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De plus en plus de pères montent à l’assaut pour obtenir l’égalité parentale au lendemain d’une rupture. Même que l’un d’entre eux, qui a trois enfants, a déjà paralysé la circulation sur le pont Laviolette à Trois-Rivières pour attirer l’attention sur sa situation. Seuls ou en groupe, les hommes s’organisent pour dénoncer un système qui les confinerait dans un rôle de « guichet automatique » et de parent visiteur. Certains vont jusqu’à réclamer la garde conjointe systématique en cas de séparation. La grogne est à ce point tangible qu’un comité fédéral extraordinaire, composé de 23 membres du Sénat et des Communes, s’est penché sur la question. Ces cris du cœur sont-ils révélateurs des préjugés tenaces, particulièrement au sein de la magistrature, qui maintiennent les pères dans un rôle parental de second ordre?

Pour un nouveau partage

Des presque 17 000 enfants touchés par un divorce, plus de 75 % sont confiés à leur mère, et aussi peu que 15 % vivront avec leur père. Les parents se partagent la marmaille dans 10 % des cas seulement. Claudette Mainguy le reconnaît sans hésitation : les mères peuvent bénéficier d’un préjugé favorable lorsqu’il s’agit de déterminer qui aura la garde, surtout si les enfants sont en bas âge. Mais, attention, il ne faut pas sauter trop vite aux conclusions. Selon elle, on observe une évolution au sein des tribunaux, comme dans la société en général, et les jugements sont plus nuancés qu’avant. « Entre et , 19 % des couples séparés se sont retrouvés devant les tribunaux. C’est donc dire que la très grande majorité est parvenue à s’entendre au sujet de la garde des enfants. Et le juge tient compte de trois éléments avant de prendre une décision : quel est le meilleur intérêt de l’enfant, quelle est la conduite des parents, soit la façon dont ils assument leur rôle, de même que leur volonté et leur capacité de communiquer malgré la rupture. »

Certes, le contexte même d’une séparation et les tensions qui s’ensuivent ne facilitent en rien le dialogue entre les ex-conjoints. Et le meilleur intérêt des enfants est encore trop souvent relégué loin derrière les querelles et les différends qui ont conduit à la rupture. « Les sentiments prennent alors souvent le pas sur la raison. On peut comprendre qu’une mère qui s’est occupée à peu près seule des enfants réclame la garde exclusive. D’ailleurs, bon nombre de pères se satisfont tout à fait des quelques jours de garde qui leur sont accordés chaque semaine ou chaque mois, explique Claudette Mainguy. » Par contre, la garde partagée pose beaucoup moins de problèmes lorsque le père a été très présent et qu’il a joué un rôle actif dans l’éducation de ses enfants. « À mon avis, certains modèles de couples préparent à une garde partagée. Chose certaine, ce mode ne peut être imposé systématiquement. Et, sincèrement, je ne crois pas que ce soit le désir de la majorité. »

L’idée n’est pas nouvelle… et a avorté en à l’occasion d’une consultation publique sur la pertinence d’imposer une présomption de garde partagée en cas de séparation. « On n’a pu que constater qu’au-delà des bonnes intentions il faut d’abord et avant tout que les parents aient la volonté de coopérer pour établir un tel mode de garde , souligne Claudette Mainguy. Effectivement, la garde partagée exige une étroite collaboration et une grande communication entre les ex-conjoints. On comprendra qu’un bon climat de dialogue et de compromis ne peut certes pas surgir au moment où le couple se déchire.

Si la médiation peut grandement favoriser la conclusion d’ententes pour le bien-être de l’enfant tout en tenant compte des besoins et des limites des parents, seules la sensibilisation et l’éducation parviendront à briser les carcans qui maintiennent encore les hommes et les femmes dans des rôles parentaux traditionnels. « Lors d’un sondage mené auprès de jeunes de 5 à 12 ans, nous avons été étonnées de constater que, pour 85 % d’entre eux, l’éducation des enfants et les tâches domestiques incombent encore aux femmes. C’est donc sur les mentalités qu’il faut travailler si l’on veut modifier les rôles et ainsi établir de nouvelles relations au sein même des familles. »

Un combat inégal

« Lorsqu’un père se retrouve devant le juge — ce qui se produit dans plus de 20 % des cas —, il n’a à peu près aucune chance d’obtenir la garde partagée si la mère s’y oppose. Les magistrats, très sensibles aux puissants lobbys féministes, ne sont pas impartiaux. Ils ne tiennent pas compte des faits, même lorsque le père a prouvé ses capacités parentales en s’impliquant activement dans l’éducation de ses enfants. Pas plus que dans les causes où les enfants se disent prêts à vivre une garde partagée. »

Yves Coutu en a gros sur le cœur. Père de quatre enfants issus de deux unions, il a récemment perdu la garde partagée d’un de ses fils, qui durait pourtant depuis deux ans. « La mère a fait valoir qu’en raison d’un problème de communication entre nous il était dans le meilleur intérêt de l’enfant de mettre fin à la garde partagée, en dépit du désir de ce dernier de rester près de son père », raconte-t-il. Il est difficile d’évaluer combien de pères sont ainsi déboutés en cour après avoir tenté d’obtenir la garde partagée ou des droits d’accès et de visite plus fréquents. « Au Groupe d’entraide, nous entendons et recevons de nombreux pères qui ont vécu des expériences semblables. Et c’est sans compter ceux qui renoncent à faire ce genre de demande, car ils ne peuvent s’engager dans une bataille coûteuse qu’ils savent perdue d’avance. »

Certaines statistiques laissent songeur, dont une étude du ministère canadien de la Justice qui révélait, en , que 69 % des parents n’ayant pas la garde des enfants éprouvent des problèmes à exercer leurs droits d’accès. « Les enfants ont besoin des deux parents. Il est vrai que certains pères, fatigués de lutter pour occuper une place importante auprès de leurs enfants, se découragent et laissent tomber, reconnaît-il. Mais que faire lorsque l’on doit en plus se défendre contre de fausses accusations de violence ou d’inceste? »

Yves Coutu estime que les hommes comme les femmes doivent revoir les rapports qu’ils établissent avec leurs enfants. Et cela, bien avant la menace d’une séparation. À cet égard, il cite un récent rapport sur la médiation : « Il est temps que les pères jouent davantage leur rôle auprès des enfants et que les mères acceptent de perdre un peu de leur contrôle. » Pourtant, il se souvient qu’après sa première rupture il n’avait aucunement envisagé la garde partagée de son fils aîné. « Il a aujourd’hui 25 ans et nous tentons de rattraper le temps perdu. J’ai pris conscience, après ma deuxième séparation, que je n’avais pas envie de n’être qu’un père occasionnel pour mes trois autres enfants. »

Si la garde partagée lui est alors apparue comme une solution, il convient qu’elle ne peut être imposée à tous. « Il n’y a pas de modèle unique, et je ne crois pas qu’un type particulier de garde puisse être imposé légalement. » Plutôt, il plaide en faveur de formules adaptées à la fois aux besoins des enfants et à la volonté des parents, au lieu de tenir pour acquis que la seule voie valable est celle qui accorde la garde à la mère. « Et ce n’est certainement pas devant les tribunaux, en présence d’avocats qui alimentent la confrontation que nous y parviendrons! » Selon lui, la médiation doit établir un plan parental qui réponde d’abord et avant tout aux besoins de l’enfant. « Un mode de garde adapté à chaque famille, sans reconnaître de privilège à la mère. »

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