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Depuis une quinzaine d’années, Jocelyne Talbot est engagée dans une cause à laquelle elle croit. Qui l’a conduite de Beyrouth au Caire, en passant par Amman et Damas, dans les camps de réfugiés, chez les maquisards… et dans les cuisines des femmes.

Dans le salon du vaste appartement du Caire, l’incessant concert de klaxons est à peine assourdi par les neuf étages qui séparent l’appartement de la rue Mathaf Le Manial, au bord du Nil. Assise au milieu de ses souvenirs, Jocelyne Talbot, 43 ans, raconte sa décennie de militantisme chez les Palestiniens, sa vie à côtoyer la guerre, la misère, mais aussi l’aventure et la fébrilité, l’inattendu et l’extraordinaire. Son mari, Zien Le Abidin Fouad, poète égyptien renommé dans le monde arabe, nous sert le café. « Mais je ne suis pas venue au Moyen-Orient pour une histoire d’amour, précise Jocelyne. C’est arrivé après ».

Elle a quitté son pays, sa famille et ses amis après une rencontre décisive. C’était en 1982. Le frère de Yasser Arafat, Fathi, était de passage à Montréal dans le cadre d’une importante conférence sur le Proche-Orient. La jeune femme, chargée de cours en sociologie à l’Université d’Ottawa, s’est arrangée pour se retrouver en présence du leader palestinien. Et elle lui a annoncé, tout de go : « Je m’appelle Jocelyne Talbot. Vous avez besoin de moi ». Un peu surpris, mais vite ressaisi, Fahti, médecin de son état, lui répond : « Vous êtes la bienvenue! Je garde contact avec vous ». Et lui donne 1000 $ pour un futur billet d’avion…

Jocelyne Talbot était déjà connue dans le milieu des sympathisants de la cause palestinienne. Dans les années 70, militante féministe convaincue, elle se passionne pour le sort des femmes arabes et palestiniennes, les laissés-pour-compte des militants de tout acabit.

Un soir, quelques mois plus tard, le téléphone sonne. C’est le Dr Arafat. « Peux-tu venir maintenant? » . Jocelyne lui demande un mois et annonce son départ à l’université, sitôt la session terminée. Elle prépare ses bagages : des vêtements, un collectif signé Simone de Beauvoir-« pour le symbole » -, deux ou trois cassettes de musique québécoise, ses cartes de visite… et son C. V.!

Sa mère est catastrophée. Malgré son propre activisme, la septuagénaire ne comprend pas ce que sa fille va faire dans cette galère. « C’est pourtant ma mère qui m’a donné le goût de m’impliquer, de militer, dit Jocelyne. J’ai tout appris d’elle ». De son enfance à Hull, Jocelyne Talbot se souvient de cette fébrilité dans laquelle évoluaient sa mère et ses tantes, actives dans toutes sortes de causes, surtout auprès des femmes. « Je viens d’une famille de militantes, un vrai matriarcat. Les femmes étaient merveilleuses ».

Une année avant son départ définitif, Jocelyne Talbot a fait un voyage déterminant : un mois au Liban, juste avant l’invasion israélienne. Responsable d’un groupe de militants et de chefs syndicaux, elle parcourt les camps de réfugiés, sa caméra au poing. « Dès la deuxième journée, je n’étais plus capable de prendre de photos. C’était la désolation, le malheur, la misère. Israël avait bombardé des civils. Je me suis demandé : « Comment un peuple qui a tant souffert peut-il faire ça? Pourquoi? » ».

Dans un orphelinat, elle rencontre des enfants rescapés du massacre de Tall al Zaatar, un village bombardé et dévasté par les Syriens, des enfants « aux yeux pleins de vie ». Qui ont appris à exorciser la peur et à chasser les fantômes en chantant. « C’étaient des chansons sur leur famille, anéanties lors du bombardement ». Jocelyne Talbot en a encore des frissons. « Je me suis fait une carapace dans la vie. Mais là, je pleurais, je ne pouvais plus m’arrêter ». Un des enfants ressemblait à Fernandel. Quand Jocelyne s’est approchée de lui, il l’a regardée dans les yeux et lui a dit : « Ne nous oublie pas ».

C’est une femme marquée et bouleversée qui termine cette tournée des camps. « Vous êtes trop sensible, lui dit celle que Jocelyne appelle sa mère spirituelle palestinienne, Mme Abdel Hadi. Vous devez vous endurcir, car vous allez voir des choses bien pires que ça ».

