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Pas facile pour les jeunes féministes d’afficher leurs convictions. Bien sûr, elles refusent les attitudes et les comportements sexistes. Mais, pour certaines, pas question pour autant de compromettre leurs chances d’avancement professionnel ou l’avenir de relations qui leur tiennent à cœur. Un gros débat sur l’affichage…

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C’est au cours d’une discussion organisée par la professeure Carmen Gill, à l’occasion d’un séminaire de premier cycle en études féministes à l’Université du Québec à Montréal, en mars dernier, qu’une quinzaine d’étudiantes ont exprimé leurs difficultés à vivre en conformité avec leur discours, à réconcilier la tête et le cœur. Si toutes ressentent beaucoup de pression, chacune a sa façon d’y faire face.

Tout de même, bien que quelques jeunes femmes ayant pris part à cet exercice hésitent encore à clamer leur féminisme dans tous les milieux qu’elles fréquentent, la majorité sont d’avis qu’elles doivent clairement affirmer leurs convictions.

« Il ne faut pas se faire prendre à son propre jeu, explique Sandra Maheu. Par exemple, dire que nous sommes féministes à certaines personnes et pas à d’autres. Il faut que notre discours reste le même, que nos comportements demeurent inchangés en dépit de l’environnement dans lequel nous nous trouvons. Pour ne pas vivre en contradiction avec soi-même, il faut avoir des convictions et les exprimer, peu importe l’opinion des autres. » Pour certaines étudiantes, omettre de mentionner qu’on a complété une concentration en études féministes à l’université, comme quelques-unes le font lorsqu’elles postulent un emploi, n’est pas une voie à suivre.

Guylaine Grenier prône la cohérence. « Il ne faut pas laisser se creuser un trop grand écart entre nos comportements et nos attitudes dans la sphère privée et dans la sphère publique. Si on ne tolère pas les blagues sexistes de nos amis, pourquoi les tolérer au travail? Il est très important de ne pas nier une partie de sa personne. Il faut se dire qu’on a quelque chose de positif à apporter aux autres en leur faisant part de nos préoccupations », affirme-t-elle.

Par contre, nuance Sandra Maheu : « Il est difficile d’être une féministe forte tout le temps, de toujours défendre ses positions, que ce soit dans un cours ou en face de quelqu’un dans une position d’autorité. Il n’est pas étonnant que certaines femmes choisissent de ne pas toujours intervenir lorsqu’elles sont publiquement confrontées à des situations qu’elles aimeraient dénoncer. » Elle parle d’expérience : « Seule femme à siéger au conseil de gestion d’une coopérative, je devais être dix fois plus convaincante que mes collègues lorsque je rapportais une plainte au nom des employées de l’entreprise. On s’essouffle à toujours devoir être convaincue et convaincante. »

« Il y a des milieux dans lesquels je détonne particulièrement avec mes comportements féministes, comme dans ma famille qui est très traditionnelle et au travail où tous mes supérieurs sont des hommes », ajoute Julie Poirier qui opte de ne pas toujours afficher son féminisme. Le terme, soutient-elle, revêt une connotation négative. L’utiliser auprès de ses patrons pourrait compromettre ses possibilités de promotion. « Si je leur disais que j’ai complété une concentration en études féministes, ils me percevraient comme une militante, une anticonformiste. Je suis célibataire depuis quelque temps, et cela ne m’étonnerait pas qu’on me qualifie de lesbienne sur ces seules bases. Les préjugés sont encore très présents dans les milieux de travail masculins. »

Tout de même, maintient Nancy-Lyne Beaudry, il est préférable de faire connaître ses opinions à son entourage. « Quand les gens savent que je suis féministe, ils agissent différemment en ma présence. Ça influence leur comportement. Ils ne font pas de blagues sexistes, par exemple. »

Sandra Maheu, elle, comprend qu’un certain écart existe entre les opinions et les comportements des jeunes féministes. « Lorsqu’on commence à développer une conscience féministe, surgissent nécessairement des tensions entre ce que nous prêchons et ce que nous mettons en pratique; mais cela est tout à fait normal. Le temps et la maturation de nos idées nous permettent de nous rendre compte des situations discriminantes dans lesquelles nous nous trouvions. Il faut s’en être sortie pour en prendre conscience et décider de tout mettre en œuvre pour les éviter. »

De l’eau dans le « gaz »

