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Photographie de Mme Kristina Henkel

La fin du rose et du bleu

par 

Journaliste à la radio de Radio-Canada et collabore au magazine Urbania. Détentrice d’une maîtrise en gestion du développement international de l’Université de Lund, en Suède, elle s’intéresse de près à l’actualité scandinave et aux enjeux de la coopération internationale. Au fil de ses périples, elle a collaboré avec le journal La Presse, le magazine Clin d’œil et les émissions Macadam tribus et C’est bien meilleur le matin à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Élever son enfant en faisant fi de son sexe? Quelques parents suédois le font. Et Kristina Henkel, consultante en égalité des genres dans le milieu scolaire et préscolaire, soutient cette pratique marginale. Mais ce qu’elle défend surtout dans son dernier livre, c’est l’importance de sortir nos petits des moules liés au genre. De leur donner une gamme variée de possibilités de teintes, entre le rose et le bleu.

En , l’histoire de Pop, 2 ans et demi, a fait le tour du monde. Ses parents, de jeunes Suédois dans la vingtaine, ont choisi de ne pas révéler son sexe. Dans plusieurs journaux, ils ont dit « souhaiter que leur enfant se développe de façon plus libre, sans être contraint dans un modèle préétabli en fonction de son genre ». Kristina Henkel, spécialiste de l’égalité des genres chez les enfants, a été invitée sur plusieurs tribunes pour donner son opinion sur l’affaire Pop. Toujours, elle a affirmé son appui à l’initiative des parents.

De ses expériences comme éducatrice en garderie et enseignante au primaire, la mère de deux bambins a constaté à quel point « les enfants se développent en tant qu’individu unique et non en tant que garçon ou fille ». Une idée véhiculée dans les politiques d’éducation de son pays, qui encouragent la promotion de l’égalité des genres dès la garderie. En , Kristina, alors âgée de 23 ans, a créé la compagnie Jämställt.se (« Égalité »), une firme de consultants qui, « par des programmes de mentorat, des conférences et des films, tente d’équiper ceux qui influencent la jeune génération dans la construction de son identité propre », dixit son site Web.

Dans l’univers de jeu proposé par la consultante, Batman prépare le gâteau d’anniversaire de Fifi Brindacier, la célèbre gamine suédoise affranchie, pendant que cette dernière sauve les opprimés avec Hello Kitty. Pourquoi enfermer nos enfants et, par ricochet, leurs modèles, dans des cases dessinées d’avance? C’est la question que pose le second livre de Henkel, qu’elle cosigne avec Marie Tomicic : Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2 1 (Donnez à votre enfant 100 possibilités plutôt que 2). Sans prôner la mort de Barbie et la fin du rose pour les filles, l’ouvrage invite les parents à être originaux et à devancer leurs automatismes. « Achetez des vêtements de toutes les couleurs et n’ayez pas peur d’agencer une jupe rose à un t-shirt noir », suggère le bouquin. En proposant une multitude de possibilités plutôt qu’une liste de choses à proscrire, les auteures font rimer égalité avec créativité.

Jeune avocat du sud de la Suède, Erik Essaiasson a voulu lire cet ouvrage lorsqu’il est devenu père, il y a un an. « Je crois que c’est important d’être conscient des idées et des attentes, souvent traditionnelles, que nous avons envers une fille ou un garçon en tant que parent. Ce livre a une approche très positive et est rempli de conseils pratiques. C’est presque du type L’égalité des genres pour les nuls! » s’exclame-t-il.

« Étant mère d’un garçon qui a porté des vêtements de toutes formes et de toutes couleurs jusqu’à l’âge de 5 ans, j’ai toujours suivi le débat sur la question vestimentaire des enfants avec grand intérêt », raconte Anna Teresia Berg, 34 ans, qui a trois fillettes et un fiston, âgés de 8 mois à 9 ans. «Quand j’ai feuilleté ce bouquin, c’était la première fois que je voyais la discussion aller plus loin que la satanée question du rose et des robes », se réjouit la conceptrice-rédactrice publicitaire.

De son côté, Malin Björns amène le débat sur la place publique. Cette conseillère environnementale pour la ville de Malmö se bat pour que la municipalité du sud de la Suède ouvre la première « garderie neutre sur le plan du genre ». Dans celle-ci, « il y aurait une réflexion constante sur la notion de genre et aucune différence ne serait faite entre garçons et filles », explique celle qui applaudit les efforts de Kristina Henkel. Malin est la mère de Charlie, 2 ans, qui, tout comme Pop, est élevé de façon à ce que son genre soit imperceptible et insignifiant. « Quand on me demande si mon enfant est une fille ou un garçon, je dis que c’est Charlie. Point », relate la jeune trentenaire.

Selon Nathalie Bigras, professeure agrégée en éducation à la petite enfance au Département d’éducation et pédagogie de l’Université du Québec à Montréal, l’approche de Malin semble excessive. « Le genre fait partie de l’identité de l’enfant. Il est essentiel que celui-ci puisse comprendre à quel genre il appartient. Je crois qu’on peut éviter les stéréotypes tout en développant l’identité liée au genre. » Kristina Henkel, elle, envisage la situation à l’inverse. « Jusqu’où acceptons-nous que les parents, les éducatrices, les enseignants perpétuent les stéréotypes? En sommes-nous offensés? Évidemment, les gens qui essaient de nouvelles façons de faire sont considérés comme étranges et reçoivent de nombreuses critiques. Du moins, au début. »

Dans nos CPE

Au Québec, on est encore bien loin de ces considérations. Nathalie Bigras souligne qu’ici, « rien ne traite de la question du genre dans la formation des éducatrices ». Vérification faite auprès du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Esther Chouinard, de la Direction des communications, confirme que les travailleuses des centres de la petite enfance ne reçoivent pas d’enseignement particulier sur les notions d’égalité des genres.

