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Un bébé sur cinq naît par chirurgie. Et de plus en plus de femmes exigent la césarienne. L’accouchement naturel a-t-il encore un avenir?

Il y a 35 ans, 5 % des petits Québécois naissaient par césarienne. Actuellement, 20 % font leur entrée dans le monde ainsi : c’est quatre fois plus.

Le Dr Daniel Blouin n’est pas de ceux qui s’émeuvent devant cette hausse. « Qu’on ne me serve surtout pas l’argument selon lequel mieux vaut laisser agir la nature, lance ce gynécologue obstétricien du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. Dans certains pays, 1 femme sur 100 meurt en accouchant. La nature fait parfois bien mal les choses. » Il y a 10 ans, le médecin était davantage craintif. « Plus maintenant. Risques pour risques, accouchement et césarienne, c’est quasi kif-kif. » La césarienne est effectivement plus sécuritaire qu’avant. Pas assez toutefois pour empêcher Santé Canada de s’inquiéter : « Étant donné l’augmentation régulière, au cours des dernières années, du taux de naissances par césarienne au Canada, une augmentation du nombre de morts maternelles attribuables aux complications de la chirurgie ou de l’anesthésie est à prévoir », avertit-on dans le Rapport spécial sur la mortalité maternelle et la morbidité maternelle grave au Canada, paru en 2004.

L’Organisation mondiale de la santé évalue le taux acceptable de césariennes à 15 % maximum. Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, le Canada affiche un pourcentage de 22 %, soit 2 % de plus qu’au Québec. Un sommet!

Les statistiques gonflent aussi ailleurs sur le globe, culminant parfois à des pics records. Hier considérée comme une mesure de sauvetage exceptionnelle en cas de situation à haut risque, la césarienne est en voie de devenir pratique courante.

Elle le sera encore davantage avec l’apparition récente d’un nouveau phénomène: la césarienne sur demande. Sans autre indication que la volonté de la mère, pour qui la césarienne ne serait, au fond, qu’une voie plus « moderne » pour donner la vie… Quelle réponse obtient-elle du corps médical ? Un médecin sur trois se dit prêt à accéder à sa requête, indique un récent sondage interne de l’Association des gynécologues et obstétriciens du Québec (AGOQ). À Londres, il y a quelques années, 31 % des gynécologues-accoucheuses déclaraient qu’elles opteraient d’office pour la césarienne pour mettre au monde leur propre bébé!

Abby Lippman est déroutée. « Après des années de bataille contre la surmédicalisation de notre corps, comment en est-on arrivé à vouloir subir une chirurgie inutile ? » s’interroge la présidente du Réseau canadien pour la santé des femmes.

A-t-on le choix?

Il n’y a pas de quoi s’affoler, indique le Dr Claude Fortin, président sortant de l’AGOQ. « On pratique davantage de césariennes aujourd’hui, mais la plupart du temps pour des raisons valables. » Certaines situations médicales, comme le placenta previa (qui bloque le col de l’utérus), commandent d’emblée l’intervention.D’autres sont entrées dans les mœurs : par exemple, on ne fait presque plus d’accouchements lorsque le bébé se présente par le siège. Les temps changent, c’est vrai, confirme Louise Miner, chef du département de gynécologie-obstétrique à l’Hôpital général juif de Montréal. « Il y a cinq ans, si le bébé était plus gros que la moyenne, on tentait l’accouchement. Maintenant, on se tourne plus vite vers la césarienne. »

L’âge de la mère joue pour beaucoup. En 1991, 34 % des bébés naissaient de mères de plus de 30 ans. En 2001, c’était 42 %. Qui dit mères âgées dit augmentation des risques, donc césariennes à la hausse.

La réponse médicale s’ajuste aussi selon l’avancement des recherches. Alors que le taux de césariennes avait connu un certain recul au milieu des années 1990, une vaste étude accréditant la thèse du risque élevé présenté par un accouchement vaginal après césarienne (notamment d’une rupture utérine entraînant la mort du fœtus) a fait remonter la courbe des statistiques. Avec, en toile de fond, un ordre de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada: aucun médecin ne doit entreprendre cette procédure à moins d’être en mesure de pratiquer une césarienne d’urgence dans un délai de 30 minutes. Sous peine de sanctions.