De toute évidence, pour ces étudiantes, il est encore plus difficile de vivre en conformité avec leur discours féministe dans le privé. Plusieurs d’entre elles ont d’ailleurs quitté les hommes qu’elles fréquentaient, faute de les voir respecter certains principes féministes, comme la répartition égale des tâches ménagères. « Les relations avec les hommes ne sont pas évidentes, déplore Annie Lafrenière. Bien souvent, ils rendent la discussion difficile, voire impossible. Tout nous retombe dessus. Ils nous disent que nous nous plaignons trop. Par moment, c’est vraiment enrageant. »

Les relations que ces jeunes féministes entretiennent avec leur famille ne semblent pas moins ponctuées de moments tendus. « A force de donner des exemples concrets pour illustrer notre point de vue, notre entourage finit par comprendre. Mais ça prend beaucoup de patience », soupire Anny Thériault. « Mes parents ne me traitent pas de la même façon que mon plus jeune frère, illustre Julie Poirier. Ils sont plus protecteurs envers moi, ne m’accordent pas les mêmes droits de sortie et ne m’ont pas autant encouragée à poursuivre mes études. »

Paradoxalement, les efforts qu’elles doivent déployer pour faire passer leur message dans la sphère privée drainent tellement de leur énergie qu’il leur en reste peu pour se joindre aux luttes menées sur la place publique. C’est du moins ce qu’explique Valérie Valcke, peu portée à prendre part à des mouvements collectifs. « J’aime mieux me centrer sur mon environnement immédiat. A mon avis, il faut voir à être respectée par son entourage, son copain, ses amis et sa famille avant d’aller manifester dans la rue. » Annie Lafrenière abonde dans le même sens. « Amener son voisin à changer d’attitude est plus facile que d’essayer de changer tout le monde en même temps. »

Ce qui ne rallie absolument pas Manon et Véronique (qui préfèrent conserver l’anonymat) pour qui cette attitude ne peut suffire à faire évoluer la situation actuelle. « L’individualisme m’inquiète, résume Marie Girard-Hurtubise. Ce n’est pas qu’avec de simples gestes individuels, dans la sphère privée, qu’on va parvenir à s’attaquer à des problèmes comme le racisme, le sexisme ou la pollution. »

Pour Manon, les interventions publiques constituent une stratégie déterminante. « J’ai toujours milité et participé à des rassemblements féministes. Les gens sont habituellement plus touchés par les coups d’éclat que par ce qui se fait en douceur. Une manifestation est un moyen de prendre la parole, de faire prendre conscience d’un besoin de changement. »

« Pour faire bouger l’ordre établi, les gens qui contrôlent l’argent et qui prennent les décisions au sein des gouvernements doivent être sensibilisés, poursuit Véronique. Les manifestations poussent les gens en place à agir. C’est loin d’être dépassé ou inutile. »

Les fils de féministes : des hommes sous influence?

« Les hommes sont des dangers publics »! Le cri du cœur en provenance du salon a réveillé d’un coup sec Philippe… qui a jugé opportun de descendre en pyjama au salon informer la stridente amie de sa mère : non, lui, tout mâle qu’il était, il ne se sentait vraiment pas de cet acabit. Philippe avait dix ans. « Seize ans plus tard, j’en ris, mais dans le temps, ça m’avait sonné. » Philippe est « fils de féministe »; au dire de plusieurs, une aberration de la nature.

Dans quelle mesure cette exposition prolongée aux doléances, voire à la vindicte, du sexe opposé a-t-elle laissé tracer sur sa vision des femmes, de l’amour… et de lui-même? Nous lui avons demandé, et aussi à Jean-Louis, 21 ans, Mathieu, 19 ans, et Loic, 16 ans. Manqués ces garçons? Jugez par vous-même.

Une mère féministe, ça change pas le monde…

« Une mère féministe, ça ne fait pas vraiment une grosse différence, réfléchit Mathieu. En fait, c’est dur à dire : j’ai jamais eu de mère “normale”. » L’expression traduit parfaitement la difficulté que tous les quatre ont éprouvé en entrevue : comment départager ce qui tient de l’éducation féministe de ce qui découle de l’éducation-maternelle-tout-court, quand ça s’adonne que la seule mère qu’on ait eu est féministe? D’accord, d’accord, les gars. Mais tout le monde brûle de savoir : une mère féministe c’est traumatisant pour un garçon ou quoi? Eh bien, je le jure, on a beau insister, proposer l’anonymat total, les pousser au pied du mur, pas moyen de leur faire déclarer : « Oui, c’est horriblement castrant. »

Plutôt un même réflexe : le féminisme de leur mère, ils le prennent plus « historique » que « personnel ». La quête de l’égalité est une noble cause : comment être contre la vertu? Seul Philippe laissera planer le fantôme d’une rébellion passée. « Si on avait fait cette entrevue il y a quelques années, j’aurais probablement davantage clenché . Mais, je vais te dire, au fond, ce n’est pas le féminisme de ma mère qui m’a dérangé, c’est son militantisme effréné. Moi, j’aurais voulu que ma mère soit là à mon retour de l’école, le soir… Elle se serait battue pour la couche d’ozone que c’aurait été pareil. De toute manière, j’ai digéré: j’ai gardé ce qu’il y avait de bon, et évacué le reste. » Lui et Jean-Louis se déclarent d’ailleurs ouvertement féministes : « Est-ce qu’on peut? » Ben coudonc!

