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Dans la navette qui a propulsé l’astronaute Julie Payette au septième ciel, en mai dernier, il y avait trois femmes et quatre hommes. Dans les salles de rédaction québécoises, il y a trois femmes pour… sept hommes. La galaxie de Gutenberg souffre d’un profond déséquilibre.

« Les filles ont envahi la place! », lance Geneviève Guay, rédactrice en chef des émissions d’actualité à la radio de Radio-Canada, où 45 % de l’effectif est féminin. Elle n’est pas la seule à se réjouir des progrès accomplis au cours des deux dernières décennies. « Tout le secteur des magazines appartient aux femmes », renchérit Paule Beaugrand-Champagne, rédactrice en chef du Journal de Montréal. Preuve que les choses évoluent, ces deux femmes ont réussi à franchir le mythique « plafond de verre » pour accéder au sommet de la pyramide de l’information.

Jamais les femmes n’ont été aussi nombreuses ni aussi visibles dans les médias québécois. Elles constituent le tiers des 3 900 journalistes, dont 400 pigistes, recensés l’an dernier par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Elles signent des reportages, des éditoriaux, des chroniques, ont accès à tous les secteurs de l’information. Vont à la guerre aussi. Ah! Céline Galipeau au Kosovo… Elles crèvent l’écran, les reporters. Mais, on le sait, la télé grossit. Et c’est en partie grâce à leur présence au petit écran que les femmes journalistes donnent l’impression d’être presque en aussi grand nombre que les hommes. Illusion d’optique.

Il ne faut pas se méprendre. Si les Québécoises constituent 52 % de la population et 44 % de la main-d’œuvre, elles ne représentent que 34 % de l’effectif global de la presse parlée et écrite. Le métier fait rêver. Bon an mal an, les écoles de journalisme diplôment 60 % de femmes. Mais les bons emplois manquent. Le seul secteur dans lequel elles surpassent les hommes, celui des magazines, se nourrit principalement de la pige, haut lieu de précarité. À l’opposé, les quotidiens demeurent très masculins : trois journalistes sur quatre sont des hommes… Il y a loin du rêve à la parité.

Même à la télé où elles ont le plus progressé au cours des vingt dernières années en raison de l’essor de ce média et de la mise en œuvre de programmes d’accès à l’égalité — elles forment 38 % des salles de rédaction —, les femmes restent sous-représentées, surtout aux postes décisionnels. Plus on monte dans la hiérarchie, plus elles se raréfient…

Nœud de résistance

De tous les « mâles médias », ce sont les quotidiens qui font la plus chiche part aux femmes. Sur ce chapitre, les Québécoises paraissent les plus mal loties au pays. Une étude pancanadienne menée par Armande Saint-Jean, de l’Université de Sherbrooke, et Gertrude Robinson, de l’Université McGill, montre en effet que les Québécoises, désavantagées au départ, ont progressé plus lentement que les autres Canadiennes de 1974 à 1994. Non seulement l’effectif a à peine bougé (30 recrues en vingt ans!), mais les journalistes d’ici ont eu moins accès aux postes de responsabilité, même chez les cadres intermédiaires.

« Il y a un nœud de résistance là », constate Agnès Gruda, éditorialiste à La Presse et rédactrice en chef du magazine Le 30. Elle trouve anormal que, dans son propre quotidien, les hommes décident à peu près seuls du contenu. « C’est évident que les femmes doivent occuper un espace plus grand à la direction de l’information. Il faut que ça reflète la société, que ce soit moitié-moitié. »

Ce ne sont tout de même pas les femmes compétentes qui manquent dans les salles de rédaction. « Des patrons qui étaient loin d’avoir ma formation, j’en ai eu tant et plus! », reconnaît Anne-Marie Voisard, journaliste au quotidien Le Soleil depuis 30 ans. Comme d’autres de sa génération, elle n’a jamais eu à se casser la tête avec les propositions de promotion… Après plus de 100 ans d’existence, Le Soleil — qui ne compte que 18 femmes sur 77 journalistes permanents — vient tout juste de nommer une jeune surnuméraire, Anne-Louise Champagne, chef de pupitre. Une première. La situation est typique des quotidiens québécois : minoritaires, les femmes y font carrière dans un milieu d’hommes dirigés par des hommes.

