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Le Deuxième Sexe : l’héritage de Beauvoir

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A été journaliste pendant près de 20 ans. Elle a aussi créé et développé le Groupe Femmes, Politique et Démocratie. Depuis quelques années, elle intervient comme analyste, consultante et formatrice au Québec et à l’international.

La Gazette des femmes a fait un saut à Paris, où l’on a souligné le cinquantenaire du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.Visite guidée d’un ouvrage précurseur du mouvement féministe.

Dès sa première semaine de sortie en , Le Deuxième Sexe se vend à 20 000 exemplaires. Porté par le scandale, l’ouvrage sera traduit en 121 langues. Rarement un livre écrit par une femme sur les femmes aura suscité tant de débats passionnés. Cinquante ans après, pouvons-nous voir la trace dans nos vies d’une auteure à la fois idolâtrée et diabolisée? Oui, répondent les féministes Francine Descarries, professeure à l’Université du Québec à Montréal, et Anne Zélensky, présidente et cofondatrice, avec Simone de Beauvoir, de la Ligue du droit des femmes en . Toutes deux étaient de l’aventure d’un colloque international sur Simone de Beauvoir, tenu à Paris en .

« De quelque génération que l’on soit, il faut dire merci à Simone de Beauvoir, affirme Francine Descarries. En plein âge d’or du baby-boom, la philosophe française nous a donné les mots pour refuser le déterminisme de la maternité, pour parler de notre révolte contre le projet de vie essentiellement domestique et familial qui nous était imposé pour la seule raison que nous étions des femmes. Elle nous a permis de concevoir qu’il était possible d’exprimer ce désaccord. D’ailleurs, n’est-ce pas dans la foulée du Deuxième Sexe que les féministes américaines ont construit ce qui est devenu le féminisme de revendication et d’action? Celui qui a particulièrement marqué les esprits et motivé les changements au Québec? »

La Française Anne Zélensky, amie et collaboratrice de Simone de Beauvoir pendant plus de vingt ans, a non seulement côtoyé chez elle une théoricienne géniale de la condition des femmes, mais aussi une participante active du changement dans certaines causes, notamment le droit à l’avortement. « Début 70, au moment où nous venions de fonder le Mouvement des femmes, rebaptisé Mouvement de libération des femmes (MLF) par les médias, Simone de Beauvoir est venue vers nous et s’est engagée à nos côtés dans la lutte pour la reconnaissance du droit de choisir. » À l’époque, entre 800 000 et 1 000 000 d’avortements étaient pratiqués chaque année en France dans l’angoisse et la clandestinité. Bon nombre de femmes en mouraient ou en ressortaient mutilées.

Anne Zélensky a alors l’idée de lancer la Liste des 343 « salopes », un manifeste de plus de 1 000 signatures de femmes, notamment des actrices comme Catherine Deneuve et Delphine Seyrig, qui ont publiquement déclaré avoir avorté. « Simone de Beauvoir nous a proposé d’aller elle-même inviter les personnalités publiques qu’elle fréquentait à signer cet appel à la légalisation de l’avortement. En quelque sorte, elle mettait sa notoriété au service de la cause. D’ailleurs, quand les gendarmes sont venus pour appréhender les jeunes femmes anonymes qui manifestaient avec nous dans la rue, Simone de Beauvoir a elle-même pris la parole pour dire : “Non, c’est nous qu’il faut arrêter”. »

Jusqu’à sa mort en , Simone de Beauvoir est demeurée présidente de la Ligue du droit des femmes. « Elle s’avérait particulièrement intéressée à approcher les féministes viscérales que nous étions. À notre contact, elle avait découvert, affirmait-elle, que le féminisme pouvait être une passion et pas seulement une conviction », rapporte Anne Zélensky.