Ce que déplore Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et codirectrice universitaire de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes sur le mouvement des femmes québécois (ARIR). « Les éducatrices font preuve de bonne volonté. Elles sont convaincues d’adopter un comportement égalitaire. Mais en les observant, on se rend compte qu’elles véhiculent de nombreux stéréotypes sexuels », note celle qui a collaboré à l’étude du Secrétariat à la condition féminine D’égal(e) à égaux. Pour la promotion de rapports égalitaires entre filles et garçons dans les services de garde éducatifs,2parue en septembre.

Francine Descarries donne en exemple les compliments faits tout naturellement aux filles sur leur apparence, mais très rarement adressés aux garçons. Un marqueur stéréotypé également observé par Kristina Henkel de l’autre côté de l’Atlantique. Francine Descarries ajoute que « promouvoir l’abolition de la stéréotypie, c’est aussi adopter des comportements proactifs, comme inciter les garçons et les filles à la mixité. Par exemple, inviter les garçons à la table de dessin et organiser un jeu de voitures en encourageant les filles à participer ». Selon elle, un cours qui aborderait directement la question des inégalités sexuelles amènerait une prise de conscience chez les enseignants et les éducatrices.

Un avis partagé par Kristina Henkel, qui aimerait voir les avancées de la Suède dans ce domaine copiées ailleurs dans le monde. Depuis le tollé soulevé par l’affaire Pop en , la consultante pose et repose la question : « Qu’y a-t-il de si dérangeant à laisser un enfant grandir en tant qu’enfant, et non pas en tant que garçon ou fille? » Pour le moment, aucun élément de réponse ne l’a convaincue qu’il faille cesser d’alimenter les discussions avec ces idées innovantes.

  1. 1Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2 ((Une garderie égale: théorie et pratique), sous la plume de Kristina Henkel, Enjämställd förskola, .

    Le premier livre de Kristina Henkel se veut un outil pédagogique pour les éducateurs en centre de la petite enfance. Offert uniquement en suédois, il propose une base théorique pour instaurer un milieu égalitaire. Quatre mille exemplaires ont trouvé preneur, dans un pays qui compte 8 000 établissements de la petite enfance. Ge ditt barn 100 möjligheter istället för 2, (Donnez à votre enfant 100 possibilités plutôt que 2). Cet ouvrage de Kristina Henkel et de Marie Tomicic s’est vendu à plus de 14 000 exemplaires. Accessible à tous, il fournit une multitude d’exemples concrets et de conseils pratiques, regroupés par thèmes : le langage, l’apparence, les jeux et les émotions. Il est offert uniquement en suédois, mais les auteures préparent une version anglaise.

  2. 2D’égal(e) à égaux. Pour la promotion de rapports égalitaires entre filles et garçons dans les services de garde éducatifs

    Le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine a lancé en septembre un DVD portant le même titre, destiné aux éducatrices des services de garde. Cet outil pédagogique vise à les sensibiliser aux stéréotypes sexuels.

Qu'en pensez-vous?

5 Réactions

  1. iris m h

    Mais comment, alors, répondre à l’enfant qui demande qu’est-ce que font ces seins sur le corps de la femme? Comment expliquer à celle qui un jour aura ses règles ce que ça signifie si elle n’a jamais eu conscience d’appartenir à un sexe? Que dire quand il s’agit de protection sexuelle? Même avant qu’il soit question de protection, que dit-on à son enfant quand on parle de sexe? Comment le prépare-t-on si on ne l’a pas prévenu du sien, de celui des autres? Comment expliquer à un garçon ce que son pénis fait là?
    C’est bien beau tout ça, mais il y a quand-même plusieurs faits sur Terre qui resteront toujours inébranlables; les femmes sont tout de même profondément différentes des hommes, ce qui ne veut pas dire inégales; ni les uns ni les autres ne sont supérieurs, d’ailleurs, il y a des cons des deux côtés.
    Mais il reste que la femme, par exemple, enfante, l’homme non. C’est quand-même une sacrée différence!
    L’homme, lui, autre exemple, développe plus facilement des muscles (corrigez-moi si je m’abuse mais il me semble avoir lu ça quelque-part par un scientifique), il doit donc apprendre à contrôler sa force et son agressivité, ce qui est souvent moins un problème pour les filles.
    Évidemment, certains garçons ne sont pas du tout agressifs,… dans ce cas, il n’y pas de problème.
    Je pense que l’égalité entre les sexes est souvent confondue avec le respect de l’enfant en tant qu’être unique, et, aussi, avec une indifférence du sexe. Ce sont deux graves erreurs, à mon sens.

  2. Philippe

    Il semble avoir une grande confusion dans cet article entre combattre les stéréotypes sexistes ce qui est essentiel et fait partie du programme de formation des éducatrices et éducateurs en petite enfance et le refus du genre qui est une aberration. L’identité sexuelle du petit enfant commence vers 2 ans, la nier comme le fait cette suédoise Malin Björns risque de profondément perturber la psyché de son enfant. Il faut se méfier des extrémismes, une petits gars est un gars et une petite fille est une fille, ils n’ont ni les mêmes jeux, même si souvent ils les partagent, ni les mêmes centres d’intérêts, ni la même façon d’apprendre et de se comporter. En revanche, ok pour mettre fin au stéréotypes culturels genre le rose pour les filles et bleus pour les garçons, les autos pour les garçons et les poupées pour les filles etc…. la présence d’éducateurs en CPE est aussi essentiel pour que les jeunes enfants aient d’autres références que les valeurs féminines.

    Philippe éducateur en petite enfance depuis 13 ans

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