Barrières invisibles

Même là où elles sont plus nombreuses, les femmes progressent difficilement. Le pouvoir? Très peu le connaissent. Il y a les enfants, bien sûr. Paule Beaugrand-Champagne, cette fonceuse au parcours impressionnant (voir l’encadré La place des femmes, c’est partout), avoue avoir refusé des postes très alléchants parce qu’elle voulait voir grandir sa fille. « Je n’ai pas fait un enfant pour ne pas m’en occuper. » Geneviève Guay, elle aussi mère d’une adolescente, admet que la maternité freine les ambitions. « Des femmes qui auraient toutes les qualités voulues pour occuper un poste de direction vont décliner l’offre. Très souvent, c’est parce qu’il y a de jeunes enfants à la maison… Moins attachées au prestige des fonctions, elles accordent plus d’importance à leur vie privée. »

Pudiques, les femmes parlent de « barrières invisibles », de « plafond de verre », de tradition. Des mots polis pour rappeler le vieux fond sexiste des institutions? La discrimination latente? Voilà un thème gênant que personne n’a envie d’aborder. Ex-journaliste à la télé de Radio-Canada, Francine Bastien l’a fait, elle, dans un livre (L’année des scorpions, les Éditions des Intouchables, 1998). « Ce milieu, malgré la présence importante des femmes, écrit-elle, demeure la chasse gardée des hommes.[…] Le vrai pouvoir appartient à une petite poignée d’hommes qui se tiennent en cercle fermé afin de préserver leur fief. » Elle ajoute qu’il est bien difficile de vieillir à l’écran.

Sous le couvert de l’anonymat, une jeune journaliste de la télé privée soutient que le harcèlement sexuel sévit encore. « Des patrons qui s’attendent à ce qu’on leur fasse les yeux doux, ça existe toujours, croyez-le ou non. » Être femme, cela veut bien souvent dire vivre corsetée. Même en 1999! Aussi longtemps qu’elle a pu le faire, la reporter a caché sa grossesse à son patron « parce qu’il n’aime pas les maternités. » Et c’est de peine et de misère qu’elle a réussi à accumuler les 700 heures de travail requises pour avoir droit aux prestations du régime de l’assurance-emploi. « Vivre une maternité dans de telles conditions, je trouve ça inhumain », avoue-t-elle. Ce n’est pas fini : depuis la naissance du petit, le travail manque. Revendiquer? Où donc? Auprès de qui? Pour quels résultats? La précarité réduit au silence.

Miroir déformant

Il y a vingt ans, 800 femmes accouraient au colloque intitulé Brisons le mur du silence. Avec une liberté de ton qui fait quasiment envie, elles remettaient tout en cause, de la sacro-sainte objectivité masculine à l’image des femmes que véhiculent les médias. Depuis, d’autres voix se sont élevées. À une décennie d’intervalle, Colette Beauchamp (Le silence des médias, Éditions du remue-ménage, 1987) et Myriame El Yamani (Médias et féminismes, Éditions L’Harmattan, 1998) ont dénoncé le machisme des médias. Pour elles, il est clair que la presse traduit bien mal la réalité des femmes. Et cela, en dépit de la féminisation croissante des salles de rédaction. L’augmentation du nombre de journalistes de sexe féminin assure-t-elle aux autres femmes un meilleur accès à l’espace public? Influe-t-elle sur le contenu des journaux et des bulletins de nouvelles? Là-dessus, les avis divergent. « C’est une question qu’on se pose depuis dix ans, répond Paule Beaugrand-Champagne. Y a-t-il une façon féminine de couvrir l’information? Je ne crois pas. Je viens du milieu des magazines (Châtelaine et L’actualité), essentiellement composé de femmes, et j’avais alors la même façon de travailler. Ce qui fait la différence, ce n’est pas le sexe, c’est la conception de l’information. »

Geneviève Guay croit cependant à l’influence déterminante qu’exercent les femmes dans les réunions de production. À l’appui de ses dires, elle raconte comment les filles de l’équipe ont su convaincre un chef d’antenne de l’importance des nouvelles portant sur les prothèses mammaires. Qui s’est d’abord intéressé aux sages-femmes? Aux salaires des travailleuses en garderie? À toutes ces questions taboues : harcèlement, viol, violence familiale, pension alimentaire, etc.? « Je crois, dit-elle, que la présence des femmes dans tous les milieux de travail a fait évoluer la pensée sociale. »

