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La vie dans un cabinet ministériel est tout sauf ennuyeuse. Comment les femmes qui y travaillent vivent-elles cette aventure intense et éphémère?

« Un cabinet ministériel marche à la manière d’une PME, avec des équipes restreintes. Les personnes qui y travaillent n’ont donc pas le choix : elles doivent faire beaucoup de choses et performer», dit Francine Bolduc, ex-adjointe au directeur du cabinet de la ministre Louise Beaudoin.

Parlez-en à Shirley Bishop qui, à 30 ans, cumule les fonctions d’attachée de presse et de responsable des dossiers de l’Assemblée nationale au cabinet du ministre et leader parlementaire Guy Chevrette. Elle n’est pas près d’oublier la fin de la dernière session. «En juin, les nuits où j’ai dormi quatre heures, c’est que j’ai été chanceuse. Heureusement que nous n’avons pas eu de crise grave à travers ça». Dieu sait pourtant que les crises, en politique, ne manquent pas. L’une des plus éprouvantes qu’ait connue Nicole Stafford, actuelle directrice de cabinet de Pauline Marois (Conseil du trésor et Famille), remonte à 1985, alors qu’elle dirigeait le cabinet de la Main-d’œuvre et de la Sécurité du revenu. « Un bénéficiaire avait décidé de faire une grève de la faim pour nous forcer à changer les barèmes d’aide sociale. Médias, clergé, groupes communautaires : on avait tout le monde sur le dos. Ce fut très dur».

«Le travail dans un cabinet ministériel est exigeant et stressant. En contrepartie on a une certaine influence, on participe au pouvoir, et c’est très stimulant», commente Marie-Claude Champoux qui fut, en 1994, attachée de presse de l’ex-ministre libérale Violette Trépanier.

L’autre côté de la politique

Au Québec, les cabinets ministériels ont commencé à jouer un rôle notable et à voir s’accroître leur effectif en conséquence vers 1970, rappelle la politologue et avocate Micheline Plasse, l’une des rares à s’être intéressée au sujet. Auparavant, les ministres se contentaient généralement d’un secrétaire particulier. Mais avec le développement de l’État et de la machine administrative, leur travail s’est complexifié et ils ont dû apprendre à s’entourer. Aujourd’hui toute une équipe (composée d’un directeur, d’adjoints, d’attachés politiques, d’attachés de presse, de personnel de soutien et parfois de conseillers spéciaux) les assiste dans leurs diverses tâches. « Le rôle premier d’un cabinet? Faire en sorte que notre ministre ne soit jamais dans l’embarras», dit Nicole Stafford.

Vaste programme. Les attachés politiques y contribuent « en conseillant et en alimentant le ministre sur des dossiers particuliers, et en préparant des réponses pour les questions susceptibles de lui être posées en Chambre », dit Annie Jomphe, du cabinet du ministre de l’Éducation. De leur côté, les attachés de presse s’occupent des rapports avec les médias et élaborent des stratégies de communication. Marie-Jeanne Robin, l’attachée de presse de Pauline Marois, estime que sa fonction consiste « à gérer la présence de la ministre dans les médias, à être une courroie de transmission entre elle et la population. Je ne suis pas là pour vendre, mais pour expliquer et faire comprendre des choix ».

Au personnel de cabinet incombe également la tâche de faciliter la vie quotidienne du ministre. Monique Shields, secrétaire de Louise Harel, est responsable de l’agenda de sa patronne. A ce titre, elle peut être amenée à régler des problèmes d’intendance. « Les secrétaires de ministres doivent donc être d’une loyauté et d’une discrétion absolues », dit Monique Shields.

Élise Soucy, responsable du bureau de comté de Jean Rochon (ministre de la Santé et des Services sociaux et député de Charlesbourg), se définit elle aussi comme « une courroie de transmission » entre le député-ministre et les gens du comté. « Plusieurs espèrent trouver ici une solution à leurs problèmes quotidiens : démêlés avec l’aide sociale ou l’impôt, perte d’emploi… D’autres s’interrogent sur la réforme de la santé. Il faut répondre à tous, rassurer, aider. Ici, il est impossible d’oublier les conséquences concrètes des choix politiques», dit-elle.

