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Il aura suffi d’une femme — mais toute une — pour doter Paris d’un lieu de mémoire comme on en fait trop peu, entièrement voué aux femmes et à leur cause commune. Petite histoire d’une grande collection.

Le bonheur dans une ville comme Paris, c’est qu’on n’en finit plus d’y dénicher des trésors. Comme ce lieu exceptionnel, dédié à faire connaître la cause des femmes, qu’est la Bibliothèque Marguerite Durand. Baptisé du nom de sa fondatrice, figure de proue du féminisme de la fin du XIXe siècle au début des années , l’établissement est riche d’un contenu qui témoigne de la condition des femmes au cours des siècles, de leur rôle dans la société comme dans la famille, de leur travail. Et on y présente nombre de leurs œuvres littéraires et artistiques. Facilement accessible, cette bibliothèque constitue une véritable mine d’or pour les chercheuses en matière de questions féminines et féministes.

Passionnée par son métier, la conservatrice Annie Metz a accepté la direction de la Bibliothèque Marguerite Durand avec un enthousiasme qui ne se dément pas, en raison non seulement de son vif intérêt pour l’histoire des femmes, mais aussi de la richesse des fonds patrimoniaux. Cette passion pour la célèbre bibliothèque ainsi que son admiration pour sa fondatrice l’ont amenée à rédiger une brochure sur la vie et l’œuvre de Marguerite Durand. Publiée en , à l’occasion du 60e anniversaire de l’ouverture de cette première bibliothèque officielle de documentation féministe en France, émaillée de photographies et de reproductions d’affiches qui en disent long sur les luttes des femmes pour conquérir leurs droits, La Bibliothèque Marguerite Durand : histoire d’une femme, mémoire des femmes se lit comme un véritable roman.

L’utile se joint habilement à l’agréable, et on y fera de fascinantes découvertes. Ainsi, on apprend avec étonnement que la mère de Marguerite Durand, Anna-Caroline, était l’auteure d’un dictionnaire de femmes célèbres… non publié. Née à Francfort mais élevée en Russie, elle œuvrait comme lectrice pour la grande-duchesse Hélène. À 25 ans, elle donne naissance à Marguerite, le . Sans la reconnaître officiellement et bien qu’il se refuse à épouser sa mère, Alfred Bocher traitera toujours Marguerite comme sa fille. Elle reçoit l’éducation religieuse traditionnelle des jeunes filles de la bourgeoisie, puis s’oriente vers une carrière théâtrale. Son mariage, en , avec un jeune et brillant avocat de l’extrême gauche, Georges Laguerre, l’amène à militer à ses côtés pour défendre la cause du général Boulanger, membre de la Ligue des Patriotes et responsable de la mise sur pied d’un parti politique. La fondation par son mari du journal La Presse est sans doute à l’origine de la vocation de journaliste de Marguerite qui, après son divorce, entre au Figaro où elle crée et dirige une rubrique hebdomadaire. On est en .

L’année suivante marquera définitivement la vie de Marguerite Durand; elle est alors appelée à relater, à Paris, le déroulement d’un congrès féministe international organisé par la Ligue Française pour le Droit des Femmes. S’étant rendue à la salle des Sociétés savantes avec l’idée d’écrire un article humoristique sur « les plaisanteries de ces messieurs et l’émoi des bonnes dames qui devaient en être l’objet », la jeune femme se rend compte que le bon sens n’est pas du côté des tapageurs et, comme le reste de l’auditoire, elle s’émeut d’entendre « les femmes exposer les revendications de leurs sœurs opprimées. » Le congrès est une révélation pour Marguerite Durand et, convertie au féminisme, elle en devient très vite une ardente militante. En , elle crée La Fronde, un journal unique dans l’histoire de la presse, qui fera entendre la voix des femmes et défendra leurs droits. Sujets privilégiés : l’éducation et le travail, ce dernier s’imposant comme thème de mobilisation essentiel du journal. Le premier numéro paraît le , et se vend à plus de 200 000 exemplaires. « De la directrice aux coursières », toute l’équipe est féminine. L’aventure de La Fronde, qui durera jusqu’en , a réuni autour de Marguerite Durand de nombreuses féministes aux noms célèbres. Entre autres, madame Vincent, une militante de longue date qui, en , créa avec Maria Deraismes la Société pour la Revendication des Droits de la Femme; Nelly Roussel qui, à l’occasion de ses nombreuses conférences en France comme à l’étranger, défend la « libre maternité » contre « la maternité sans consentement »; Maria Vérone, militante depuis l’âge de 16 ans, libre penseuse, rédige la chronique juridique à La Fronde sous le pseudonyme de Thémis.

