendu toutes ses affaires en 1986, y compris sa propre étude, pour suivre sa femme, secrétaire dans un bureau du ministère des Affaires étrangères. C’est le même homme qui interdisait à sa femme de travailler, il y a quinze ans, parce qu’un bon homme gagne le pain de sa femme. Fallait-il qu’il veuille voyager! « J’étais un homme, donc puissant. On me demandait mon avis, on avait des égards pour moi, on comptait sur moi et je m’attendais à tout cela comme tous les hommes. D’un seul coup, je suis devenu une non-personne : pas de travail, pas de contact avec l’extérieur et à la remorque de ma femme secrétaire! J’ai trouvé ça épouvantable! »

Nicolas Temnikov sait bien de quoi parle Denis Mercier. Marié à Marie-Lucie Morin, ministre conseillère à l’ambassade du Canada à Moscou, il la suit à l’étranger depuis plus de dix ans. Il éclate de rire quand je lui demande si c’est difficile de voir tous les honneurs échoir à sa femme et de n’être que le mari. « Le plus dur, ce n’est pas d’être « son mari»; c’est d’accepter de tout laisser aller pour changer de pays et de vie aussi à tous les déménagements ». Selon Nicolas Temnikov, il n’y a pas de réseau pour les conjoints alors qu’il y en a un bien organisé pour les femmes. « Il est évident que vous avez besoin de soutien chaque fois que vous recommencez. Le secret, c’est sûrement d’avoir une grande flexibilité, connaître la langue du pays le plus vite possible et développer une immense force capable de recréer chaque fois un réseau de contacts et d’entraide ». Son travail de consultant en transactions commerciales internationales lui a toujours permis de travailler, tant à Jakarta qu’à Londres ou à Moscou d’où il nous a parlé. La vie à l’étranger est « dure sur le couple », admettent les personnes interviewées. Marguerite Charland, analyste des politiques à l’Agence canadienne de développement international, ajoute que c’est particulièrement vrai quand c’est l’homme qui suit sa femme. Elle-même épouse de diplomate pendant trente-cinq ans, elle donne à l’occasion des sessions de formation aux couples partant pour l’étranger. « Beaucoup d’hommes se sentent humiliés, surtout si leur profession n’est pas « exportable ». Qui est prêt à faire table rase pour répondre à l’appel de l’aventure comme Denis Mercier l’a fait? Suzanne Lamoureux, sa conjointe, a passé avec lui les huit dernières années à Bruxelles, Dakar et Tokyo. « C’est Denis qui lâchait le gros morceau, il n’y a aucun doute! Avocat à son compte, il renonçait à beaucoup. Et si vivre à l’étranger demeure une des choses les plus difficiles pour un couple, je suis certaine que ça l’est davantage quand c’est l’homme qui reste à la maison. Il faut absolument que le conjoint se sente utile à la communauté ». Sinon, c’est la déprime garantie. Même pour ceux qui sont partis avec enthousiasme comme Denis Mercier, s’occuper de la maison peut devenir très pénible à la longue.

Autonomie nécessaire

René Martin a bouclé ses valises pour le Nicaragua quand sa conjointe, Ginette Tremblay, a obtenu un contrat de coopérante volontaire avec Oxfam. Chez Oxfam, près de la moitié des coopérants volontaires partent en couple et dans 42% de ces cas, le contrat est attribué à la femme. « On reçoit toujours le couple en entrevue, puis individuellement », explique Sylvie Dubuc agente de ressources humaines chargée du recrutement et de la formation des coopérants volontaires. « Il est très important pour nous de connaître les motivations de chacun dans le projet de coopération. On tente d’évaluer également le degré d’autonomie du conjoint et ses capacité d’adaptation ». Même une excellente candidate serait rejetée si son conjoint donnait l’impression de « subir » ce départ. Le risque serait trop grand de perdre la coopérante en milieu de contrat, cédant sous la pression d’un mari déprimé.

Ni Denis Mercier, ni René Martin ne sont partis avec l’impression de « subir » un exil. C’est même René qui a convaincu sa femme de la belle aventure, alors qu’elle hésitait à partir pour ce pays de guerre. « Jamais je n’ai eu l’impression de « suivre » Ginette au Nicaragua, explique-t-il. C’était aussi mon projet. Je voulais m’occuper de Simon, notre fils de 10 ans, je voulais voir du pays et connaître une nouvelle culture ». La décision s’est prise à deux, chacun y trouvant son compte. A tel point que René dira : « Nous avons fini par accepter le poste ». Un beau projet. Mais au bout d’un an à courir les marchés, chercher une voiture et faire d’autres tâches très quotidiennes, il est déprimé au point où sa conjointe lui propose de revenir au Québec. Il se trouve finalement un travail, dans sa spécialité en plus : consultant en environnement. « Heureusement, parce que ça devenait très difficile de rester seul à la maison ».