De fait, l’ombre des poursuites médicales plane, justifiant une part certaine du recours à la césarienne. « Nous avons le scalpel moins rapide que nos collègues américains. Mais nous adoptons souvent une attitude préventive, pour ne pas dire défensive », atteste Louise Duperron, gynécologue-obstétricienne au Centre hospitalier universitaire (CHU) mère-enfant de l’Hôpital Sainte-Justine. Manque d’oxygène au cerveau, membre brisé : pour le bébé, les risques liés à la naissance par voie vaginale sont réels. À preuve, cette année, selon l’Association canadienne de protection médicale, un médecin généraliste québécois qui ne fait aucun accouchement verse 1 478 $ en assurances. Un gynécologue-obstétricien, 23 046 $. Quinze fois plus.

« Les cotisations sont révélatrices : un bébé handicapé à la naissance, c’est toute une vie compromise, explique Martine Gagnon, directrice des affaires régionales à l’Association. Il est normal que les médecins veuillent minimiser le danger. » Les conséquences d’une poursuite peuvent être redoutables. Bon an mal an, la firme Ménard, Martin et avocats, spécialisée dans les causes médico-légales, prend en charge une dizaine de cas qui touchent la naissance, rapporte l’avocat Jean-Pierre Ménard. Une décision de césarienne trop tardive, un délai indu avant l’arrivée d’un anesthésiste : nombre d’histoires finissent mal. « Les compensations accordées aux parents peuvent se chiffrer en millions. »

Tout de même. « Oui, il faut de la sécurité; oui, des accidents arrivent et la mort d’un enfant sera toujours dramatique, dit Myriam Tremblay, médecin de famille accoucheuse à l’Hôpital Saint- François d’Assise, à Québec. Mais la technique et la sécurité donnent trop le ton. » Trop, c’est trop, estime aussi Sylvie Berthiaume, présidente sortante de l’Association des omnipraticiens en périnatalité du Québec, dont les membres pratiquent plus du tiers des accouchements. « Un accouchement comporte des risques, oui. Mais est-ce que pour éviter 2 ou 3 cas sur 1 000, on doit couper toutes les femmes ? J’en doute. »

Parfois, oui

Un rapide coup d’œil aux données du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec laisse perplexe : en matière de césarienne, on remarque des disparités non seulement d’une région à l’autre, mais aussi d’un hôpital à l’autre !

Éliminons les cas possiblement justifiés par une césarienne précédente. En 2002, l’Hôpital Saint-Sacrement, à Québec, affichait un taux de césariennes liées à une première grossesse de 11 %; celui de Saint-François d’Assise, à quelques kilomètres de là, de 19 %.

Ne sautons pas trop vite aux conclusions, avertit le Dr Normand Brassard, directeur du département d’obstétrique et de gynécologie au CHUQ-Université Laval. « En 2002, Saint-Sacrement était de niveau 1; on y pratiquait des accouchements moins risqués qu’à Saint- François d’Assise, de niveau 2. Moins de césariennes peut aussi vouloir dire un plus grand recours aux instruments ou à l’épidurale. Une statistique isolée ne révèle pas tout. Cela dit, si vous me demandez si une part de cette différence peut être attribuable à des pratiques différentes, je réponds oui. »

À l’Hôpital général juif de Montréal, on a mis en place un système qui permet d’obtenir un profil détaillé des pratiques par médecin. « Nous nous concentrons sur les césariennes primaires et dites “normales”, pratiquement la seule catégorie où nous pouvons jouer sur le taux, explique la Dre Louise Miner. Effectivement, nous constatons des variations entre individus : devant un tracé fœtal suspect, par exemple, la réaction change d’un médecin à l’autre. Alors que la règle est d’attendre quatre heures au moins en cas d’arrêt du travail, certains choisissent la césarienne au bout d’une heure. Se comparer à la moyenne du département permet à chacun de revoir ses pratiques au besoin. »