Toutes attributions confondues, quelques centaines de personnes travaillent dans les cabinets ministériels. Et plusieurs, parmi ces personnes non élues, peuvent influencer les affaires de l’État à un degré ou un autre. «Raison de plus pour que l’on retrouve dans les cabinets des femmes engagées, qui portent des projets dans leur cœur et leurs tripes», affirme Rosette Côté, directrice du cabinet de Jeanne Blackburn (Sécurité du revenu et Condition féminine). « Pour régler les problèmes des femmes-et j’en veux pour exemple la Loi facilitant le paiement des pensions alimentaires que notre cabinet a menée à bien, il faut des femmes », ajoute cette féministe convaincue.

Les femmes ont fait leur place graduellement dans les cabinets, mais leur nombre tend à stagner, même à diminuer. Ainsi, après les élections de 1976, elles composaient presque 20% de l’effectif; cette année-là, Louise Beaudoin, aujourd’hui ministre déléguée aux Affaires intergouvernementales et ministre de la Culture et des Communications, devenait, à 30 ans, la première femme à occuper, au Québec, la fonction de chef de cabinet. En 1979, leur proportion grimpait à 30% . Six cabinets étaient alors dirigés par des femmes, un record d’ailleurs atteint à une époque où l’on dénombrait une trentaine de ministères et où «les politiciens, qui voyaient sans doute dans la défense de l’égalité des sexes une cause à épouser, voulaient donner l’exemple», croit Micheline Plasse.

Actuellement, si les femmes ne composent toujours que le tiers de tout le personnel de cabinets, on ne trouve plus que deux directrices pour une vingtaine de postes de direction. « Normal : c’est un poste de pouvoir, bien payé », ironise Roselle Caron, ex-directrice de cabinet de Rita Dionne-Marsolais. « Les cabinets ministériels sont exactement à l’image du reste de la société : les femmes font des gains aux niveaux intermédiaires, mais ne se rendent pas au sommet de la hiérarchie», soutient Louise Beaudoin.

Le choix des chefs

Diriger un cabinet, c’est en gérer les ressources, assurer la liaison entre ministre et fonctionnaires, déterminer les priorités, éplucher tous les dossiers, se tenir en contact avec les différents groupes concernés par les politiques du ministère, embaucher à l’occasion le personnel du bureau de comté. . . «Le directeur de cabinet est le plus proche conseiller du ministre, voire son bras droit», résume Roselle Caron. «On se trouve au confluent de multiples informations et on est véritablement au cœur du pouvoir. C’est passionnant», dit Nicole Stafford.

Les ministres doivent donc avoir une confiance totale en leur directrice ou directeur de cabinet. Aussi puiseront-ils dans leur entourage immédiat : «Des amis, d’anciens collègues ou, à tout le moins, des gens appartenant à leurs réseaux; et ces réseaux, les femmes ne les ont pas tellement investis», souligne Micheline Plasse.

Les quelques directrices de cabinet ou qui occupent un autre poste clef connaissent leur ministre depuis un bon moment. Ainsi, Roselle Caron a côtoyé Rita Dionne-Marsolais à Hydro-Québec. Rosette Côté, vice-présidente de la Centrale de l’enseignement du Québec jusqu’à sa nomination au cabinet, a siégé avec Jeanne Blackburn à la commission Bélanger-Campeau. Nicole Stafford, qui milite au sein des structures élues du Parti québécois depuis 1968, a maintes fois travaillé avec Pauline Marois. Diane Bélanger, directrice adjointe au cabinet du ministre de la Justice, est également une militante de longue date et travaille avec Paul Bégin depuis 1987. Élise Soucy a connu Jean Rochon à la Régie régionale de la santé et des services sociaux de Québec avant de s’engager dans sa campagne électorale.

Louise Beaudoin s’est posé la question : un ou une chef de cabinet? « Si j’ai choisi Gilles Corbeil qui a pendant quatre ans travaillé sans relâche à me faire accepter dans Chambly, un comté difficile, fief de Lucienne Robillard, c’est parce que je connaissais sa loyauté », explique la ministre. Sa propre expérience lui fait dire que «les femmes devraient militer plus, s’engager davantage dans les organisations, dans les campagnes électorales : cela leur faciliterait l’accès à de hautes fonctions politiques». Non qu’on puisse espérer un emploi prestigieux en remerciement des services rendus : les places, de toute façon, sont rares. «Cependant, bien des relations privilégiées se nouent en cours de campagne», dit Roselle Caron. «C’est une période tellement intense que vous montrez vite ce que vous valez», convient Élise Soucy.