Quelques mois après son retour à Montréal, des amis libanais lui envoient d’atroces photos prises au lendemain des carnages des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila. Plus d’un millier de femmes et d’enfants massacrés par les milices libanaises, leurs corps mutilés et boursouflés empilés dans les ruelles boueuses, assaillis par les mouches. Ce fut le choc final, la conclusion d’années de militantisme et d’envie de « faire quelque chose » : « J’ai décidé de partir ». La rencontre avec le Dr Arafat, à Montréal, allait disposer du reste…

« Je me rappellerai toute ma vie mon arrivée à Damas, raconte-t-elle. Je portais un long manteau de laine. J’avais peur ». Il y avait plein de soldats, la tension, l’angoisse : terrible.

Elle passera trois semaines en Syrie, à se familiariser avec la diaspora palestinienne. Elle troquera son long manteau de laine pour le treillis kaki du Fatah, la branche armée de l’OLP. Elle visitera les camps d’entraînement, traversera la vallée de la Beka’a, une zone où tout ce que le Moyen-Orient compte de milices et de groupes d’intérêts s’affrontent. Elle se souvient du chemin, très dangereux, et de son chauffeur, soudain couvert de sueurs, tremblant…

Dans une école, elle revoit sa « gang » de Beyrouth, les petits orphelins de Tall al Zaatar, déménagés d’urgence. Parmi eux, « Fernandel » qui a perdu le peu de naïveté qui lui restait. « Que font les Palestiniens du Canada pour nous? », demande-t-il. « Je ne sais pas, répond Jocelyne. Mais regarde, je suis là ».

Son but ultime est de rejoindre les camps de réfugiés du Liban. Elle tente sans succès de passer la frontière syrienne. Alors le Dr Arafat communique à nouveau avec elle et lui annonce son départ pour l’Égypte. L’Égypte? Mais ce n’est pas là que les bombes tombent, répond Jocelyne, que les enfants sont blessés, que les réfugiés… Non mais c’est là que le médecin veut désormais asseoir la base des militants chassés depuis peu du Liban. Il y a beaucoup de travail d’organisation à faire, de nouvelles infrastructures à mettre en place.

Elle découvre la capitale culturelle, économique et politique du Moyen-Orient, la plus cosmopolite des villes arabes, là où tout se passe. Quinze millions d’habitants dans le bruit et la poussière. Une mégalopole, bien loin des camps de réfugiés, mais où affluent les Palestiniens à mesure que les pays arabes les rejettent.

Le Dr Arafat-sachant que Jocelyne avait déjà été infirmière-lui demande de mettre sur pied une école de nursing et met à sa disposition le personnel du Croissant rouge palestinien, composé d’environ 70 personnes.

Il y a sept ans, un représentant d’OXFAM-Québec est venu offrir à Jocelyne le poste de directrice régionale de l’organisme. Elle était la seule Québécoise à posséder une telle expérience « de terrain » au Moyen-Orient. Elle assure désormais la supervision des différents projets de développement et d’aide aux femmes. Une quinzaine de coopérants volontaires, des Québécois, travaillent sous sa direction. « Ça m’a fait du bien. Je me suis toujours ennuyée de mon monde! »

Pour durer dans cette région difficile, Jocelyne a appris à respecter les codes, l’islam, les traditions. C’est avec retenue et discrétion qu’elle se rend dans des villages où les femmes vivent comme des ombres. Assise par terre, entourée des hommes et du cheikh, elle engage la conversation. « J’entends les casseroles dans la cuisine, je vois des silhouettes qui s’affairent. Et puis je dis au cheikh, feignant la surprise : « Mais les femmes sont à la cuisine! Dis-leur de venir »! Il ne peut pas dire non ». Elle n’a jamais eu peur non plus de mettre, littéralement, la main à la pâte avec les femmes, de demander : « Comment fait-on ce pain? » , puis de discuter contraception, droits…

Ces années au Moyen-Orient lui auront permis de côtoyer des gens exceptionnels. Qui ont connu la prison, les arrestations arbitraires, la torture. La guerre et la peur omniprésente de mourir transforment les gens, exacerbent les sentiments, bons et mauvais. Amitiés trahies, alliances contre-nature, mensonges côtoient au quotidien la solidarité, le partage, l’amour. « Dans une société en guerre, l’important n’est pas qui tu es, ni d’où tu viens, dit Jocelyne. Mais plutôt, ce que tu fais »

Quant à son avenir… « Je n’ai jamais pensé que ma place définitive est ici, au Caire ». Et pour la première fois de sa vie, elle ressent son âge : elle doit aussi s’asseoir un peu, se reposer. « Pense à toi », lui ont dit les Palestiniennes. Mais il reste tant à faire…

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