Au Québec, l’influence de Simone de Beauvoir n’a vraiment été ressentie qu’au début des années 70. Le Deuxième Sexe est alors devenu un ouvrage de référence qui s’est inscrit dans le mouvement de modernisation de la société. Francine Descarries précise : « Bien que nous, les Québécoises, ayons eu, contrairement à nos voisines des États-Unis, la chance de lire la version originale et intégrale du Deuxième Sexe, c’est surtout grâce aux Américaines Kate Millet, Shulamith Firestone et Betty Friedman que la thèse développée par Simone de Beauvoir nous a rejointes. » Selon la sociologue, cette relation indirecte des Québécoises avec l’œuvre de Simone de Beauvoir est significative du caractère hybride du mouvement féministe québécois. « Des Américaines, nous avons pris une attitude pragmatique qui consiste à demander des choses concrètes. Des Françaises, nous avons appris la nécessité de fonder notre action sur une réflexion théorique, notamment celle de Beauvoir. »

Francine Descarries se réjouit que dans l’ensemble, les Québécoises ne se sont pas jointes au concert de voix qui ont cherché à dénigrer de Beauvoir, l’auteure, la féministe, en critiquant la femme, la compagne, ou encore l’amante. Cela, même si bon nombre de journalistes et autres porte-parole du système patriarcal l’ont fait à l’envi et le font encore dès que l’occasion se présente. En fait, de nombreuses femmes du Québec ont très tôt perçu sa vie privée comme une illustration de sa cohérence quant à la liberté tous azimuts qu’elle prônait. Une contribution de poids à l’ouverture d’esprit des Québécois et des Québécoises.

Il est encore trop fréquent à l’occasion de rencontres sur l’œuvre de Beauvoir d’entendre formuler certains commentaires lapidaires à l’encontre de ses propos, notamment en ce qui concerne son refus de la maternité, ou son absence de confiance dans le potentiel des femmes. Au grand plaisir des participantes, le Colloque de Paris, qui a regroupé des universitaires de 37 pays, a été, au contraire, l’occasion de souligner la disponibilité de Simone de Beauvoir à l’égard du mouvement des femmes, le rôle fondateur de sa pensée et son inestimable contribution à la réflexion féministe sur la diversité de thèmes allant de la maternité au lesbianisme en passant par l’identité ou la prostitution. « En fait, très peu de bibles ont été écrites au cours des millénaires et nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper que Simone de Beauvoir en a écrite une qui marquera l’histoire des femmes, estime Francine Descarries. Parions que l’œuvre de Sartre, que Simone de Beauvoir jugeait bien supérieure à la sienne — le philosophe fut son compagnon de vie —, tombera dans l’oubli, alors que Simone de Beauvoir restera un personnage marquant de l’humanité. »

Simone et la relève

« Pour la plus grande partie des jeunes femmes de ma génération, Simone de Beauvoir est un nom vague, à peine connu, comme ceux de Simone Signoret et de Judith Jasmin. Ce n’est pas une auteure qui fait partie des programmes au cégep. » Kateri Lemmens, qui prépare un doctorat en littérature à l’Université McGill, est représentative de la relève féministe. Elle est de celles qui croient que le féminisme de demain devra jouer sur des bases de compromis et de complémentarité à plusieurs égards. À son avis, un des défis provient de la nécessité de rendre aux femmes une féminité autonome et, en même temps, une féminité bien assumée.

Une étude de Geneviève Thibault et de Marie-Josée des Rivières, chercheuses à l’Université Laval, fait écho à ce propos. L’enquête menée auprès de jeunes femmes du milieu universitaire révèle qu’elles « croient que Simone de Beauvoir est l’auteure d’un texte fondateur du féminisme, mais ne recherchent pas un modèle en elle. Par ailleurs, elles ne jugent pas sa vie privée. En général, elles refusent de faire des procès d’intention et tiennent à se distancer des discours des médias pour chercher plutôt à développer leur esprit critique. »

Proche de cette perspective, Francine Descarries souligne l’importance de développer une réflexion et des moyens d’action qui tiennent compte de la complexité des identités et des expériences plurielles des femmes. « À cet égard, dit-elle, il y a tout lieu de s’inspirer de Simone de Beauvoir, qui niait l’existence d’une nature féminine, pour éviter d’entretenir une vision fictive d’un monde homogène de femmes. »

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