Convaincue, Marguerite poursuit inlassablement son travail de sensibilisation aux droits des femmes et d’opposition au Code Napoléon qui, depuis 100 ans, consacrait l’infériorité des femmes devant la loi dans le mariage et la famille comme dans la société. En , à 46 ans, alors qu’elle est considérée comme « la grande dame du féminisme français », elle se bat pour le vote des femmes, en multipliant discours et conférences sur le sujet. En , elle organise une exposition qui met en valeur les réalisations de femmes célèbres du XIXe siècle — toutes françaises et décédées —, de la comtesse de Ségur à Louise Michel en passant par Bernadette Soubirous et Flora Tristan. C’est à Paris que cette femme généreuse va réaliser son dernier rêve, un projet qu’elle nourrit depuis longtemps : fonder et ouvrir au public une bibliothèque dans laquelle seraient réunies toutes les collections qu’elle a assemblées depuis de longues années. Jusqu’à son dernier souffle, Marguerite Durand va consacrer ses forces à sa bibliothèque. C’est là qu’elle meurt, le , à 72 ans, frappée d’une attaque cardiaque.

Au fil des décennies suivantes, la Bibliothèque Marguerite Durand connaîtra des périodes plus ou moins longues de ralentissement, particulièrement durant la Seconde Guerre mondiale puisque la Mairie du 5e arrondissement qui l’abrite est alors envahie par les Allemands. Sise, depuis , dans les locaux qu’elle partage avec la Médiathèque Jean-Pierre Melville, du quartier Tolbiac, la bibliothèque est fréquentée à 85 % par un public féminin, composé en grande partie de chercheuses, d’étudiantes et de journalistes. Annie Metz, qui se réjouit de la réputation internationale de la Bibliothèque Marguerite Durand, souhaite cependant voir s’accroître l’intérêt des Françaises pour le lieu et les services qu’on y offre. « Pour les années à venir, ajoute Annie Metz, j’aimerais augmenter la documentation provenant de la littérature grise, c’est-à-dire de toutes les publications qui échappent au circuit commercial, tels les comptes rendus de colloques et de séminaires, de même que les thèses. Faites-le savoir aux Québécoises. » Voilà qui est fait!

Une mine d’or pour les Chercheuses

Située dans le 13e arrondissement, cette bibliothèque, unique en France, fait partie du réseau des 63 bibliothèques et discothèques de la Mairie de Paris. Elle est l’une des sept bibliothèques spécialisées du réseau et compte plus de 30 000 livres et brochures, et au-delà de 1 000 titres de périodiques, dont La Gazette des femmes. La Bibliothèque Marguerite Durand renferme également plus de 4 000 dossiers classés par personnalité ou par thème, plus de 4 000 lettres autographes de femmes ayant œuvré dans diverses disciplines, comme madame de Staël, Colette, Louise Michel, Alexandra David-Neel. À cela s’ajoutent plus de 300 manuscrits (roman, poésie, théâtre), de même qu’un fonds iconographique constitué de 3 500 cartes postales anciennes et modernes, 4 300 photographies des XIXe et XXe siècles, parmi lesquelles de nombreux portraits de féministes, contemporaines de Marguerite Durand, et plus de 20 fonds spéciaux d’archives de particuliers et d’associations comme celles de l’Association « Documentation Femmes », des revues Histoire d’elles et Pénélope.

Conservatrice de la bibliothèque depuis onze ans, Annie Metz souligne avec fierté la richesse et la très grande variété des fonds de cette bibliothèque. « Certains documents, extrêmement rares et précieux, ne se retrouvent même pas à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Outre ces fonds, nos dossiers thématiques ou classés par personnalité biographique sont fréquemment examinés. Ils ont l’avantage de réunir, dans une seule ou plusieurs boîtes, des coupures de presse par exemple, dont la consultation, autrement, nécessiterait deux à trois jours de recherche parce qu’elles sont dispersées dans différentes bibliothèques. Il nous arrive aussi de venir en aide aux jeunes étudiantes qui cherchent un sujet de maîtrise en les aiguillonnant vers un domaine susceptible de leur convenir. »

Précisons que la bibliothèque organise des activités et des événements associés à sa mission comme les deux expositions prévues cette année : la première met à l’honneur le fonds de photographies anciennes et la seconde, les dates les plus importantes du XXe siècle pour les femmes.

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