Il est aussi possible qu’une petite part des césariennes soient tributaires des circonstances, admet le Dr Brassard. « L’arrivée de la fin de semaine ou le départ en vacances imminent du médecin peuvent, à l’occasion, précipiter les choses. C’est humain. Le travail en équipe, qui permet aux médecins de se remplacer au chevet d’une patiente, diminue l’impact de ces pratiques. »

Le CHU de Sherbrooke fonctionne ainsi en pools de médecins. Et, de fait, cet hôpital affiche le plus bas taux de césariennes au pays (15 %). « Mais il y a plus, confirme Jean-Marie Moutquin, directeur du Centre de recherche clinique. Ici, la moitié des mères sont suivies par des médecins de famille. Les omnipraticiens ont une approche différente de celle des obstétriciens gynécologues. Comment dire… Une plus grande patience, une attitude moins médicalisée au départ. Un suivi de naissance moins “monitoré” aussi. » Des études le démontrent : plus on pose des gestes de surveillance durant le travail, plus grandes sont les chances de repérer un signe anormal. Et donc, de vouloir intervenir, notamment par une césarienne.

Jean-Marie Moutquin attribue aussi le bas taux de césariennes du CHU au fait qu’une infirmière, toujours la même, reste en continu au chevet de la femme en travail. « C’est un facteur clé. » Une étude portant sur 5 000 femmes dans 10 pays va dans ce sens, rapporte l’Institut canadien d’information sur la santé : « Le soutien ininterrompu de personnes professionnelles ou non (membres de la famille) plutôt qu’un soutien discontinu est associé à d’importantes réductions des césariennes. » En Hollande, où 46 % des accouchements sont faits par des sages-femmes, le taux de césariennes était de 13 % en 2001.

Qu’en est-il par ailleurs de la croyance qui veut qu’une césarienne soit plus payante qu’un accouchement pour un médecin? Selon les données fournies par la Régie de l’assurance maladie du Québec, un médecin reçoit en honoraires professionnels entre 330 $ et 440 $ pour un accouchement et entre 281 $ et 360 $ pour une césarienne, selon que les choses se passent le jour ou la nuit, la semaine ou un jour férié, etc.

Soit. Mais sans être une question d’argent, une césarienne programmée reste parfois plus rentable en termes de temps, constate un généraliste qui préfère rester anonyme. En ce sens qu’elle aide certains médecins à mieux gérer leur agenda. « Une césarienne, ça entre bien dans les horaires des docteurs. C’est parfait pour eux. Mais pas seulement pour eux. Bientôt, pour les mêmes raisons, ce sera aussi numéro un pour les femmes. »

Oui, je le veux

Il y a cinq ans, on n’en parlait même pas. Et puis, on s’est mis à lire dans les magazines que des vedettes de Hollywood y recouraient pour prendre moins de poids, pour donner naissance plus tôt et éviter ainsi les vergetures possibles. Pour mieux gérer leur temps ou parce qu’elles n’avaient carrément pas envie de s’épuiser à accoucher. Le syndrome a même été baptisé To posh to push, du nom de l’ex-Spice Girl Victoria Beckham, alias Posh Spice, qui a eu ses trois enfants par césarienne. Ce qu’on a pris pour un caprice de star annonçait un courant troublant : la césarienne sur demande. « Je n’avais jamais eu ce genre de requête en 30 ans d’obstétrique, indique Claude Fortin, président sortant de l’AGOQ. Depuis cinq ans, de temps en temps, j’en reçois. » En mars 2004, une recherche publiée dans le Journal de l’Association médicale canadienne a eu l’effet d’une bombe: l’auteure Mary Hannah, gynécologue torontoise, y défendait l’idée de la césarienne sur demande et laissait entendre que la Société des obstétriciens et des gynécologues du Canada (SOGC) s’apprêtait à endosser officiellement cette pratique.