Ils endossent la cause, la chose est entendue. Mais cette cause, qu’a-t-elle fait d’eux? Dans leur vie, leurs amours, les a-t-elle servis ou, au contraire, leur a-t-elle compliqué l’existence? Réponse : ça dépend. Quittons le registre du « féministement correct » pour entrer dans des zones plus grises.

Sauf que…

Au fond d’eux-mêmes, ils se sentent grosso modo moins machos que plusieurs gars. Pourtant, cette « rectitude », ils ne savent pas nécessairement quoi en faire. « Parfois, la façon dont mes amis parlent des filles, c’est carrément ridicule, juge Loic. Par exemple, trouver une fille belle dans la rue, c’est ben normal, mais lui hurler des affaires comme “Wow les belles cuisses!”, c’est niaiseux. Sauf que ce n’est pas toujours facile de parler de ça : je ne veux pas perdre mes amis non plus. » Même commentaire du côté de Jean-Louis : « Des gars avec des oeillères, j’en connais : du style “ma job, ma blonde, ma bière.” Mais dire à un bon copain qu’il a tort, c’est pas simple. »

Visiblement moins machos, sont-ils pour autant très roses? Youps! « Je ne me sens absolument pas rose, réagit Jean-Louis. Parfois même, j’ai l’impression d’être un loup, une brute. Je suis un homme qui fait attention aux femmes, à l’égalité. Pas un efféminé. » Mathieu, lui, n’a pas de problème à se définir « un brin rose ». S’il ne se heurtait de plein fouet à… l’éternel féminin. « J’ai été élevé à faire attention aux filles et tout, sauf que beaucoup d’entre elles ont encore des attentes “clichés”, observe-t-il. Quand vient le temps de former un couple, même les plus affirmées se tournent souvent vers des grosses brutes imbéciles. Y a trop de filles supposément modernes qui restent très stéréotypées dans leur choix d’hommes. » Air connu : les femmes préfèrent les Ginos. Et Mathieu, obscurément, se sent floué. Pour Loic aussi, ces dames envoient un message ambigu : « Les filles veulent un gars respectueux, mais pas rose. Faut qu’on soit très très “viril”. » Sur quoi il enchaîne, laconique : « Moi j’essaie de rester moi-même. Si ça ne les intéresse pas, tant pis. » Des hommes des générations plus âgées reprochent aussi aux femmes de nager en pleine contradiction. Mais parions que, quand on vous a répété depuis que vous êtes haut comme ça que le machisme est très vilain, il y a de quoi être encore plus désarçonné devant le phénomène.

Philippe élargit le débat : « Mon éducation féministe fait que, comment dire, je me sens souvent comme un astronaute qui débarque sur terre attifé pour marcher sur la lune. La gravité étant différente, l’attirail est lourd à porter en maudit! Autrement dit, je me sens mal adapté; la société n’est pas rendue là. » Son malaise se change en colère quand il entend une fille affirmer avec aplomb : « Je ne suis pas féministe ». « Franchement, ça m’écoeure. Je me suis fait rebattre les oreilles avec tout ça. Et maintenant que j’y crois et que j’embarque, les filles décrètent : “on est rendues, ça suffit!” C’est faux : la job est loin d’être terminée. Comme gars, comme chum, comme père, comment dois-je être? Les femmes, est-ce que je dois les protéger, les traiter comme des vaisseaux fragiles, comme des gars, ou comme-des-gars-et-en-même-temps-comme-des-filles? Faut clarifier des choses. On a dit : “le passé était mauvais” et on a mis une croix dessus, mais on n’a pas encore proposé aucun vrai modèle de remplacement. C’est déroutant. »

