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On connaît la lutte des sans-papiers entreprise en France en pour l’obtention de titres de résidence. Il nous en reste des images de la participation massive des femmes aux manifestations et aux grèves de la faim, de leur ténacité et de leur présence sur le terrain en toute solidarité et en toute égalité avec les hommes. Qu’on ne s’y trompe…

Les femmes sont souvent majoritaires dans les collectifs de sans-papiers disséminés en France. Nul doute alors que, depuis le début du mouvement, leur participation ait été souhaitée… parce que nécessaire. N’empêche que les principales tâches qui leur sont dévolues dans les lieux occupés par les collectifs demeurent celles qui incombent à toutes les femmes du monde : leur participation est louée et acclamée tant qu’elles lavent, font la cuisine, remontent le moral des hommes et s’occupent des enfants dans des lieux (églises, locaux associatifs, entrepôts, gymnases) où rien n’est prévu pour un déroulement normal de la vie quotidienne. Pendant ce temps, les hommes discutent, évaluent et décident des stratégies-y compris celle de placer les femmes, en guise de tampon, au premier rang de manifestations. « Femmes et enfants ont été envoyés dans un autre local, rue Pajol, pour permettre d’organiser « dans le calme » une conférence de presse », notait la journaliste Anna Leclere à la suite d’une visite à l’église Saint-Bernard.

Interrogée à l’émission Femmes libres, Jeanne déclarait : « Dans notre collectif, il y a deux femmes qui se sont portées déléguées, mais malheureusement elles ne font que les tâches ménagères. […] On aura d’autres réunions pour que les femmes ne fassent pas que balayer le sol. »

Leur combat est d’autant plus difficile qu’elles subissent des pressions internes, comme en témoigne un document distribué par l’Assemblée des Maliens de France faisant part aux autorités françaises « de notre très sérieuse préoccupation devant la dangereuse montée de la vague de rébellion que, sous le couvert de vos antennes d’aide sociale, des épouses africaines noires continuent de manifester. » Au cours d’une conversation téléphonique, le président de l’Association, M. Dumbia, m’expliquait : « Dans notre milieu africain, les femmes sont plus dangereuses pour les hommes que les hommes pour les femmes » avant de dénoncer l’action néfaste « de femmes intellectuelles africaines qui débauchent les autres femmes. »

Malgré les constantes tentatives masculines de mise en échec, des femmes se sont regroupées entre elles, puis ont demandé et obtenu l’appui de féministes françaises. Elles ont aussi ébauché une coordination reliant les femmes des différents collectifs de sans-papiers.

C’est ainsi qu’en , excédées par la lenteur du règlement de la situation, deux Algériennes, une Tunisienne et une Camerounaise entamaient ensemble une grève de la faim. Pendant la même période, d’autres organisaient une manifestation hebdomadaire des femmes devant l’Élysée. A leur réunion du , nombre d’entre elles dénonçaient l’appropriation de cette action par les hommes : « […] il faut que les femmes retrouvent le pouvoir sur cette initiative et définissent elles-mêmes les formes qu’elles veulent que cela prenne. »

Les femmes sans-papiers ont un double intérêt à se battre pour une place qui ne soit pas définie ou limitée par les hommes. D’abord, elles font face en France à des discriminations sexistes-non dénoncées par les hommes sans-papiers. Ainsi, les conditions à remplir pour accéder à la réunification des familles sont si lourdes que nombre de celles qui rejoignent leur mari en France ne peuvent obtenir de carte de résidence. Elles n’ont donc pas accès au marché du travail et demeurent dépendantes. Et même si des femmes, parce qu’elles sont mariées, obtiennent un titre de résidence, elles risquent qu’il ne soit pas renouvelé en cas de séparation. Dans les deux cas, elles sont réduites à travailler au noir dans des entreprises où elles restent à la merci du patron et des descentes de police. « Je vis seule avec mon enfant et je travaille jusqu’à minuit. A la sortie, on a peur des policiers et des hommes dans la rue qui nous embêtent », témoigne Lei Lang.

