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Mari Matsunaga est considérée comme une experte dans les questions d’emploi au Japon. Auteure d’un livre intitulé Pourquoi travaillons-nous? , elle dirige également deux magazines sur le monde du travail, dont un exclusivement consacré à l’emploi féminin. Elle a fondé celui-ci, Torabayu, prononciation à la japonaise du mot français « travail », au lendemain du second choc pétrolier en 1980. Hebdomadaire, il est vendu à quelque 240 000 exemplaires. La Gazette des femmes a rencontré Mme Matsunaga dans ses bureaux de Tokyo pour discuter des changements irrévocables qui bouleversent actuellement le système d’emploi japonais et pour évaluer les conséquences de cette remise en question pour les femmes.

G. F. Qu’est-ce qui, d’après vous, est en train de changer sur le marché du travail au Japon?

Mari Matsunaga (M. M. ) Jusqu’à la fin des années 1980, le système japonais était basé sur trois principes : l’emploi à vie, la progression hiérarchique et salariale basée exclusivement sur l’ancienneté et la présence de syndicats propres à chaque compagnie. Ce système a donné d’excellents résultats et s’est avéré tout aussi bénéfique pour les entreprises que pour les salariés. Mais il ne pouvait fonctionner qu’en période de croissance économique forte, supérieure à 7% par an. Or, depuis 1990, la croissance a considérablement ralenti et l’économie japonaise est aujourd’hui proche de la stagnation. Les entreprises ne peuvent tout simplement plus assumer le mode de fonctionnement traditionnel. Pour diminuer leurs frais d’exploitation, elles doivent dorénavant chercher à tirer le meilleur parti des compétences de chacun. Pour s’adapter à ce virage, chaque personne doit se remettre en question et tenter d’évaluer ce que valent ses propres compétences par rapport à celles des autres employés, ce qui implique un profond changement des mentalités des gens peu habitués aux démarches individuelles.

G. F. Quelle est présentement la situation de l’emploi féminin au Japon?

M. M. En 1993, 39% des emplois étaient occupés par des femmes… mais seulement 39% des entreprises employaient des femmes à des postes de cadres. Pourtant, il y a maintenant dix ans que le gouvernement a promulgué la « loi sur l’égalité des opportunités d’emploi », réclamée depuis longtemps par les femmes. Plusieurs grandes entreprises, qui dictent pour ainsi dire les règles de fonctionnement du marché, ont allègrement contourné cette loi en instituant un système de recrutement à deux niveaux pour les femmes. D’un côté, les postes de soutien pour lesquels on recrute des femmes, mais qui correspondent à des emplois d’assistantes sans aucune perspective d’évolution. De l’autre, les postes dits permanents, ouverts en principe aux deux sexes, mais dans lesquels la discrimination a continué à s’exercer et où les femmes demeurent très largement minoritaires. En apparence, la loi est respectée car les femmes ont quantitativement autant de possibilités d’emploi que les hommes… sauf que les postes qu’on leur offre sont inintéressants et sans avenir! Par exemple, Mitsubishi Corporation emploie 2770 femmes dont 2700 assistantes.

G. F. Comment les femmes japonaises sont-elles touchées par l’actuelle restructuration?

M. M. On dit parfois qu’au Japon les femmes sont à la situation de l’emploi ce que les canaris sont à la détection de gaz sarin utilisé par les terroristes : elles constituent d’excellents avertisseurs puisque les changements auxquels elles doivent faire face aujourd’hui toucheront demain l’ensemble des travailleurs du pays. Ainsi, l’automatisation, la multiplication du travail temporaire et la création de plus petites structures organisationnelles font en sorte que les emplois de soutien, dont les nombreux postes d’assistantes, sont les premiers à disparaître lorsque les entreprises doivent abaisser leurs coûts. Le travail à temps partiel fait aussi des ravages. Ainsi, chez Japan Airlines, de nombreux postes d’hôtesses de l’air à plein temps, payés en moyenne huit millions de yens par an (soit 104 000 $), ont été remplacés par des postes à temps partiel rémunérés sur une base horaire, ce qui ramène le salaire annuel… à seulement deux millions de yens (26 000 $). Dans les postes peu qualifiés où l’on retrouve de nombreuses femmes, la concurrence des autres pays asiatiques, dont les niveaux de salaires sont beaucoup plus bas qu’au Japon, se manifeste également de manière accrue. Quant aux postes dits permanents, ils font l’objet d’une discrimination croissante depuis que les entreprises rencontrent des problèmes économiques et recrutent moins d’employés. Et elles ne s’en cachent pas! Ainsi, en janvier dernier, Mitsubishi a annoncé qu’elle n’embaucherait aucune femme, ayant estimé que l’ancienneté moyenne du personnel féminin déjà en place (dix ans et huit mois) était trop élevée, provoquant une pression à la hausse sur les salaires. Et pendant ce temps, à l’autre extrême, les jeunes diplômées connaissent d’énormes difficultés à trouver des emplois à la hauteur de leurs compétences. Pas étonnant que les femmes occupent très peu de postes permanents…