La Société s’est empressée de diffuser un démenti: « L’accouchement demeure l’option la plus sûre pour la plupart des femmes. » Au Québec, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a aussi refusé de s’engager dans cette voie. L’AGOQ endosse cette position, mais avec réserve. « Je ne voudrais jamais que la césarienne devienne une pratique à la carte, affirme Claude Fortin. Cela dit, il est possible qu’à l’occasion, j’ouvre la porte à certaines demandes. »

Dans les bureaux des médecins, la chose se discute, dit la Dre Louise Duperron, de l’Hôpital Sainte-Justine. « Si une femme attend son premier enfant à 40 ans et ne songe pas à en avoir un second, je serai beaucoup moins réticente à dire oui qu’à une jeune femme de 26 ans. Parce que les risques sont surtout élevés pour la seconde grossesse. » « Au département du CHU, les médecins divergent d’opinion sur la question, observe Daniel Blouin. Mais si je compare avec les débats qui ont eu cours sur l’avortement, les échanges de vues sont nettement moins houleux. »

L’influent American College of Obstetricians and Gynecologists a entériné la pratique de la césarienne sur demande en 2003. Aux États-Unis, la tendance est à la hausse : 2 % des bébés viendraient au monde ainsi. En Italie, où une loi oblige les médecins à se plier aux désirs de la patiente qui va accoucher, 4 % des femmes enceintes opteraient d’emblée pour la césarienne.

Comment expliquer cette tendance ? C’est dans la suite logique des choses, évalue Nathalie Parent, coordonnatrice à la Fédération du Québec pour le planning des naissances. « Des femmes ont toujours demandé à être déclenchées pour accoucher à telle heure, telle date, avec tel médecin, ou pour que le bébé soit avec la famille à Noël ! L’arrivée de la césarienne sur demande n’est qu’un pas de plus. Comme nous vivons dans des sociétés où il faut tout contrôler, tout programmer, et que la césarienne est reconnue comme étant plus sécuritaire qu’avant, pourquoi les femmes ne décideraient-elles pas d’y recourir comme bon leur semble ? »

Tout le monde s’entend, l’ultime raison porterait un autre nom: la peur. Peur des complications de l’accouchement, peur de fournir un effort démesuré, peur de la douleur, peur de l’inconnu. « Quand on prend le temps d’écouter les femmes, de discuter avec elles du déroulement de l’accouchement, de leur proposer des solutions à la douleur (l’épidurale, par exemple), certaines changent d’idée et optent pour l’accouchement. Certaines, mais pas toutes », rapporte la Dre Louise Duperron. « Depuis quand la chirurgie est-elle une réponse à l’angoisse ou à la crainte d’avoir mal? questionne Abby Lippman. C’est insensé ! »

Mais pas surprenant. Parmi toutes les frayeurs des femmes, il y a celle de manquer leur coup. « À force d’entendre de ne pas faire ceci ou cela durant la grossesse, les femmes se sont mises à croire non seulement qu’il y avait danger, mais qu’elles-mêmes étaient LE danger pour le bébé, fait valoir Céline Lemay, présidente du Regroupement les sages-femmes du Québec. Elles se sentent personnellement responsables de tout. Faut-il s’étonner qu’elles développent une relation négative à la grossesse et à l’accouchement? » Il y a 40 ans, perdre un enfant à la naissance était une triste fatalité, se rappelle la Dre Sylvie Berthiaume. « Aujourd’hui, on cherche le coupable : c’est tolérance zéro. »

Ce courant est tributaire d’un certain « terrorisme » technologique, juge pour sa part l’anthropologue Johanne Tremblay, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui s’intéresse aux étapes du cycle de la vie. « Nos existences sont surmédicalisées de la naissance à la mort. On parle ici d’une demande des femmes, mais au fond, le discours biomédical a encore une fois pris le dessus. Et ce discours est encore très masculin. » Peut-être. Mais pour l’instant, le sondage interne de l’AGOQ révèle que deux catégories de médecins sont plus enclins à accorder la césarienne sur demande: les plus jeunes… et les femmes!

