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C’est par la parole retrouvée que les citoyennes de Taba ont cherché la paix du cœur. Par leurs témoignages, on leur doit une première en droit international : la reconnaissance du viol comme un crime contre l’humanité.

La douleur marque le visage de Marianne, 45 ans, que la souffrance a vieillie prématurément. Le regard est fuyant, comme absent. Trois de ses enfants ont été jetés au fond de latrines aux premiers jours du génocide rwandais de . « Je les entendais crier ». Ils sont morts par suffocation. Ils avaient 3, 12 et 18 ans. Seule sa fille aînée a pu prendre la fuite. Quant à son mari, il a été tué dans un village voisin. « Moi, je m’en suis tirée parce que je suis Hutue », dit-elle presque en s’excusant. Mais les assaillants lui ont quand même fait payer son mariage avec un Tutsi. Des jeunes l’ont sauvagement violée. « Ils avaient l’âge de mes enfants… », répète-t-elle presque à elle-même. Elle secoue la tête pour chasser les images. « Des fois, je n’arrive même pas à cuisiner. Je pleure et je m’endors. »

Aujourd’hui, Marianne met des mots sur la haine, la honte, la peur et la détresse. Un exploit dans un pays où l’expression des sentiments est réprimée. La prise de parole pour les Rwandaises est d’autant plus difficile aux lendemains du génocide qu’elles préfèrent se taire de peur des représailles. Et puis, comment s’ouvrir aux autres quand vos voisins ou même vos proches ont participé aux tueries? « Je ne comprenais même pas pourquoi j’étais encore vivante. »

Pour s’en sortir, les rescapées n’auront d’autre choix que la solidarité. Plus de 200 survivantes du génocide de Taba, commune du centre du Rwanda, forment l’association Urwnana Rw’Abashaka Amahoro (Réseau des femmes pour la paix) qui relance l’agriculture, l’élevage et le commerce du coin, et surtout permet d’exprimer le non-dit refoulé. « Au début, c’était difficile de réunir les Hutues et les Tutsies. Plusieurs se disaient incapables de parler à leurs voisines », témoigne Godelieva Mukasarasi, instigatrice de cette initiative. Cette travailleuse sociale avait une certitude : les femmes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. Dans les mois suivant le génocide, elles formaient les trois quarts de la population du pays! Encore aujourd’hui, selon les Nations Unies, 34 % des chefs de famille au Rwanda sont des femmes.

Les citoyennes de Taba seront les premières à oser parler de sévices sexuels sur les ondes de la radio nationale. « On voulait donner le courage aux autres Rwandaises, leur dire qu’elles n’étaient pas les seules », explique Mme Mukasarasi. Les témoignages sur les viols collectifs créent une commotion dans le pays. En , Marianne et les autres acceptent de témoigner devant les enquêteurs du Tribunal pénal international (TPI) pour le Rwanda. « Quand j’ai compris ce que les Hutus avaient fait dans ce pays, j’ai su que je ne pouvais pas garder le silence. Même si moi-même je suis Hutue, je ne pouvais l’accepter »,dit-elle.

Avec courage, elles étalent les faits. Beaucoup ont été violées, battues, réduites en esclavage. Les agresseurs ont même mutilé les organes génitaux et les seins de Tutsies ou de Hutues soupçonnées d’aider « l’ennemi ». « Le viol et la violence sexuelle faisaient partie intégrante de la campagne de génocide, inspirés par un sentiment de haine envers les femmes tutsies et perpétrés dans le dessein de faire mourir ou de détruire physiquement, mentalement ou socialement la victime, ainsi que sa capacité de participer à la reproduction et la production de la communauté », peut-on lire dans un mémoire présenté au Tribunal par la Coalition pour les droits des femmes en situation de conflits armés, qui regroupe des juristes ainsi que des associations nord-américaines, européennes et rwandaises.

Créée par le Centre Droits et Démocratie du Canada, la Coalition intervient en tant qu’amie de la cour pour qu’on tienne compte des témoignages des femmes de Taba contre l’ex-maire de leur commune, Jean-Paul Akayesu. Non seulement il a assisté à des viols collectifs sans s’interposer, mais il les aurait même encouragés. « Ne demandez plus quel est le goût d’une femme tutsie. Profitez-en, car elles seront tuées demain », a-t-il déclaré au moment des faits, selon un témoin entendu au Tribunal. En , il est déclaré coupable et condamné à la prison à perpétuité pour génocide et incitation au viol notamment.

