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« En vue d’alléger ce texte, on n’y emploie généralement que le masculin pour désigner les femmes et les hommes ».

« Les formes féminine ou masculine utilisées dans ce dépliant désignent respectivement aussi bien les femmes que les hommes ».

« L’emploi du masculin n’est pas limitatif et inclut le féminin ».

« La forme masculine utilisée dans cette publication désigne aussi bien les femmes que les hommes ».

« Dans la mesure du possible, les textes sont féminisés mais l’usage occasionnel du masculin comme neutre ne vise pas à exclure le féminin, mais plutôt à alléger les textes ».

Qui a effectué le tirage au sort qui déterminerait un jour et pour toujours lequel des deux genres allait représenter les deux sexes?

Les documents de l’époque où s’est effectué ce tirage-la Renaissance-nous apprennent que c’est Claude Fabre de Vaugelas qui, le premier, a décrété, et à quatre reprises plutôt qu’une, dans ses Remarques sur la langue française (1647), que « le masculin est le genre le plus noble ». Et vlan! Tout simplement, sans autre explicitation.

Il ne fallait pas plus que ce premier « décret » pour que ses successeurs immédiats renchérissent : « Comme l’a dit Vaugelas-qui devient soudainement une célébrité-le genre masculin est le plus noble ». La référence à Vaugelas se perd ensuite, non sans avoir été « enrichie », quelque 120 ans après son énoncé, par Nicolas Beauzée qui, dans sa Grammaire générale (1767 : 355), promulgue que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Et re-vlan!

Aujourd’hui, les grammaires traditionnelles confirment encore la place prédominante réservée au masculin, bien que les arguments invoqués à la Renaissance se soient perdus au fil des ans.

Pendant ce temps les femmes…

Et les citoyennes dans ce débat? Comment auraient-elles pu faire valoir leurs idées, alors qu’elles étaient, presque par nature, considérées muettes? Pour preuve, Charles de Bovelles écrit, dans son livre Sur les langues vulgaires et la variété de la langue française (1533 : 99), que, dès le berceau, « les garçonnets et les fillettes vagissent différemment, les premiers criant des « A », son plus vigoureux et les secondes, des « E », son plus faible ». Étonnante acuité auditive… !

A cette « faiblesse innée », ajoutons que les écoles supérieures étant fermées aux jeunes filles, elles ne peuvent par conséquent acquérir les connaissances et les titres d’honneur qui les coiffent et leur permettraient de s’immiscer dans la sphère publique et de se prononcer sur les enjeux de l’époque, notamment linguistiques.

Même si quelques citoyennes, membres de l’élite, reçoivent un enseignement vulgarisé dans des sociétés de conférences et qu’elles discutent abondamment dans des salons, il est mal vu qu’elles se pensent savantes, qu’elles fassent parade de leur savoir ou qu’elles envisagent la publication de leurs écrits. « Au XVIIe siècle, une dame du monde ne pouvait en aucun cas donner à entendre qu’elle écrivait des lettres destinées à l’impression et à un public anonyme; partant elle ne pouvait donc faire œuvre de [littératrice] ». La meilleure position pour les citoyennes de la Renaissance donc le silence, l’invisibilité; c’est ce qui peut les élever au rang le plus glorieux, comme le veut le précepte d’Aristote : « Le silence est la vertu de la femme comme l’éloquence est celle de l’homme ».

Le « E » final en voie d’émancipation

Les pratiques langagières ont été ébranlées lorsque des recherches menées dans différents domaines (linguistique, sociologie, psychologie, etc. ) ont montré que le genre masculin n’agit pas comme un vrai générique, c’est-à-dire qu’il n’est pas interprété comme désignant à la fois les femmes et les hommes, mais plus souvent les hommes.

Afin que les citoyennes se réapproprient leur espace dans la langue, on assiste depuis quelques années à l’émergence de nouvelles formules. En Italie et en Espagne, des guides de rédaction non sexistes ont repris une pratique qui avait encore cours au XVIIe siècle chez certains littéraires, du moins en ce qui concerne le français : la règle de proximité. Cette solution a pour principal avantage de déclarer gagnantes les deux parties. Ainsi, dans un texte où se côtoient deux noms de genre différent placés dans un ordre arbitraire, il s’agit d’accorder l’adjectif avec le nom le plus près. On obtient des énoncés du type de : « les musiciens et les musiciennes flamandes », « les ouvrières et les ouvriers spécialisés », « les sportifs et les sportives célèbres ». Le séculaire accord de l’adjectif au masculin pluriel se jouxte donc, ici, d’une alternative : l’adjectif au féminin pluriel. Cette innovation ne présente pas plus d’ambiguïté qu’antérieurement, car à l’allégation voulant que flamandes ne qualifie pas musiciens, on pourrait répliquer que spécialisés et célèbres ne qualifient pas non plus nécessairement ouvrières et sportifs. Le français est ainsi fait que, pour lever vraiment toute équivoque, il faudrait répéter l’adjectif après chaque nom!

Souhaitons que cette règle de proximité, ressuscitée d’une époque antérieure du français où elle ne posait pas problème, connaisse une popularité telle que, dans les années à venir, la norme traditionnelle réservant la seule place au genre masculin dans les textes soit sérieusement ébranlée. L’adoption de cette règle marquerait une autre étape, après celle de la mise en usage des titres féminins, dans la réappropriation de l’espace qui revient aux citoyennes francophones.

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