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Bien avant que l’école et la télévision leur aient fait entrevoir un monde différent, les femmes du Yémen ont toujours noué des alliances avec leur environnement.

Khadija avait 11 ans lorsqu’elle a débuté à l’unique télévision yéménite, comme animatrice d’un programme de divertissement pour enfants. Jusqu’à 18 ans, elle sera la seule femme présentatrice de nouvelles. Malgré son air réservé, Khadija Al-Salami décide de faire des études de cinéma aux États-Unis et quitte sa Sana’a natale. Ce n’est pas rien dans un pays aux traditions tribales très marquées, qui, jusque dans les années 70, était complètement fermé aux étrangers, surtout dans cette région du Nord. Elle y reviendra pourtant lors de l’unification des deux Yémens en mai 1990 pour tourner son premier documentaire, Femmes du Yémen.

Si, comme moi, votre regard reste figé sur ces maisons de huit étages, au milieu de la palmeraie de Shibâm, dans la vallée d’Hadramout, vous comprendrez facilement pourquoi elle l’a surnommée le « carrefour des civilisations». Construits en brique et plâtre sans un gramme de béton, ces édifices datent de 3000 ans et on se demande comment ils ont réussi à résister au travail du temps et du désert. A moins que vous ressentiez ce terrible vertige face à ce « pays suspendu » où d’autres demeures s’accrochent au sommet des montagnes pour faire de la place aux cultures vivrières un peu plus bas. Situé dans la corne de la péninsule Arabique entre la mer Rouge et l’océan Indien, le Yémen est, pour les photographes, un véritable paradis encore exempt de pollution touristique. Pourtant, être une femme, la seule cinéaste de surcroît, n’est pas une sinécure dans ce pays des mille et un oublis. «Tu peux facilement imaginer la surprise de l’équipe de tournage, composée seulement d’hommes, quand elle m’a vue prendre la caméra! Le plus difficile était de convaincre les femmes de se laisser filmer, car pour elles les images sont un déshonneur. Il y en a même eu une qui a dû divorcer parce que son mari l’avait vue à la télévision. . . C’est à force de courage et de volonté qu’on pourra réellement instaurer la démocratie dans ce pays», me confie Khadija, pleine de compassion envers ses consœurs qui se battent pour une vie plus confortable. Ce passage périlleux entre tradition et modernité qu’elle a décidé de capter est peut-être un des chemins qui assurera à nos regards croisés d’Occidentales et d’Arabes un meilleur terrain d’entente. Elle en est en tout cas persuadée.

La cuisine et les champs

Levées dès l’aube, lorsque le chant du muezzin déchire le ciel encore pâle mais déjà saturé de chaleur, Myriam et Jamila allument le tannur, fourneau en poterie noire, préparent les premières galettes de pain et le qishr, sorte de décoction à base d’enveloppes de grain de café aromatisé de gingembre et de cannelle. Paradoxalement, si le Yémen a été pendant plusieurs siècles

le royaume du café, il ne le cultive aujourd’hui que pour l’exportation.

Le déjeuner servi, elles s’adonnent aux tâches ménagères et se remettent à la préparation du deuxième repas, le plus important de la journée, tandis que d’autres filles de la maison s’en vont chercher le bois et surtout l’eau, le plus important trésor de ce désert. Cette corvée peut prendre plusieurs heures quand il n’y a pas de citerne proche. On imagine facilement le chemin de croix de ces femmes lorsqu’elles doivent escalader les sentiers escarpés jusqu’au faîte des montagnes, des bidons de 20 litres d’eau sur la tête.

L’après-midi est dévolu aux travaux des champs. Ce sont encore elles qui ouvrent les canaux d’irrigation, système très complexe qui permet de répartir l’arrosage de la terre selon les différentes cultures. Et, lorsque les hommes sont partis travailler en Arabie Saoudite, comme ce fut le cas de plus d’un million de Yéménites ces dernières années, les femmes poussent elles-mêmes la charrue attelée d’un zébu. On estime à 75% la participation féminine aux tâches agricoles dans un pays où l’agriculture occupe 85% des ressources. C’est dire combien le rôle des femmes yéménites y est primordial, même s’il n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur.

