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Recherche d’emploi : une détermination du tonnerre

Pour celles qui se lancent dans les formations sortant de l’ordinaire, trouver du travail tient parfois du tour de force. « La situation s’améliore indéniablement », croit cependant la sociologue Francine Burnonville. Dans les grandes entreprises et les institutions publiques, l’instauration de programmes d’accès à l’égalité depuis une dizaine d’années a permis de recruter des femmes dans des métiers non traditionnels. Linda Boisclair, technicienne de service chez Gaz Métropolitain, a été embauchée il y a sept ans à la faveur de l’un d’entre eux. À son arrivée, elle était seule au milieu de 30 hommes. Une situation pas facile, qu’elle attribue à l’attitude déplaisante d’une minorité. Depuis, de nombreuses femmes ont été recrutées. Mais de tels programmes sont rares dans les PME. « Pour être réellement efficaces, ils devraient être obligatoires. »

Certains secteurs industriels sont toutefois plus ouverts qu’avant à l’arrivée des femmes. « Dans l’industrie du meuble, par exemple, les employeurs ont rapidement compris que les femmes pouvaient constituer une main-d’œuvre très motivée, capable de faire aussi bien, sinon mieux que les hommes », précise Carole Laverdière, coordonnatrice des Services intégrés pour l’emploi (SIPE), à Victoriaville. En 1997, l’École du meuble de Victoriaville et le SIPE décidaient de dispenser une formation de un an en finition de meubles réservée aux femmes. « Sur les quinze inscriptions de départ, douze femmes ont terminé le cours et huit se sont placées en moins de quatre mois, avec des salaires s’échelonnant de 8 $ à 35 $ l’heure », indique Carole Laverdière.

Le manque de main-d’œuvre qualifiée pousse aussi des secteurs industriels, comme l’aérospatiale ou les technologies de l’information, à engager des femmes. Le Centre d’adaptation de la main-d’œuvre de l’industrie aérospatiale suit d’ailleurs de près le taux de féminisation dans les programmes de formation pertinents pour cette industrie. Il a mis en œuvre différents moyens de communication pour tenter d’attirer les filles vers ces secteurs.

Reste que de nombreuses femmes se découragent dans leur recherche d’emploi. Même s’il est vrai que trouver du travail n’est actuellement facile pour personne, celles qui se lancent dans un métier non traditionnel en bavent plus que les autres… « Il faut une détermination du tonnerre pour trouver un emploi », résume Danielle Caron, directrice de Femmes et Production industrielle (FPI), un organisme qui s’occupe d’aider les non-trads de la Mauricie. Là où aucune femme n’a encore été embauchée ou, lorsque ce fut le cas, l’expérience s’est soldée par un échec, les employeurs se montrent réticents. « Ils ont encore peur qu’elles perturbent le travail des hommes et n’ont pas confiance en leurs capacités », dénonce Danielle Caron. Souvent absentes à cause des enfants, pouvant tomber enceintes à tout bout de champ, pas assez fortes… les préjugés sont tenaces! Il y a aussi ceux qui ne veulent pas avoir à construire un nouveau vestiaire ou des toilettes.

« Même lorsqu’elles ont abandonné un emploi traditionnel après avoir réalisé qu’il était mal payé et ennuyeux, qu’elles sont retournées aux études pour apprendre un métier qui leur plaît vraiment et qu’elles sont motivées, il arrive fréquemment que des femmes lâchent quand elles ne trouvent pas une job rapidement », explique Isabelle Dugré.

