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Le , trois juges s’apprêtent à entendre l’accusation de diffamation portée par 20 militants et associations « provie » contre l’historienne Fiametta Venner et l’éditeur de son livre-enquête, L’opposition à l’avortement — du lobby au commando. Parée de lustres et de torsades, l’impressionnante 17e chambre correctionnelle de Paris est remplie à craquer. Dans ce public composé d’une majorité de féministes, il est difficile de repérer les quelques militantes et militants anti-avortement. Comme le relève la sociologue et historienne Colette Capitan1, autant ces derniers étaient autrefois reconnaissables à leur allure commune, autant ils tiennent maintenant à la discrétion vestimentaire. De fait, les individus assis au banc de l’accusation semblent représenter l’échantillonnage typique d’un groupe de personnes choisies au hasard. Entre le chignon gris d’une vieille dame souriante, la barbe mi-longue ou le menton lisse des cinq hommes dont l’âge varie de 30 à 70 ans, l’allure noble d’une femme d’une cinquantaine d’années et la jupe quasi paysanne d’une jeune femme qui pourrait passer pour une militante de gauche, il y a de quoi nager dans la confusion.

L’illusion s’effrite lorsque le tribunal énumère la liste des poursuivants : « SOS tout petits », « Le cartel des groupements et personnes pour le respect de la vie », « L’Association des chrétiens protestants et évangéliques pour le respect de la vie. » L’ambiance vire définitivement à l’énoncé de noms plus évocateurs comme « Choisir la vie-Association pour l’objection de conscience à l’avortement », « Laissez-les vivre », « SOS futures mères » et, surtout, « L’Action contre la vivisection humaine ». Certains individus disséminés dans ces groupes combattent depuis ses débuts la lutte féministe. Si leur objectif a toujours été de contrecarrer la liberté des femmes, leurs discours et leurs stratégies ont évolué avec le temps.

Quelques repères chronologiques

L’avortement devient un crime en France par la loi de , votée en période de politique nataliste. De nouvelles lois renforcent l’interdiction jusqu’en , alors que le régime de Vichy2 enfonce le clou en transformant l’avortement en « crime contre l’État et la race ». Durant cette période, nombre de sages-femmes et d’infirmières qui défient la loi sont condamnées aux travaux forcées et Marie-Louise Girard est guillotinée le .

La longue route pour la reconquête du droit des femmes à disposer de leur corps passe d’abord, dans les , par l’étape de la lutte pour la contraception. Puis, le combat pour le droit à l’avortement reprend au début des . Les militants anti-avortement réagissent en fondant l’association « Laissez-les vivre ». En , lors de leur premier congrès dont le service d’ordre est assuré par le groupe d’extrême droite « Ordre nouveau », des féministes et des membres du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) interviennent dans la salle. Les orateurs les traitent d’assassins et les accusent de vouloir instaurer « une législation nazie ». Les féministes rétorquent en publiant, dans la revue Le Nouvel Observateur3, le fameux manifeste « Je me suis fait avorter », signé par 343 femmes célèbres. Les actions se multiplient 73, le Mouvement de libération pour l’avortement et la contraception (MLAC) voit le jour. C’est finalement en que la ministre de la Santé, Simone Veil, arrache de peine et de misère l’adoption de la loi connue sous son nom.

Contrairement à une idée répandue, le texte est truffé de restrictions au point qu’il se limite à « une simple tolérance acceptable dans certains cas », souligne Venner De plus, la loi est soumise à une période de probation de cinq ans. En , les deux camps ennemis se retrouvent donc face à face. Les féministes réussissent à rassembler 50 000 femmes et lesbiennes à l’occasion de la plus importante manifestation de l’histoire du mouvement, ce qui a certainement contribué à l’adoption définitive de la loi.

Mais cela ne signifie pas pour autant l’arrêt des actions du mouvement « provie ». Dans les , ses efforts se concentrent sur le lobbying auprès des médecins, des politiciens, du clergé, des milieux financiers et sur la création de centres d’accueil pour femmes enceintes qui sont en fait des relais pour leur placement dans des communautés charismatiques. La fin des voit l’arrivée des actions violentes avec les commandos qui envahissent les cliniques d’avortement, détériorent le matériel chirurgical, volent les dossiers des patientes, harcèlent les femmes en attente d’avortement.