Mais les analyses de contenu laissent songeur. Après avoir scruté 83 bulletins de fin de soirée diffusés du 2 mars au 26 juin 1998, Julie Fortier et Denis Monière, de l’Université de Montréal, en arrivent à une conclusion déroutante : bien que les reporters de sexe féminin soient plus nombreuses à l’écran de la SRC, de TVA et de la CBC, les femmes sont moins souvent interviewées qu’il y a dix ans… Toutes proportions gardées, même les politiciennes y paraissent moins fréquemment que les politiciens. « Les modèles de réussite sociale ou d’influence dans les domaines de la politique, de l’économie et de la société sont toujours massivement masculins », concluent les deux chercheurs.

Féminiser les médias

Tout compte fait, Anne-Marie Voisard se demande si la situation s’est améliorée autant qu’on l’imagine. Les conditions d’exercice du métier? « Je regarde les jeunes mères autour de moi et je ne les envie pas. » La réflexion sur la condition féminine? « Il y a un mot que je n’ose plus utiliser dans mes textes, c’est féministe. Pas parce que mes valeurs ont changé, mais… » La sensibilité journalistique? « La nouvelle est trop souvent prise d’une manière officielle; on ne donne pas souvent la parole aux personnes qui ne sont pas en situation de pouvoir. »

Elle avoue un parti pris pour l’humain contre la bureaucratie, parti pris que des hommes défendent aussi. C’est le cas de son collègue Alain Bouchard qui va jusqu’à réclamer plus de « sensibilité féminine » dans le traitement de l’information au détriment de « l’approche mâle des jeux de pouvoir et des games politiques. » À son avis, les quotidiens aux tirages chancelants auraient tout avantage à revoir leurs façons de faire.

« Les médias doivent devenir women friendly », conclut Agnès Gruda, qui a également noté que les hommes changent. D’ici peu, prévoit-elle, une nouvelle génération arrivera dans les salles de rédaction : plus nombreuses, les femmes travailleront aux côtés d’hommes plus enclins à partager les responsabilités, domestiques et professionnelles, et peut-être aussi le… pouvoir. Optimiste, l’éditorialiste compte sur les jeunes pour corriger un déséquilibre de plus en plus gênant.

Qui sait? Le jour où les journalistes du deuxième sexe trouveront la place qui leur revient dans les entreprises de presse n’est peut-être pas si lointain. Dès lors, espérons-le, les autres femmes — et bien des hommes aussi — se reconnaîtront un peu mieux dans le reflet fugace des médias.

L’équité dans les salles de rédaction

Baromètre de la démocratie Pourquoi les femmes préfèrent-elles les téléromans aux nouvelles? Peut-être parce qu’elles ne sont pas satisfaites de la façon dont les médias traitent l’information, suggère Margaret Gallagher, auteure d’une étude menée par l’UNESCO dans 239 organisations de 43 pays, dont le Canada, entre 1990 et 1995.

Partout dans le monde, l’information reste une affaire d’hommes. Surtout là où le métier revêt le plus de prestige : à peine 8 % de femmes dans les salles de rédaction au Japon, mais 50 % en Estonie, en Lituanie, en Roumanie, en Bulgarie et en Russie. Même majoritaires, les femmes journalistes restent très vulnérables. Les Allemandes de l’Est le savent, elles qui ont fait les frais de la réunification : en trois ans, elles ont vu les postes qu’elles occupaient en ex-RDA passer de 60 à 38 %.

Le schéma est universel : aux hommes les postes clés et le pouvoir, aux femmes les petits boulots et le temps partiel (à peine le quart des emplois permanents à temps plein leur revient). Moins bien payées que leurs confrères, souvent cantonnées dans les secteurs les moins prestigieux, les femmes des médias n’accèdent que rarement au sommet de la pyramide. Partout des « barrières invisibles » se dressent : attitudes, préjugés, procédures administratives, division sexiste des tâches, sous-évaluation des capacités des femmes. De plus, l’organisation du travail ne facilite en rien la conciliation des responsabilités familiales et professionnelles.

Dans cet univers « résolument masculin », la journaliste a tout avantage à se spécialiser dans les secteurs plus prisés des dirigeants, tels que l’économie, les affaires ou la politique, et à traiter l’information selon leur échelle de valeurs. Résultat : les médias reflètent en priorité le monde des hommes.