La pression est forte pour tout le monde. Y compris les femmes, avance Maria De Koninck. « Les familles sont plus petites, l’entraide n’est plus ce qu’elle était, plusieurs femmes enceintes vivent en silence beaucoup de solitude et d’anxiété, observe la professeure au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval. Elles en viennent à ne souhaiter qu’une chose : faire tout ce qu’elles peuvent pour éviter ensuite de se sentir coupables au cas où les choses déraperaient. Elles perdent de vue la finalité de la grossesse : donner la vie. »

Les femmes ont moins confiance qu’hier en leur capacité d’accoucher, observe également Joanne Tessier, coordonnatrice du collectif Les Accompagnantes de Québec, qui suit des femmes enceintes depuis plus de 10 ans. « Celles que je vois aujourd’hui acceptent plus passivement d’être prises en charge et de s’en remettre au milieu médical. » Les modèles sont par ailleurs rares. « Accoucher est passé d’événement naturel à événement extraordinaire, souligne le Dr Jean-Pierre Moutquin. En plus, comme on fait peu d’enfants, les mères ne veulent courir aucun risque. » La césarienne sur demande est la manifestation d’une obsession : l’enfant parfait.

« Aujourd’hui, nous voulons des garanties mur à mur, dit Céline Lemay. Mais l’incertitude est inhérente à la condition humaine! Avec les échographies répétées, le monitorage intensif lors du travail et, bien sûr, la césarienne, les mères s’imaginent mettre le bébé totalement à l’abri du risque. Un leurre : même en 2005, personne ne peut garantir un bébé 100 % parfait. C’est impossible. » On veut le bébé parfait, d’accord. Mais ce serait bien aussi de se préoccuper de la mère parfaite, fait remarquer Vyta Senikas, vice-présidente administrative associée à la SOGC. « La césarienne n’est pas sans danger pour les femmes. »

Soit.Mais s’opposer à la césarienne sur demande, n’est-ce pas aller à l’encontre du libre choix des femmes de donner naissance à leur façon, principe sacré réclamé par les groupes féministes au cours des années 1970 ?

Non, ont répondu par médias interposés plusieurs associations au moment de la controverse suscitée l’an dernier par la parution de l’article de Mary Hannah. Dont le Réseau canadien pour la santé des femmes. « Le choix illimité du consommateur, cela vaut au garage ou au supermarché. Pas dans le cas d’une chirurgie qui peut mettre inutilement en danger la santé », indique la présidente, Abby Lippman.

La césarienne existe et c’est tant mieux : elle sauve des vies. Mais la réclamer comme un droit, c’est totalement inapproprié, estime Maria De Koninck. « Si on est rendus à associer la césarienne à un progrès médical devant être accessible à tous, on a un sérieux problème. »

Libre choix ? Illusion, plutôt. « On offre aux femmes ce qu’on veut bien leur offrir, fait valoir Geneviève Labelle, du Regroupement Naissance-Renaissance. Nous manquons de maisons de naissances. À Montréal seulement, plus de 600 femmes étaient sur liste d’attente l’an dernier pour être suivies par une sage-femme. Quand chaque femme aura vraiment accès à l’accouchement qu’elle désire, on parlera d’un véritable choix. Et on verra si la césarienne sur demande sera encore un enjeu. »

Bref, une réflexion qui mène tout droit à la question centrale : césariser toutes les femmes sur demande est-il éthiquement acceptable ? Oui, tranche Margaret Somerville, fondatrice du Centre de médecine, d’éthique et de droit de l’Université McGill. « Cette voie peut paraître choquante et je ne dis pas que je suis personnellement en faveur. Je dis qu’éthiquement, moralement ou légalement, je ne vois pas au nom de quoi on peut s’y opposer. Que des féministes le fassent m’étonne d’ailleurs. On dirait oui à l’avortement, même tardif, au nom du contrôle de son corps, et non à la césarienne sur demande ? C’est illogique. »

Faisons preuve de prudence avant de fournir une réponse, estime Michèle Jean, présidente du Comité international de bioéthique de l’UNESCO. Mettons en balance tous les aspects de la question, notamment l’impact socioéconomique. « Comme société, sommes-nous prêts à assumer les coûts entraînés par cette option pour le système de santé ? »

Selon les chiffres du ministère de la Santé et des Services sociaux, un accouchement coûte quelque 1 600 $ (médicaments, tests en laboratoire, séjour) pour une hospitalisation moyenne de deux jours et demi. En comparaison, une césarienne coûte environ 2 400 $ pour un séjour moyen de quatre jours. Sans parler d’une équipe d’intervenants plus considérable. La césarienne pour toutes pourrait devenir un « luxe coûteux », estiment certains. L’Angleterre a tranché : les femmes peuvent avoir une césarienne sur demande, mais à leurs frais.