Des liens de filiation explicites

Parce que Fiametta Venner a pris le risque de suivre à la trace les activités de ces groupes en assistant à leurs manifestations, leurs commandos et leurs congrès, elle a pu rassembler une documentation (tracts, journaux, déclarations, textes de propagande) qui met à nu leur vrai visage. Elle découvre qu’une grande partie des tracts distribués en France sont pensés et traduits aux États-Unis (Michigan), lequel pays diffuse sa propagande dans les langues européennes aussi bien qu’en arabe, chinois, croate, japonais, turc, etc. En retour, les militants français aident leurs homologues états-uniens, australiens et canadiens à organiser la propagande destinée à freiner l’exportation hors de France de la pilule abortive RU 486.

De même, les militants européens, notamment belges et allemands, collaborent étroitement avec les groupes français. Ils appartiennent à une « nébuleuse » où se côtoient fondamentalistes catholiques, chrétiens charismatiques et néo-nazis. Ainsi, Siegried Ernst, ce représentant allemand de « Human Life International » qui participe, en , à l’organisation d’un commando dans une clinique de la banlieue de Paris, signe aussi des livres dans lesquels il accuse les Juifs de diriger le monde par leur argent.

Non seulement Fiametta Venner donne-t-elle les noms des militants d’extrême droite influents, mais elle fournit aussi une liste de groupes connus pour leurs actions publiques et, plus important encore, de groupes qui dissimulent leurs activités derrière des titres en trompe-l’œil : « Antenne de mère de miséricorde », « Rosaire pour la vie », etc. De plus, elle reconstitue, citations à l’appui, les lignes directrices de l’idéologie que véhicule le mouvement. Il apparaît que la lutte anti-avortement est une des clés de voûte d’un appareil d’idées répressives qui partent du principe que les femmes doivent se mettre au service de la reproduction. L’utérus est décrit comme le lieu de résidence de l’enfant à naître, les méthodes contraceptives sont qualifiées de gazage et l’avortement devient l’holocauste des enfants français. Dans la revue Présent, le Front national titre Les fours crématoires fonctionnent en France, aujourd’hui. En comparant l’avortement à l’holocauste, les « provie » atteignent un double objectif. Ils accusent les femmes ayant recours à l’avortement de se livrer à un génocide et ils relativisent le génocide juif en affirmant que l’avortement a éliminé infiniment plus d’êtres humains que les nazis n’ont pu le faire durant la dernière guerre mondiale.

Et puisque le corps des femmes est conçu comme un objet d’utilité publique, celles-ci doivent se soumettre à la maternité et toute pratique hétérosexuelle non reproductive est inadmissible. A leurs yeux, l’homosexualité est une pourriture — fort heureusement punie par le sida — et les lesbiennes sont les ennemies du genre humain.

L’ampleur des révélations que livre L’opposition à l’avortement gêne évidemment le mouvement « provie ». D’où le procès intenté contre l’auteure et son éditeur. Mais l’accusation présente un dossier tellement mal ficelé que la cour rejette la plainte. Paradoxalement, cette décision n’a ni troublé ni surpris les militants « provie ». En réalité, il leur importait peu de gagner ce procès. « Nous ne vous lâcherons pas. Chaque fois que nous en aurons l’occasion, nous vous poursuivrons en justice », ont-ils déclaré à Fiametta Venner. C’est encore là une de leurs stratégies qui, cette fois, vise à miner le travail des féministes en pompant à la fois leur argent et leurs énergies.

La hargne à l’encontre de L’opposition à l’avortement prouve à elle seule la pertinence de cet ouvrage qui dresse, à ce jour, le portrait le plus complet des forces « provie ». Si l’argent est un des nerfs de la guerre, l’information l’est aussi.

Le titre de l’article correspond au titre de l’ouvrage dont il est question dans ce texte, publié chez Berg International Éditeurs, collection Pensée politique et Sciences sociales, dirigée par Pierre-André Taguieff, Paris, , 197 pages.

  1. Auteure entre autres de : La nature à l’ordre du jour : , Éditions Kimé, , Paris.
  2. Le gouvernement de Vichy, dirigé par le général Pétain, collaborait activement avec le régime nazi. Les principes qui guidaient sa politique peuvent être résumés en trois mots : famille, travail, patrie.
  3. Numéro du au
  4. Par exemple, l’avortement est uniquement accessible aux femmes en état de détresse et est conditionnel à l’acceptation d’un médecin. La date limite d’intervention est fixée à 10 semaines.

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