Pour Margaret Gallagher, une chose est claire : la démocratie exige un rééquilibrage des forces en présence. « L’exigence d’égalité — dans les médias comme ailleurs — ne constitue pas une revendication féministe radicale, conclut-elle. C’est une question des droits de l’homme, qui s’inscrit dans une lutte pour l’avènement d’une véritable démocratie. »

GALLAGHER, Margaret. L’emploi des femmes dans les médias : une histoire inachevée, Paris, UNESCO, 1997.

Masculine Crédibilité

Aux yeux du public, l’information crédible reste toujours le produit des hommes… Un sondage effectué par Le 30 et Le Point Médias en juin 1996 le montre bien. Invités à nommer les journalistes qu’ils jugeaient les plus crédibles, les jeunes de 18 à 24 ans ont dressé une liste déconcertante : aucune femme parmi les dix premiers!

« La place des femmes, c’est partout! »

Paule Beaugrand-Champagne, rédactrice en chef du Journal de Montréal

Toute jeune journaliste, au début des années 60, Paule Beaugrand-Champagne exige de passer par le fait divers, refusant le ghetto des pages féminines. À 31 ans, elle devient directrice de l’information au journal Le Jour. Elle touche à tout, sauf au sport, passe par quatre quotidiens, deux magazines, la CSN, le gouvernement du Québec, la pige. Son credo : la polyvalence. « La place des femmes, elle est partout. » Mais la patronne du Journal de Montréal refuse de privilégier les candidatures féminines. « Je ne fais pas de discrimination positive; j’estime que les femmes ont dépassé ce stade-là. » Elle croit que les femmes jouissent maintenant d’un avantage sur les hommes, puisqu’elles sont mieux formées. Plus nombreuses qu’eux à sortir des écoles de journalisme, elles accéderont d’ici cinq à dix ans aux quotidiens où, pour l’instant, il se fait peu d’embauche. Plus de femmes seront alors en mesure d’occuper des postes de gestion, ce qui pourrait changer l’atmosphère des salles de rédaction. « Moins autoritaires, elles cherchent davantage le consensus que les hommes. Les gens ont donc plus de plaisir à travailler. »

« Trouvez-vous un mentor »

Geneviève Guay Rédactrice en chef des émissions d’actualité à la radio de Radio-Canada

Geneviève Guay avoue un intérêt très clair pour la gestion. Son premier poste, elle l’obtient en 1988, protée par une gang de filles qui en avaient marre demeuree se faire diriger par des hommes. Aujourd’hui patronne, elle écite tout de même de pousser trop fort sur celle qui hésite à accepter un poste, « l’exercice du pouvoir, c’est tellement dur qu’il faut au départ une volonté de fer », mais prodigue de sages conseils à qui aspire aux postes de commande. « Trouvez-vous un mentor au sein de l’entreprise. qyez une vue globale de l’organisation, apprenez à comprendre comment elle fonctionne de haut en bas. Commencez doucement en acceptant par exemle un poste de chef d’équipe qui vous permettra de vous exercer au leadership. Et sachez vous observer avec lucidité. Apprenez à détecter comment vous êtes vue par les autres, comment vos ambitions sont perçues. » Le défi des vingt prochaines années? Il faut rester éveillées et combatives. « Si les femmes continuent de se battre pour avancer, les hommes vont leur faire de la place. Si elles donnent l’impression qu’elles ne sont pas intéressées, ils vont reprendre le terrain. »

Célibataires, sans enfants, mais ambitieuses

D’après l’étude Robinson—Saint-Jean qui a porté sur 114 quotidiens et 118 salles de nouvelles de la télévision du Canada, les femmes journalistes sont plus jeunes que leurs collègues masculins et plus souvent célibataires. Elles ont aussi beaucoup moins d’enfants qu’eux : 59 % n’en ont aucun (contre 31 %). Elles se considèrent plutôt comme des agentes de changement; elles sont d’ailleurs arrivées dans le métier avec le désir de promouvoir des idées nouvelles et d’attirer l’attention sur les problèmes sociaux. De l’ambition? Si. Elles sont plus nombreuses que les hommes à souhaiter une promotion d’ici dix ans.

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