Mais aujourd’hui, c’est la fête ou tafrîta. Myriam et Jamila ont décidé de m’accueillir dans cette réunion de femmes pour me faire le henné, en signe de bienvenue. Patiemment, elles récupèrent la pâte verte qu’elles ont malaxée avec du citron et dessinent, à l’aide d’une mince tige de bois, de folles arabesques sur mes mains. Trois heures déjà que je ne bouge plus, tandis qu’elles s’amusent à me faire manger à becquée, car je n’ai pas le droit de toucher quoi que ce soit. Les questions se bousculent, les rires fusent, le henné commence à sécher et devient noir. La bonne prépare le thé dans une énorme théière en argent avec une minutie et un doigté qui me fascinent, et Myriam me passe dans les cheveux le célèbre encens que la reine de Saba, quelque 800 ans avant notre ère, avait apporté au roi Salomon.

Moment de détente pendant la longue journée, cette tafrîta en est un aussi de partage et de solidarité. Dans une société aussi codifiée, c’est l’occasion de saisir la coopération serrée entre les femmes d’une même maison où il y a roulement de la main-d’œuvre, dirait-on, chacune à tour de rôle accomplissant toutes les tâches domestiques. C’est dans le mafraj des femmes, grande pièce aux vitraux flamboyants et réservée aux hôtes de passage ou à la grande visite, que se discutent les mariages, que se vendent les bijoux d’argent et les dernières cassettes de musique à la mode. Il serait faux de croire que ces femmes restent recluses dans des sortes de harems. Ici, à Shibâm, les antennes paraboliques côtoient sans honte les réservoirs d’eau sur les terrasses. Il faut voir la mère de Myriam me commenter les dernières nouvelles de CNN et me demander pourquoi diable le Québec veut se séparer, tout en lavant mes mains devenues rouges. . .

Peu de filles à l’école

En avril 1995, les journaux annonçaient que la barre des 17 millions d’habitants (14 millions au Nord et 3 millions au Sud) allait bientôt être dépassée, ce qui représente une augmentation de 7 millions depuis seulement 1986. A un taux de fécondité très élevé (une moyenne de 6 à 7 enfants, mais encore récemment, une épouse digne de ce nom devait en porter une dizaine), s’ajoute une mortalité infantile importante. Selon Raufa Hassan, directrice de la Unit for Social Research and Women’s Studies à Sana’a, qui vient de terminer une grande recherche sur les femmes au Yémen, «il est très diffficile d’obtenir des données exactes pour évaluer l’évolution de la condition féminine dans ce pays. En raison des grandes disparités régionales, les chiffres varient fortement, car la plupart des études ont été réalisées avant l’unification», explique-t-elle.

Néanmoins, d’après ses recherches, la mortalité infantile se situe autour de 133 bébés sur 1000 âgés de moins de 5 ans, et près de 1000 femmes sur 100. 000 meurent en couches. Si, pour un pays musulman, les lois sont très avancées concernant les droits des femmes, il n’y a par contre que 18 garderies pouvant accueillir 400 enfants dans tout le Yémen.

Le taux d’analphabétisme avoisine les 55% ; en milieu rural, il oscille entre 93 et 96% . Et ce sont surtout les petites filles qui en pâtissent. « Pour tout le pays, il n’y a que 6% d’écoles pour les filles, précise Raufa Hassan. En plus, même avec l’école obligatoire à 6 ans, 34% des enfants ne sont pas scolarisés (97 filles contre 3 garçons). Au secondaire, seulement 10% des filles vont à l’école contre 40% des garçons. Paradoxalement, c’est à l’université, aussi bien à Sana’a qu’à Aden, qu’on retrouve le plus de femmes (14% en 1991)». Les filles sont majoritaires à la Faculté de médecine d’Aden (70% des médecins finissants), confirme le doyen, Hossein Mohamed Al Qaf. Et elles arrivent à exercer leur profession dans un pays où il est difficile pour les femmes de le faire. Il faut dire que le manque de médecins est flagrant (1 pour 7500 personnes).