Et la part de l’employeur?

« Oxfam n’a pas la responsabilité de trouver du travail au conjoint, explique Sylvie Dubuc. On pourra lui donner des pistes sur le terrain, l’aider dans ses contacts; mais il faut que lui-même ait un projet personnel avant de partir. Dans certains pays, c’est plus dur pour l’homme d’être sans travail, car il se retrouve à la fois étranger et homme à la maison ».

En 1980, les conjointes des chargés de mission à l’étranger ne voulaient plus partir avec leurs maris. Au ministère des Affaires étrangères, on a analysé la situation et depuis, les choses ont changé pour les conjoints et conjointes. « On fait beaucoup d’efforts pour leur trouver du travail, explique Marguerite Charland. Il y a un coordonnateur également payé par le Ministère et chargé de s’occuper des familles. Il fait office d’épaule consolatrice, de conseiller technique et bien sûr de soutien permanent. Cette personne peut vraiment faire une différence dans la vie à l’étranger ».

Dans plusieurs pays cependant, les ressortissants canadiens ne peuvent tout simplement pas travailler en dehors de l’ambassade et là où ce serait possible, certaines professions sont carrément impossibles à exporter. C’est le cas de Denis Mercier qui, pendant ces huit années à l’étranger, n’a pas exercé sa profession d’avocat. Après un an de recherche, toujours pas de travail. « Devant tous les métiers que j’ai faits, on me répond que je ne suis pas stable; que les compétences que j’y ai acquises sont trop générales. Je ne pourrais pas décemment reprendre ma pratique d’avocat parce que je serais dépassé : j’ai été parti trop longtemps. Et comme il m’a fallu presque un an dans chaque pays pour me trouver du travail, il y a des trous dans mon CV. Je paie une note très très élevée pour avoir réalisé 90% de mes rêves ».

Tombée en pleine sabbatique, l’absence de deux ans de René Martin ne semble lui avoir causé aucun préjudice professionnel. Deux semaines après son retour au Québec, il entrevoit l’avenir avec optimisme. « Peut-être vais-je poursuivre mon travail de consultant en environnement ou peut-être me partir une petite entreprise en énergie alternative. Cette expérience en coopération n’a pas du tout entravé ma vie professionnelle. Au contraire ».

La valse des déménagements

Sans doute est-ce plus facile pour monsieur quand madame prend une nouvelle ville au lieu d’un nouveau pays.

Bernard Descôteaux, rédacteur en chef du journal Le Devoir, connaît bien la valse des déménagements « professionnels ». Installée à Québec parce que M. Descôteaux avait obtenu le poste de correspondant parlementaire, la famille Descôteaux-Lavigne déménage dans l’Outaouais quelques années plus tard. « Je suis alors devenu correspondant à Ottawa, ce qui me convenait très bien. Pour chacune de ces décisions les étoiles étaient bien alignées et personne n’a eu à sacrifier sa carrière. Quand nous sommes revenus à Québec une deuxième fois parce que Marie avait une promotion au ministère de la Culture, là j’ai fait une concession, pas énorme, disons-le, mais j’aimais beaucoup le poste d’Ottawa ». Lorsqu’on lui propose ensuite le poste de rédacteur en chef, pour la première fois les étoiles ne s’alignent pas. Marie Lavigne, passée entre-temps au Conseil du statut de la femme, reste à Québec et lui s’installe à Montréal. « Nous avons déménagé le siège social de la famille à Montréal, finalement, pour permettre aux enfants d’avoir une vie de famille intéressante, malgré leur mère travaillant à Québec et moi à Montréal ».

« J’essaie toujours de rencontrer les maris de mes voisines assez vite pour les rassurer sur le fait que je ne m’intéresse pas à leur femme! » , lance Georges Chevalier, qui s’occupe de ses deux filles dans sa maison de la base militaire de Longue-Pointe sur l’île de Montréal. Il y a suivi sa conjointe, la sergente Maureen Chevalier, militaire de carrière depuis 1973. Avant Longue-Pointe, il avait déjà laissé son travail pour la suivre à Valcartier puis à Ottawa. Les deux filles du couple, il s’en occupe à temps plein pratiquement depuis leur naissance. Il partage donc son quotidien avec les épouses de militaires et son image personnelle n’en a jamais été diminuée pour autant. « Certaines femmes m’ont déjà demandé pourquoi je ne travaillais pas. On m’a déjà dit que ce n’était pas normal qu’un homme reste à la maison. Mais je n’ai jamais laissé ces commentaires me toucher. Pour moi, c’est évident qu’on garde le plus gros salaire des deux, alors quand on déménage je laisse tout. Si ça dérange le monde. ce n’est pas mon problème! » .

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