G. F. Comment les femmes peuvent-elles réagir?

M. M. Même si actuellement les femmes sont les premières victimes des restructurations, je suis persuadée qu’à plus long terme les entreprises seront obligées, pour rester dans la course, de mettre au rancart la discrimination basée sur le sexe pour ne plus tenir compte que des avantages qu’elles peuvent tirer de chaque personne. Pour les femmes, cela représente une chance à saisir. D’autant plus que, sur le plan de l’éducation, un pas important a déjà été franchi puisque garçons et filles ont dorénavant accès aux mêmes études sans discrimination.

Mais de leur côté, les femmes devront revoir certaines attitudes. Ainsi, plusieurs n’utilisent que rarement dans leur vie professionnelle les connaissances qu’elles ont acquises lors de leur formation parce que, en raison d’une vieille tradition de « respect des enfants », de nombreuses jeunes diplômées de l’université s’empressent d’arrêter de travailler dès leur première grossesse. Seule la coutume les y pousse, le pays disposant des équipements nécessaires pour prendre soin des enfants. C’est un gâchis considérable! Je crois que désormais il est absolument nécessaire que les femmes aient plutôt le souci d’accroître continuellement leurs compétences au cours de leur vie active, pour rester compétitives par rapport à leurs collègues masculins et devenir ainsi plus « rentables » aux yeux des entreprises.

G. F. Mais comment les femmes peuvent-elles accroître leur niveau de compétences dans la situation actuelle?

M. M. La révolution de l’information qui est en cours peut beaucoup aider les femmes à progresser, et ce, dans tous les pays du monde. En effet, l’autoroute de l’information permet désormais à plusieurs d’accéder à une quantité considérable de données depuis un simple ordinateur personnel, au bureau ou à domicile : les femmes doivent chercher à tirer le meilleur profit de ce nouvel outil. Le succès d’un magazine comme Torabayu montre par ailleurs que de nombreuses femmes se préoccupent de progresser sur le plan de l’emploi. On constate aussi que le phénomène des « écoles volontaires », créées pour aider les femmes qui le souhaitent à accroître leurs compétences dans divers domaines par des cours ou des forums de discussions, prend rapidement de l’ampleur. Bien sûr, elles devront travailler très dur pour rattraper le retard, mais je pense que le jeu en vaut la chandelle.

G. F. La société japonaise est-elle prête à accepter ces changements?

M. M. De même que le passage au nouveau système d’emploi ne sera pas instantané, la mentalité de la société japonaise toute entière ne peut qu’évoluer très lentement. Mais plusieurs indices laissent penser que nous sommes à l’aube de changements réellement profonds, entre autres, dans les rapports entre les hommes et les femmes. Si une évolution fondamentale se dessine dans le monde essentiellement masculin des entreprises, on sent un souffle semblable dans l’univers de la famille jusqu’à présent du ressort exclusif des femmes. On dit encore au Japon que la condition de la femme mariée tient aussi du système de l’«emploi à vie » : une fois mariée, la femme japonaise a une situation assurée jusqu’à la fin de ses jours par un mari passant le plus clair de son temps au travail. Ce système aussi est très ébranlé : les procédures de divorce se simplifiant, le mariage à vie représente de moins en moins un abri sécuritaire pour les femmes. Par ailleurs, fin 1995, un sondage a montré que 48% des Japonais en âge de travailler sont farouchement opposés au système « homme au travail-femme à la maison », contre 39% en 1990. Mais le système fiscal japonais, lui, continue à privilégier les familles dans lesquelles seul l’homme occupe un emploi, ou celles où la femme gagne moins d’un million de yens par an (soit environ 13 000 dollars).

Nous sommes donc à l’aube de ces changements, et rien n’est encore joué. Tout de même, les entreprises nipponnes n’ont plus le choix : pour conserver leur place dans l’économie mondiale, elles devront tirer le maximum de chacun de leurs employés, hommes ou femmes, et embaucher les meilleures personnes, en mettant de côté leurs a priori. Et ne pas reconnaître les compétences des femmes pourrait leur coûter un prix qu’elles ne seront sûrement pas prêtes à payer…

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