En plus d’être connue et compétente, « on doit avoir le tempérament qu’il faut », dit Nicole Stafford. C’est-à-dire «être des guerrières capables de batailler en attendant que le monde politique devienne plus consensuel», afffirme Louise Beaudoin.

Ce qui les fait courir

La vie dans un cabinet ministériel n’a rien d’une sinécure. En période « normale», la journée moyenne-y compris, souvent, les samedis et les dimanches-compte de 10 à 12 heures; toutefois, précise une directive du Conseil du trésor, la semaine et la journée régulières de travail «comportent les heures que le ministre juge nécessaires». En outre, les cabinets, eux aussi soumis à de sérieuses restrictions budgétaires, ont réduit considérablement leur personnel. «Un attaché politique doit donc prendre en charge beaucoup, beaucoup de dossiers», souligne Annie Jomphe.

Avec un travail qui impose des horaires impossibles et des déplacements fréquents, la vie privée, on s’en doute, va comme elle peut. «Il faut avoir un conjoint extrêmement compréhensif», reconnaissent-elles toutes. «Les relations amoureuses et l’unité familiale en prennent un coup», renchérit Diane Bélanger. «Quand Jean Garon, réputé pour être un bourreau de travail, m’a engagée, je lui ai poliment rappelé que j’avais une famille», dit Annie Jomphe.

Pourtant, elles n’ont aucunement envie de lâcher prise. Même que certaines, après avoir quitté un temps (généralement pour cause de défaite électorale), reviennent dans le feu de l’action. « Cette vie est difficile, compliquée, mais je l’aime. En plus, il y avait cette fois le défi de faire le référendum», s’exclame Marie-Jeanne Robin.

Ces femmes ont des convictions politiques et la perspective du référendum en a effectivement exalté plusieurs. Ces dernières semaines, avec « leur » ministre, elles ont fait campagne. . . Mais ce qui les incite à accepter ce travail prenant, c’est davantage « le sentiment de participer à des choses importantes », affirme Diane Bélanger. « Avoir jusqu’à un certain point la possibilité d’intégrer, dans des projets de loi, ses propres valeurs, ça n’est quand même pas rien », précise-t-elle. « On acquiert ici une expérience extrêmement riche et diversifiée », résume Rosette Côté.

«L’après-cabinet»

Un emploi dans un cabinet ministériel ou dans un bureau de comté est nécessairement précaire : « Il dure le temps du ministre ou le temps du pouvoir du parti», convient Diane Bélanger. «Évidemment, j’y pensais à cette précarité, se rappelle Marie-Claude Champoux, mais j’appartiens à une génération qui, de toute façon, ne connaît pas la sécurité d’emploi».

«Une expérience dans un cabinet ouvre beaucoup de portes, mais il vaut mieux protéger ses arrières, car il peut être très difficile de trouver un emploi quand le parti vient de perdre ses élections», dit Francine Bolduc. C’est d’ailleurs pourquoi les cabinets se vident quand un gouvernement semble arriver en fin de régime : on tente de se caser avant la défaite. Pour éviter de se retrouver devant rien, nombre de femmes ont obtenu un congé sans traitement de leur employeur.

Les directrices ne s’inquiètent guère. «Cette fonction est tellement complexe qu’après, on peut tout faire», dit Nicole Stafford. « On est alors bien en selle pour entrer en politique active», croit pour sa part Roselle Caron. Ainsi en a-t-il été des carrières de Louise Beaudoin, de Pauline Marois et de Violette Trépanier qui ont occupé des fonctions dans des cabinets.

«L’après-Rochon»? Élise Soucy y pense de temps en temps. Elle a 50 ans, ses enfants sont grands, son expérience auprès d’un ministre engagé dans « la réforme la plus importante » lui a beaucoup appris, et elle commence à trouver des attraits à la politique.

Mais Élise Soucy est presque une exception. Car plusieurs ont accepté ce travail exigeant justement parce qu’il a une durée déterminée. Côtoyer le pouvoir, c’est grisant. . . un temps, estiment-elles.

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