Le maître mot est lancé : l’éducation. Quand on pense qu’avant la révolution de 1962 il n’y avait à peu près aucune école au Yémen, de sérieux progrès ont été réalisés en trente ans. Mais les embûches ne manquent pas. «Il est important de changer les valeurs que soutiennent des siècles de tradition tribale, où la seule voie ouverte pour les filles était le mariage, parfois même avant la puberté», explique Asma Y Bacha, directrice générale de la planification économique au gouvernement. Pour cette mordue de politique qui, déjà en 1979, était la première femme à assumer cette fonction, « il faut redonner confiance aux gens et travailler sur plusieurs fronts à la fois. C’est une question d’honnêteté et de respect des valeurs démocratiques que nous essayons de mettre en place, même si c’est tout récent dans notre histoire».

Comment en effet diversifier les ressources, alors que le qât, petite plante verte euphorisante que mâchent tous les Yéménites à l’heure de la sieste, occupe plus de la moitié de la production et vient supplanter la récolte des cultures vivrières? Comment assurer que l’eau potable soit accessible à toutes et tous alors que parfois, comme je l’ai vu à Taiz, au centre du pays, le robinet cesse de couler pendant une semaine, obligeant à se ravitailler en bouteilles d’eau? Comment nettoyer le pays de ces immondes sacs de plastique qui, depuis quelques années seulement, jonchent la plupart des ruelles de toutes les grandes villes du pays? La liste des mauvaises conditions de vie est longue, y inclus la terrible dévaluation du rial.

Les femmes s’organisent

C’est surtout dans le Sud du pays que la révolte des femmes gronde. Nombreuses sont celles qui se sentent menacées : remise en question du droit au divorce pour les femmes, nouvelle interdiction de l’avortement même si la vie de la mère est en danger, etc. Depuis que l’Islah, un des partis fondamentalistes, a réussi à inscrire la Charia (système législatif de l’Islam) dans la constitution en précisant qu’elle n’est plus « la principale » mais « la source de toute législation», les femmes, en particulier à Aden, ont peur, d’autant plus que les ex-socialistes ont pratiquement été évincés du pouvoir. Que va faire le gouvernement face aux magistrates ou face aux enseignantes qui, elles, représentent près de 85% du corps professoral dans le Sud? « Les écoles mixtes sont peu à peu remplacées par des écoles séparées, mais comme ce sont les femmes qui enseignent, on ne peut pas importer autant de professeurs masculins d’Égypte ou d’ailleurs. Il va falloir faire avec », soutient ironiquement Shiffa Bafaqih, professeure d’éducation à l’Université d’Aden depuis vingt ans.

Elles se réorganisent, ces femmes, pour que les reculs enregistrés depuis les dernières élections législatives de 1993, où aucune femme n’a été élue et où l’Islah est devenu le deuxième parti politique du pays, ne se transforment en faits établis. Elles fondent de nouvelles associations féminines pour pallier la disparition de L’Union des femmes du Sud, elles s’entraident face à la crise économique qui empêche les parents de rassembler les 100 rials nécessaires pour envoyer les petites filles à l’école. On a l’impression que, derrière les longs sharshaf, sorte d’amples tissus de soie noirs qui couvrent tout le corps des femmes, ne se cachent pas que des fantômes. Bien avant que l’école ou la télévision ne leur aient fait entrevoir un monde différent, ces femmes yéménites ont toujours noué des alliances avec leur environnement. L’exemple de la reine Arwâ bint Ahmad, une des rares femmes à avoir gouverné un pays musulman pendant 71 ans au XIe siècle, est resté dans la mémoire des Yéménites comme un symbole de grande prospérité, de fierté, de courage et a sans aucun doute inspiré plusieurs générations de femmes.

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