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Les compressions, fusions et restructurations sont-elles en train de nous user collectivement les nerfs?

Le milieu du travail serait en voie de devenir dangereux, préviennent en tout cas les grandes centrales syndicales. Les nombreuses études qu’elles ont entreprises depuis une dizaine d’années le démontrent : aucun secteur — institutions financières, CLSC, organismes municipaux, transport en commun, etc. — n’est à l’abri de la violence. Même si c’est surtout la santé mentale des employés de première ligne, en majorité des femmes, qui est mise à l’épreuve, la santé physique n’est pas pour autant à l’abri.

« Le matin, quand l’agente d’aide sociale ouvre le bureau, il y a 50 personnes qui poussent derrière la porte », raconte Sylvie Lépine, de la condition féminine à la Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec (FTQ). Les chômeurs, déjà inquiets pour l’avenir, explosent souvent quand on leur annonce qu’ils n’ont pas droit à l’aide de dernier recours.

Les préposées à la sécurité du revenu ne sont pas les seules sur la ligne de feu. Les intimidations contre le personnel médical et les enseignantes sont aussi monnaie courante. Dans le milieu de la santé, la qualité des soins se détériore. A bout de patience, des… patients s’en prennent aux infirmières, aux préposées aux bénéficiaires, aux techniciennes, même aux médecins. A l’école, des élèves s’attaquent aux enseignantes qui les recalent. Les conflits peuvent dégénérer en agressions physiques.

Dans quelques centres Travail-Québec, le problème atteint une telle ampleur que le gouvernement a dû prendre des mesures pour assurer la protection de son personnel. Ainsi, on a installé des vitres pare-balles, on a vissé les chaises des salles d’attente au plancher et on a embauché un gardien de sécurité. Une approche qui n’emballe pas tout le monde. « Une victime a rarement le temps d’appuyer sur un bouton d’alarme avant d’être attaquée… », remarque Francine Burnonville, coordonnatrice du réseau des délégués sociaux du Conseil des travailleuses et travailleurs du Montréal métropolitain (CTMFTQ). Elle réclame plutôt une approche globale qui tiendrait compte des causes de la violence.

Pendant ce temps, de nombreux employeurs nient encore le problème. « Ça fait partie de la job », se sont souvent vu répondre des employées. Celles qui travaillent seules et qui n’ont personne pour leur venir en aide en cas de crise se sentent complètement abandonnées.

Tous contre tous

Il n’y a pas que le taux d’agressivité de la clientèle des services publics qui explose. L’incertitude quant à l’emploi entraîne une rupture du lien de confiance avec les patrons et entre collègues. Peu importe à quel point on se dévoue et on excelle, on ne sait pas si on occupera encore sa fonction dans six mois.

Les compressions peuvent être annoncées un an à l’avance, mais on ne sait pas toujours pour autant quels postes seront abolis. Le résultat, c’est que des gens qui travaillent ensemble depuis des années ne se parlent plus. « Avec son emploi, c’est sa survie, parfois aussi celle de sa famille, qui est en jeu. Les gens deviennent inhumains. C’est la guerre de tous contre tous », a constaté Francine Burnonville.

Certaines sont plus visées que d’autres par les attaques des collègues. « Son mari a un emploi, elle devrait retourner à la maison », recommence-t-on à entendre un peu partout. « Il y a une revanche des hommes qui n’ont jamais digéré l’arrivée des femmes sur le marché du travail, croit Gisèle Bourret, responsable du Comité de la condition des femmes de la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ). L’affrontement est plus ouvert. On profite du vent de droite pour affirmer des convictions enfouies depuis longtemps. »

Les travailleuses plus âgées ne sont pas épargnées. Soumises à d’énormes pressions pour partir en préretraite, elles en viennent parfois à accepter des conditions qui les confineront à la pauvreté. De leur côté, les employées « relocalisées » dans le chambardement d’une « restructuration » peuvent aussi connaître l’enfer. Elles ont souvent plus d’ancienneté et on les considère avec méfiance. « La nouvelle venue, on ne lui parle pas. On l’isole, on l’ignore, on lui cache l’information. On attend qu’elle craque et qu’elle parte d’elle-même », affirme Sylvie Lépine. Pour certaines, la situation les amène jusqu’au burn-out et à la dépression.