Une fois en emploi : tenir le coup! Une fois en poste, tout n’est pas gagné. « J’adore mon métier, mais j’ai souvent traversé des périodes de découragement », raconte Linda Boisclair, de Gaz Métropolitain. Sans une détermination farouche, de nombreuses femmes finissent par craquer. Parmi les 88 non-trads interrogées par Francine Burnonville pour le compte de la FTQ, 63 % ont affirmé avoir été victimes d’injustice parce qu’elles sont des femmes, 46 % ont subi du harcèlement sexuel de la part de leurs employeurs, superviseurs, collègues ou clients, 84 % ont utilisé des outils mal adaptés ou se sont senties mal à l’aise. De plus, 71 % considèrent qu’elles travaillent plus fort que les hommes. « Dans les milieux les plus difficiles, comme celui des services correctionnels, il arrive que 10 % des femmes abandonnent après un an », précise la sociologue. Le plus courant? De petites vexations quotidiennes, la surprotection, les blagues sexistes qui ne font plus rire lorsqu’on les entend dix fois par jour… De peur de provoquer des réactions négatives de la part de leurs collègues ou employeurs, elles préfèrent témoigner dans l’anonymat. Et elles dénoncent. Qui un employé bien intentionné qui ressent le besoin d’expliquer à cette électricienne d’expérience comment monter une prise de courant. Qui un client, rappelant la compagnie de peur que le travail n’ait pas été fait correctement… « Si on ne réagit pas aux farces sexistes, on se fait traiter d’allumeuse; si on réagit, alors on est une coincée », raconte une ouvrière. Tout ce qui marque la différence crée des jalousies chez certains. Le retrait préventif d’une employée enceinte, par exemple. Mais aussi les demandes des travailleuses pour des équipements mieux adaptés à leur morphologie, des toilettes séparées… Et il suffit d’une minorité d’hommes aux attitudes désagréables pour leur rendre la vie impossible.

Dans ces conditions, les femmes ont souvent tendance à se culpabiliser, à perdre confiance en elles-mêmes et finissent par lâcher. Tout est alors à recommencer. « L’attitude de l’employeur et des syndicats est primordiale pour éviter de telles situations », explique Francine Burnonville. Là où les syndicats ont été sensibilisés au problème, l’ambiance s’est améliorée. Le syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal, par exemple, a organisé des séances de discussion avec plus de 1 000 employés avant d’intégrer des travailleuses dans ses équipes, et tout s’est bien passé. « Mais les femmes ont souvent l’impression que les syndicats réduisent leurs problèmes à des questions de violence physique ou verbale et de harcèlement sexuel, alors qu’elles souhaiteraient qu’ils se penchent aussi sur la conciliation travail-famille, la santé et la sécurité au travail et la violence psychologique », relève Francine Burnonville. Et la faible représentation des femmes dans les instances syndicales n’aide pas. « Nous avons réussi à créer un comité de condition féminine, mais il n’a aucun pouvoir pour l’instant », raconte Linda Boisclair.

La division sexuelle du travail est aussi cause de démotivation. « Parmi les cols bleus qui s’occupent de jardinage, on confie souvent les travaux intéressants à faire sur les arbres aux hommes, et le désherbage aux femmes », explique Karen Messing, chercheuse au Centre pour l’étude des interactions biologiques entre la santé et l’environnement de l’Université du Québec à Montréal. Dans les travaux de nettoyage, les hommes conduisent les grosses machines, tandis que les femmes époussettent… Mais quand hommes et femmes collaborent, les conditions de travail s’améliorent généralement. Ainsi, dans l’industrie lourde, l’arrivée de femmes s’est traduite par une plus grande utilisation d’appareils de levage pour manipuler de lourdes charges, d’où moins de problèmes de dos chez les hommes. Là où en revanche aucun investissement n’a été fait pour adapter les tâches ou l’équipement, le risque d’accident est élevé. « Malheureusement, beaucoup d’employeurs considèrent aujourd’hui que ce type d’investissement est un luxe », croit Karen Messing.

Dans les catégories socio-professionnelles supérieures, c’est le phénomène du plafond de verre qui, souvent, empêche les femmes de s’épanouir dans leur travail. L’accès plus difficile à des postes de direction reste une réalité. « À tous les niveaux, les préjugés sont tellement bien ancrés qu’il est très ardu de faire évoluer les mentalités », souligne Francine Burnonville. « Surtout qu’au cours des dernières années le travail est devenu de plus en plus dur d’un point de vue psychologique, pour les hommes comme pour les femmes. » Compressions budgétaires, rentabilité à tout prix, pression au rendement… l’époque n’incite pas à la remise en question et au déboulonnage des préjugés!

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