Malgré les nombreux viols rapportés de à , c’est la première fois que le Tribunal porte une accusation pour violence sexuelle. Un moment historique pour le mouvement des femmes : le viol est enfin reconnu comme un crime contre l’humanité, comme un acte de génocide. Une reconnaissance d’autant plus cruciale que le viol, selon un récent rapport de la Croix-Rouge internationale, est de plus en plus utilisé comme arme de guerre. « Les femmes de Taba ne connaissaient pas la portée de leur geste. Mais elles savaient ce qu’elles faisaient. Pour elles, c’était nécessaire de condamner Akayesu pour les viols qu’elles avaient subis », affirme Ariane Brunet, coordonnatrice du programme Droits des femmes au Centre Droits et Démocratie, à Montréal. À la suite des témoignages des femmes de Taba, le Rwanda a aussi révisé sa loi pour que le viol fasse partie des actes de génocide les plus graves, pouvant conduire à la peine de mort.

Un précédent qui amène dans sa foulée le TPI pour l’ex-Yougoslavie à reconnaître coupables, en , trois anciens soldats serbes de crimes contre l’humanité pour avoir violé et réduit en esclavage des femmes et des fillettes musulmanes. Le message est clair : le viol et les violences sexuelles ne sont plus considérés comme une conséquence « naturelle » de conflits armés. « Non seulement les citoyennes de Taba ont-elles parlé, mais elles ont obtenu un résultat au bout de la ligne, dit Mme Brunet. Un résultat si grand qu’il a une influence non seulement sur le Rwanda, mais aussi sur la planète entière. »

Jours d’enfer

« C’est ici qu’ils ont tiré, dit Béatrice (prénom fictif) en tournant sur elle-même. Partout les corps… » Aujourd’hui, il n’en reste que des croix. Par centaines. Partout au Rwanda, le long des axes routiers, le regard croise de tels cimetières improvisés, anonymes. « Allez viens! », s’exclame-t-elle en prenant ma main. Au fond du cimetière, les fosses communes. « T’as vu comme ils sont méchants. » Puis elle se tait. Silence à la mémoire des 500 000 à 800 000 victimes du génocide, pour reprendre une formule convenue, d’une monstrueuse imprécision.

Des pommettes saillantes, des yeux en amande, un sourire désarmant. Avec son petit salaire de secrétaire, Béatrice, 24 ans, a la charge d’une sœur, d’un frère et de trois cousines. En plus d’une tante, c’est tout ce qui lui reste de famille. Elle me raconte la peur, la fuite, le deuil. Le flot de ses paroles est ininterrompu, comme si elle n’avait jamais parlé de ces événements. À plusieurs reprises, je lui demande si elle veut poursuivre. Elle me répond par un sourire, et reprend le cours de son récit.

Retour en . Grâce à la complicité de Hutus « modérés », les Tutsis se cachent dans des bananeraies, les greniers de résidences privées, des églises, des écoles. Avec sa famille, Béatrice trouve refuge à l’École technique officielle. « D’une certaine façon, on s’y sentait en sécurité puisqu’elle était gardée par les soldats de la Minuar » — Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (qui n’est pas intervenue pour stopper le génocide). Sentiment de sécurité éphémère. Les Casques bleus quittent les lieux, « sans rien nous dire ». C’est la consternation parmi les 2 000 assiégés. Aussitôt, les miliciens hutus connus sous le nom de l’interahmwe (« Ceux qui combattent ensemble ») font irruption dans l’école et ordonnent aux gens de sortir. La confusion règne. À ce moment-là, personne ne connaît l’ampleur des massacres qui ont cours dans l’ensemble du pays. Les militaires les encouragent à se rendre dans une autre école, à la sortie de Kigali. « Vous allez pouvoir manger et boire. Nous allons assurer votre sécurité », répètent-ils. Béatrice a l’estomac vide depuis quatre jours. La foule n’a guère le choix d’obéir.

Une fois sur place, l’armée ordonne aux gens de s’asseoir au milieu de la route de terre. Une pluie de grenades tombe sur la tête des captifs. Les génocidaires déchargent leur arme. Béatrice s’évanouit. Quand elle se réveille, le matin du , elle se retrouve ensevelie sous les corps de cinq personnes, dont celui de sa propre mère. « Un cauchemar ». Des plaintes se font entendre dans l’enchevêtrement des cadavres. Comme des vautours, les soldats, les miliciens cherchent les survivants. « Ils disaient que c’était pour les sauver, mais ils les achevaient à la machette. »

Dans un instinct de survie, la jeune femme ne bronche pas. Elle entend des voix. Des hommes pillent les cadavres, volent bijoux et argent. Cela dure une longue journée au cours de laquelle Béatrice perd connaissance à plusieurs reprises. Le lendemain, le Front patriotique rwandais (aujourd’hui au pouvoir à Kigali) débarque. « Y a-t-il des vivants? » « Je n’ai pas bougé. D’ailleurs, je ne savais plus très bien si j’étais vivante… » Puis elle se met à remuer. « Je n’en pouvais plus. Je voulais qu’ils m’achèvent! » Elle ne sait pas encore qu’ils la sauveront.

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