Le système de santé est déjà sous pression, dit Hélène Vadeboncœur, membre du Comité national d’orientation en périnatalité de l’Association pour la santé publique du Québec et auteure du livre Une autre césarienne? Non merci, paru en 1989, qui sera bientôt réédité. « Est-ce qu’on se mettra à mobiliser des salles d’opération sans raison médicale au détriment, entre autres, de femmes enceintes qui pourraient en avoir besoin d’urgence? C’est illogique et dangereux. »

La chercheuse ne montre pas du doigt les femmes qui font cette requête. « Savent-elles vraiment à quoi elles s’exposent pour leur grossesse présente et les futures ? La césarienne est trop banalisée. Ça n’a pourtant rien à voir avec un plombage chez le dentiste. Le choix éclairé est encore une illusion en obstétrique, plus précisément en ce qui concerne la césarienne. »

Il est impossible de bien informer les futures mères sur toutes les conséquences potentielles d’une césarienne pour une très bonne raison : on ne les connaît pas, indique le Dr Normand Brassard. « C’est exactement pour cette raison que je me refuse, pour l’instant, à soutenir l’idée de la césarienne sur demande. Sans données valides, ce serait farfelu.

Comment parler d’un consentement éclairé si on manque d’éclairage ? Si un jour on dispose d’études solides, on verra. »

Humaniser les naissances, un échec?

« Les méthodes naturelles pour accoucher, c’est comme le féminisme : on n’a plus besoin de ça ! » affirmait avec conviction une participante à un récent colloque sur l’accouchement. Le mouvement d’humanisation des naissances est-il un échec ? « Certaines interventions, telle l’épisiotomie, ont diminué, mais pour ce qui est de faire accepter l’idée que l’accouchement est une expérience humaine complète, on n’a pas du tout avancé, considère Maria De Koninck. Au contraire. Le problème réside dans le fait que ce message n’est pas en cohérence avec le reste : notre approche de la médecine, du corps, de l’humain. Il faut tout remettre en cause. »

Un jour, on risque de payer comme société pour toutes ces césariennes, évalue quant à elle la Dre Myriam Tremblay. « Contrairement à un bébé qui se prépare physiologiquement à sortir durant le travail, celui qui naît par césarienne n’a aucune préparation. On ouvre et bang ! Au-delà des problèmes respiratoires transitoires que l’on note, cela peut-il avoir des conséquences à long terme qu’on ne soupçonne pas ? Peut-être. Et je suis certaine d’une chose : on y perd une culture, un rituel, une expérience unique. »

D’accord.Mais alors, élargissons la marge de manœuvre, répond le Dr Claude Fortin. « Nous ne pouvons plus nous tromper ni à l’échographie, ni dans notre jugement sur l’évolution de la grossesse, encore moins durant l’accouchement. Les parents, les familles, la société, tout le monde place la barre très haut. Nous n’avons plus droit à l’erreur, point. Tant qu’il en sera ainsi, les césariennes risquent d’augmenter. »

Rompre le cercle vicieux

« Lorsque j’atterris dans une nouvelle ville, j’ai en tête le taux de césariennes qu’on y pratique, raconte au bout du fil l’obstétricien français de renommée internationale Michel Odent. Cela m’indique si je peux oui ou non sortir le soir sans danger : à São Paulo (où plus de 80 % des naissances en cliniques privées se font par césarienne), non, à Amsterdam (10 %), oui. »