En outre, les femmes qui subissent la polygamie, interdite en France, peuvent être renvoyées dans leur pays d’origine pour ce motif, alors que les responsables de cette pratique sont les maris. D’ailleurs, nombre d’hommes polygames font venir une de leurs femmes par le biais d’un visa de tourisme; ils peuvent ainsi les renvoyer à leur guise sans qu’elles aient de recours pour rester en France.

D’autre part, l’État français a signé des ententes bilatérales qui permettent l’application, en sol français, de lois de certains pays d’origine, relatives au statut de la personne, et ce, même si elles contreviennent à la législation française. Ainsi, les Marocains peuvent exercer, en France, la répudiation de leur épouse.

Malgré les nombreuses discriminations qui les visent, les femmes sont en général farouchement déterminées à ne pas rentrer dans leur pays d’origine où elles sont souvent assujetties aux traditions sexistes. « Les expulser est dramatique, déclarait une Maghrébine, car on ne peut faire sa vie seule dans certains pays. Celles, par exemple, qui ont des enfants hors mariage y sont rejetées à cause de la religion. »

Quels que soient la diversité de leur situation en France (mariées, célibataires, étudiantes, travailleuses, etc.) et le type d’oppressions qu’elles subissent en raison de leur origine nationale ou de la législation française, toutes les femmes sans-papiers ont une revendication commune : celle d’obtenir la régularisation de leur statut en tant que personnes et non en tant que mineures sous la férule de leur mari, de leur père ou assujetties à des lois patriarcales. C’est ce droit qu’elles continuent de réclamer, malgré tous les obstacles dressés contre elles.

Mes remerciements à Claudie Lesselier et Michyèle Larrouy, militantes du collectif féministe de solidarité avec les sans-papiers, pour les nombreux renseignements et documents qu’elles m’ont fournis malgré leur horaire chargé.

Les sans-papiers : de qui parle-t-on?

Les sans-papiers ne sont pas des immigrés clandestins. Beaucoup d’entre eux travaillent légalement en France depuis de nombreuses années, mais plusieurs doivent détenir une carte de séjour temporaire délivrée par les instances locales. Les lois adoptées depuis une vingtaine d’années concernant cette question sont compliquées, confuses et parfois contradictoires; ce qui permet à des fonctionnaires municipaux de les appliquer selon leur bon vouloir. Avec la montée de la droite, on devinera qu’elles le sont de façon encore plus restrictive. Certains fonctionnaires font obstruction au point de friser (si ce n’est plus) l’illégalité; ils laissent parfois traîner les dossiers, de telle sorte que des immigrés se retrouvent sans carte. Ces derniers n’ont ainsi ni droit au travail ni accès à la sécurité sociale, mais ne peuvent être expulsés puisque leur dossier est en attente de règlement. Cependant, comme la carte d’identité est obligatoire en France, ils risquent d’être arrêtés s’il y a un contrôle d’identité par les policiers, ce qui se produit souvent. Ils sont alors emprisonnés en attendant que leur statut soit vérifié. Sans compter que le refus de renouveler leur carte de séjour entraîne leur renvoi dans un pays avec lequel ils n’ont très souvent plus aucun lien.

Le projet de loi Debré, adopté dans une énorme controverse, prétendait éliminer les vides juridiques et ne combattre que l’immigration clandestine. En fait, il renforce l’arsenal de mesures anti-immigration et continue à nuire aux étrangers qui vivent en France depuis longtemps.

Les sans-papiers ont donc engagé la lutte parce qu’ils n’en pouvaient plus d’être les victimes de lois contradictoires ou floues et des lenteurs administratives, voire des obstructions, qui les maintiennent en situation de précarité, sur fond de menace d’expulsion.

Mes remerciements à Claudie Lesselier et Michèle Larrouy, militantes du collectif féministe de solidarité avec les sans-papiers, pour les nombreux renseignements et documents qu’elles m’ont fournis malgré leur horaire chargé.

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