Auprès de ma blonde

Déroutantes aussi les amours de ces garçons. C’est du moins ce que soutient Guy Corneau. Selon le spécialiste ès rapports homme-femme, la rencontre d’une génération de filles éduquées à être combatives avec les fils des féministes élevés à prêter une oreille attentive aux revendications des femmes fera de nombreux éclopés… dans les rangs de ces derniers. Mathieu reconnaît qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans. « Plusieurs filles sont dures. Tout leur est dû: il faut s’attendre à donner beaucoup et à recevoir peu. C’est le sexisme à l’envers. » Même avec son amoureuse? « Avec ma blonde, sans joke, des fois je marche sur la pointe des pieds. Je n’irais pas jusqu’à dire que je me sens vulnérable, mais si je veux que ça fonctionne, je dois faire plein de concessions. La marge de manoeuvre est mince. Faut dire que j’aime les “tigresses”. C’est macho comme remarque, je sais; c’est ça pareil. Ma blonde est un p’tit boss… comme ma mère! »

Jean-Louis parle aussi de sexisme à rebours. Avec celle qu’il aime, il lui arrive de temps en temps de remettre les pendules à l’heure. « Mon discours nuancé sur les rapports entre homme et femme sécurise ma blonde, et ça lui plaît. Mais elle, elle exagère parfois dans ses généralisations. Je dois lui rappeler que les hommes ne composent pas une secte secrète qui conspire pour garder le pouvoir, et que c’est sexiste de penser ainsi. Faudrait quand même éviter de tomber dans le piège : les filles sont bien, les gars sont atroces. L’égalité, ça doit être “égal” des deux côtés. »

Curiosité: quand ils ont eu l’âge de se lancer à la conquête du beau sexe, ont-ils été abreuvés d’une pluie de directives maternelles? « Ma mère m’a fait confiance, rétorque Loic. Elle sait que je suis un gars correct. » Mais un gars ne macère pas impunément dans un climat pro-femmes sans s’imbiber d’une certaine éthique. Jean-Louis a beau dire que sa mère « n’importait pas beaucoup son féminisme à la maison », il concède tout de même que, quand il est avec sa belle, la voix de sa conscience prend parfois les accents de sa mère. « J’entends : “Laisse-la parler et écoute-la”, “Laisse-la donc décider”, “Demande-lui son avis!”. Je suis leader, mais quand des réflexions comme ça me reviennent en mémoire, j’essaie de mettre la pédale douce. » Mathieu l’assure aussi; veux, veux pas, l’empreinte est indélébile : « Je ne passe pas mes journées à me demander si je suis correct ou pas, mais c’est sûr que ça reste toujours un peu présent en arrière de la tête, cette éducation, et que ça m’influence dans ma façon d’être. Si ça me tanne? Pas vraiment. Maintenant, c’est intégré, c’est presque devenu un automatisme. » Elles en ont de la chance, les filles d’aujourd’hui…

Tout compte fait, messieurs, heureux de ce que votre féministe de mère vous a légué ou…? Loic ne fait ni une ni deux : « Ma mère m’a inculqué de bons principes qui vont m’aider. D’ailleurs, être élevé par une mère féministe ou par une mère tout simplement ouverte d’esprit, je ne pense pas que ce soit si différent que ça. Somme toute, j’ai été bien éduqué, je suis chanceux. » Mathieu pense aussi que sa mère l’a doté d’un bon sens des valeurs : « Elle va être très surprise que je dise cela; je ne manque jamais une occasion de la charrier, de l’asticoter avec les réflexions et les jokes les plus hard core que je peux trouver. Mais au fond, je trouve qu’elle a raison. Je suis fière d’elle. » Quant à Jean-Louis, si sa mère avait été plus extrémiste, il ne sait pas, mais « son féminisme modéré a eu pour effet de piquer ma curiosité plutôt que de me braquer. Mes horizons en sont élargis. Je suis loin de donner 100 % à ma mère sur tout, mais là-dessus vraiment, oui. »

Et Philippe? « Ma mère est très forte, son éducation féministe aurait pu m’écraser. Mais, si je fais le bilan, je pense que cette force, elle me l’a transmise. Surtout, elle ne m’a jamais fait sentir que son féminisme me déniait le droit de prendre ma place comme homme; je ne me suis jamais senti attaqué dans ma virilité. Aujourd’hui, je suis père d’un gars et d’une fille. C’est sûr, il y a une bonne part de son “endoctrinement” que je vais leur transmettre, que je le veuille ou non. » D’une certaine manière, oui, Philippe juge l’héritage maternel « dérangeant »: « J’envie par moment la quiétude d’esprit des gars qui se posent “zéro question” sur les relations entre les hommes et les femmes! Mais sans blague, je suis content d’avoir reçu cette conscience en partage. Et j’y tiens. Reste que, pour un gars, c’est parfois un cadeau empoisonné… »

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