L’auteur de l’ouvrage La césarienne (Free Association Books, 2004) aime utiliser cet exemple frappant pour démontrer sa thèse : les enfants nés par césarienne risquent de devenir des adultes délinquants et moins capables d’aimer. Pourquoi ? Parce que la chirurgie bloquerait la libération de ce qu’il nomme les « hormones de l’amour » chez la mère et l’enfant. Hormones qui se libèrent naturellement durant l’accouchement. L’obstétricien français s’est rendu très célèbre il y a 30 ans en introduisant les concepts de piscine et de chambre de naissance en milieu hospitalier. Aujourd’hui, il y va d’un cri d’alarme devant l’épidémie de césariennes. Appuyé par des affirmations-chocs, dont certaines propres à soulever la controverse. Attention : son objectif premier n’est pas de diaboliser la césarienne. Cette technique de plus en plus sûre sauve des vies; s’acharner d’urgence à en diminuer le nombre serait même dangereux, avertit-il. « La plupart sont requises parce qu’avec les pratiques actuelles, on n’a plus le choix. Pour le moment, on place la femme dans des situations qui l’empêchent de laisser libre cours au processus physiologique normal. Avant tout, il faut commencer par recréer un environnement le plus naturel possible, et se mettre à l’écoute des véritables besoins des femmes qui accouchent. »

Laissons la nature prendre son temps. Plaçons au chevet de la parturiente une sage-femme qui saura s’adapter à son rythme. Et, ose-t-il dire, au mépris de toute rectitude politique, gardons le père en dehors de cela. « Ce n’est pas sa place. La grande majorité du temps, il ne contribue qu’à élever le niveau de stress de la mère, qui se sent regardée, évaluée, voire jugée sur sa performance.

L’avènement de la participation du père à la naissance et l’accroissement spectaculaire des taux de césariennes ont été des phénomènes concomitants. » « Il y a paradoxe : parce que la césarienne est de plus en plus sécuritaire, on en pratique de plus en plus. Mais ce faisant, met-on en danger l’évolution de notre civilisation ? Je m’interroge. »

Ne banalisons pas la césarienne

« Ne nous cachons pas la tête dans le sable : oui, il arrive que des enfants souffrent durant un accouchement, rapporte le Dr Daniel Blouin. À l’heure actuelle, le taux de paralysie cérébrale est d’environ 3 pour 1 000, soit quelque 200 cas par an. Environ 15 % sont liés à des événements qui surviennent pendant le travail.

Posons l’hypothèse: si toutes les femmes donnaient naissance par césarienne, on sauverait peut-être une trentaine d’enfants par an. La césarienne a du bon. » Et du moins bon, aussi. « C’est vrai : les études démontrent que l’accouchement vaginal serait un peu plus à risque pour le bébé, indique le Dr Normand Brassard, du CHUQ-Université Laval. Par contre, lors d’une césarienne, la mère est plus en danger. » Risque de lacération, d’hémorragie, d’infection de la plaie, risque lié à l’anesthésie. Risque de mortalité plus élevé par 100 000 naissances (2 lors d’un accouchement, 5 lors d’une césarienne planifiée et 18 lors d’une césarienne d’urgence, selon une étude publiée en 1999 dans The Lancet).

Le danger sera encore plus grand lors des accouchements qui suivront : « Il y aura possiblement plus de complications postopératoires, plus de risques que le placenta s’insère dans la cicatrice ou envahisse la paroi musculaire de l’utérus, ce qui peut entraîner la nécessité d’une hystérectomie. » Des études récentes auraient noté un taux inexpliqué de morts in utero lors d’un accouchement consécutif à une césarienne (1,1 cas sur 1000, contre 0,5 sur 1 000 sans opération préalable, rapportait The Lancet en 2003). « Quand on décide de faire une césarienne, il faut mettre l’avenir en perspective », confirme Louise Miner. Les césariennes se font de façon beaucoup plus sûre qu’il y a 20 ans; les risques sont rares. Mais ils existent, rappelle Claude Fortin, président sortant de l’AGOQ. « Sans être alarmistes, ne banalisons pas la césarienne. Ce serait une erreur. »

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