Les patrons abusifs ont les coudées franches

« Pour certains patrons, c’est simple : que celles qui ne peuvent pas fonctionner s’en aillent, a constaté Francine Burnonville. Tout le monde doit être très productif. S’arrêter deux minutes et bavarder avec sa voisine, ça ne se fait plus. » Les surcharges de travail et les cadences rapides sont la cause d’un grand nombre de problèmes de santé mentale. « On ajoute toutes sortes de petites tâches, sans que ça paraisse. Les gens se retrouvent avec des charges de travail hors du bon sens », déplore-t-elle.

Elle a vu, dans une usine, une jeune femme de 24 ans qui gagne le salaire minimum et qui doit produire 1 200 boutons… à l’heure! « La façon dont sa supérieure la pousse à produire toujours davantage, c’est de la violence. De nombreuses employées sont traitées de façon dégoûtante : on leur donne une feuille de réprimande pour avoir pris deux minutes de trop à la pause-café », ajoute-t-elle.

On déplace les gens comme des pions sur un échiquier. Et tant pis s’ils aboutissent là où ils n’ont pas les compétences nécessaires. « Une personne très minutieuse stérilisait les plateaux d’instruments chirurgicaux d’une salle d’opération. Elle se sentait très utile : des gens auraient pu développer des infections et même mourir si elle avait mal fait son travail. Quand son hôpital a fermé, on l’a envoyée au service des soins à domicile d’un CLSC. Laver des patients, elle n’est pas capable de faire ça. Elle est complètement désespérée », raconte Francine Burnonville.

En période d’insécurité, les patrons oppresseurs ont les coudées franches, affirme Monique Samson, intervenante, chercheuse et auteure du livre Portrait d’un gestionnaire violent. « On commence par miner la confiance de l’employée en lui faisant toutes sortes de petites remarques. On l’intimide en portant des accusations à tout propos, dès la première rumeur. On l’infantilise avec des contrôles tatillons. » Les employées encaissent beaucoup plus longtemps parce qu’elles n’ont pas le choix. « On se tait, on endure, parce qu’on occupe un emploi précaire », constate Gisèle Bourret.

La violence ne s’installe pas au hasard

Monique Samson voit des similitudes entre la violence au travail et la violence conjugale. « Les employées, qui n’ont pas toutes les mêmes blessures, ne réagissent pas de la même façon. Quand quelqu’un mord à l’hameçon, là commence une longue série d’accusations et d’exigences arbitraires. Le patron établit un rapport de maître à esclave », affirme-t-elle.

« Les conséquences de la violence varient selon le sexe de la personne », estime Diane Prud’homme, conseillère au Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale. « Question d’éducation. Les femmes ont appris à rechercher l’harmonie. Crier ou être en colère, c’est très mal vu. Les gars, eux, ont appris à se défendre en attaquant. Dans une situation conflictuelle, les femmes ont peur, elles n’osent pas se défendre parce qu’elles ne savent pas jusqu’où la situation peut dégénérer. L’estime de soi en prend un coup : “Que je suis nulle, pas bonne, peureuse, j’ai encore cédé”, pensent-elles ensuite. »

Ne tirez pas sur la collègue

« La violence au travail est un problème de société, affirme Francine Burnonville. Les solutions doivent être collectives. » Et à son avis, il y en a. « A la fin des années 1970, les femmes ont commencé à dénoncer le problème du harcèlement sexuel et de la violence conjugale. Aujourd’hui, des hommes se joignent à ces luttes amorcées, dans le milieu syndical, par les comités de condition féminine. Plusieurs d’entre eux ne tolèrent plus qu’un autre travailleur harcèle une employée ou “brasse” son épouse. Ils appellent dans les comités de la condition féminine pour savoir comment agir avec un collègue violent ».

Pourquoi ne verrait-on pas la même chose avec la violence au travail? « On se croit souvent seule à vivre ce genre de situation. Le début de la solution, c’est d’en parler. » Employeurs et employées doivent aussi s’atteler à définir les comportements inacceptables et à développer des politiques qui visent à les éliminer. « Trop souvent, conclut Francine Burnonville, les employeurs attendent que le problème ait dégénéré au point où il affecte la productivité pour intervenir. Il faut d’abord faire en sorte que les gens arrêtent de s’attaquer entre eux. »

Et s’unissent pour trouver des solutions communes?

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