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En ce début de millénaire, La Gazette des femmes cherche à retrouver la mémoire des Québécoises, en marge de l’histoire avec un grand H racontée plus souvent qu’autrement au masculin. Pour accomplir ce travail d’exhumation, un tandem journalistique inédit : la mère et la fille. Leur texte à quatre mains, mettent-elles en garde, est plein de trous : « Il faut le parcourir comme on feuillette un album de famille. »

En cours de fouilles, une ritournelle a surgi du vieux fond folklorique : « Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai. Et le bec, et le dos, et la tête, ah… » Qu’importe le lieu, les grandes avancées des pionnières, illustres ou obscures, passent fatalement par la prise de conscience. C’est partout pareil : un jour, l’alouette n’accepte plus de se laisser plumer vive. La voilà qui réclame des droits, un nid, un territoire. Pour arriver à ses fins, il lui faudra un peu de colère. Et beaucoup de patience…

« Depuis 1900, ce ne sont pas des kilomètres qu’elle a parcourus, la gentille alouette, mais des années-lumière! », s’exclame Mélanie Saint-Hilaire, dont la fibre féministe s’est réveillée en faisant la revue de ce que nos ancêtres ont accompli. « Oui, l’alouette a pris son envol. Mais le ciel lui échappe encore », rétorque la mère, étonnée de devoir reconnaître, malgré les avancées, qu’il est encore trop tôt pour crier victoire sur tous les fronts.

Voilà donc quelques jalons posés sur la ligne du temps. Témoins du mouvement de libération des femmes tout en éclipses.

ET LA TÊTE? L’accès au savoir

Têtue, volontaire, combative : Irma Le Vasseur a bien pu devenir docteure. En 1900, cette petite femme aux cheveux rebelles obtient son diplôme en médecine de l’Université St-Paul, au Minnesota. Elle a 23 ans. Si elle avait attendu l’ouverture du programme de l’Université de Montréal, elle en aurait eu… 50!

Née à Québec d’une musicienne de talent et d’un excentrique, Irma décide tôt de devenir médecin. Québec l’interdit? Elle ira aux États-Unis. De retour au bercail, elle entreprend d’assainir la santé publique. Elle arrache par bill privé le droit de pratiquer la médecine, puis s’allie à Justine Lacoste-Beaubien pour fonder en 1908 l’Hôpital Sainte-Justine. Cinq ans plus tard, elle soigne les victimes du typhus en Serbie. En 1923, cette infatigable finance l’hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec de ses propres économies!

Exceptionnelle, la doctoresse Le Vasseur. Car, en 1900, l’éducation est affaire d’hommes. Le désir de s’instruire va à l’encontre du « saint ministère d’amour » de la femme : mari, marmaille, maison. Mieux vaut être cordon-bleu que bas-bleu. Irma en sait quelque chose : elle meurt « vieille fille », pauvre et oubliée, en 1964. Pourtant, en Nouvelle-France, Marguerite Bourgeoys préconisait déjà l’éducation gratuite et la formation intellectuelle des institutrices. Et 200 ans plus tard, en 1838, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à savoir lire (42 % contre 29 %).

C’est une religieuse, mère Marie-des-Anges du collège Jésus-Marie de Sillery, qui offre à partir de 1925 le cours classique aux filles de Québec. À Montréal, sœur Sainte-Anne-Marie a instauré dès 1908 le premier établissement classique féminin, qui deviendra le collège Marguerite-Bourgeoys en 1926. La première diplômée est la féministe Marie Gérin-Lajoie. Étudiante douée, elle surclasse tous les garçons, lors des examens du baccalauréat. Son succès « inconvenant » ne sera pas rendu public… Car, si les femmes ont droit à l’éducation, au XXe siècle, elles n’ont pas toujours voix au chapitre. L’instruction, soit. Mais les étudiantes doivent préserver leur « modestie », leur faculté de vivre dans l’ombre. Elles accéderont bien tard aux tribunes des médias, au monde universitaire, à la vie politique.

Seulement deux femmes siègent à la Commission royale d’enquête sur l’enseignement au Québec, présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent de 1961 à 1964 : Jeanne Lapointe, professeure à la Faculté des lettres de l’Université Laval, et sœur Marie-Laurent de Rome (Guylaine Paquet), enseignante au collège Basile-Moreau à Montréal. Malgré cela, le rapport Parent, en rendant l’éducation universelle et en créant les cégeps, ouvre toute grandes les portes de l’université à des milliers de filles.

…ET AUJOURD’HUI? La fin des chasses gardées

Si Irma voyait ça! Toutes ces filles à l’université : en 1997, les étudiantes ont enlevé 59 % des baccalauréats et 51 % des maîtrises.

Médecine, droit, architecture, administration, les chasses gardées des hommes tombent l’une après l’autre. Reste à conquérir le génie, l’informatique et les sciences physiques, des champs prometteurs où il n’y a pas trois filles sur dix étudiants.

De surcroît, en dépit de leur formation poussée, les travailleuses ont plus de mal que leurs collègues masculins à dénicher de bons emplois. D’un bout à l’autre de l’échelle, la même distorsion : décrocheuses sans papier ou titulaires de doctorat, elles doivent faire face à un marché du travail plus ingrat pour elles que pour les hommes. De plus en plus souvent, c’est le travail temporaire à temps partiel qui les attend. Avec les petits boulots précaires, adieu, la formation sur mesure, adieu, les belles promotions…

Le milieu universitaire n’est pas exempt de sexisme : en dépit des mesures correctives adoptées par les universités au cours des deux dernières décennies, les progrès sont lents. Si les étudiantes constituent 60 % de l’effectif, les femmes ne détiennent que 20 % des postes de professeurs. Les directrices de département, doyennes et vice-rectrices restent peu nombreuses. Quant aux rectrices, elles constituent l’exception. Il n’y a que chez les chargés de cours, le groupe le plus fragile, que l’équilibre des sexes est atteint.

En outre, les féministes reprochent aux universités de transmettre un savoir androcentrique qui évacue aussi bien les connaissances que la contribution des femmes.* Il faut plus que des cours, des groupes de recherche et même des chaires d’études sur la condition féminine pour rendre justice à l’intelligence de l’autre moitié de l’humanité, disent les critiques qui, en arts comme en sciences, en littérature comme en théologie, réclament une révision des disciplines.

Consolation : les sages-femmes viennent de faire leur entrée à l’université.

ET LE BRAS? L’accès au travail

Non, Géraldine Parent n’a rien d’une image de manuel d’histoire. Toute discrète, cette jeune femme du début du XXe siècle, dans son corsage et ses jupes longues. Rien d’explosif. Pourtant… Géraldine travaille à l’Arsenal de Québec, une usine de munitions située sur les Plaines d’Abraham, au pied de la Citadelle. Pour 7 cents et demi l’heure, soit les deux tiers du salaire masculin, quelque 100 ouvrières exécutent les tâches les plus dangereuses : pesée de la poudre, remplissage des cartouches, vérification des balles. Un faux pas, et ça fait boum!

En 1916, l’industrie de guerre est en plein essor. On apprécie le travail des femmes, patient, minutieux et bon marché. L’Arsenal en emploiera 8 000 pendant la Seconde Guerre mondiale, celles-ci constituant 57 % de la main-d’œuvre. Les conditions sont pénibles : Géraldine planche de 8 h à 21 h, dans une pièce froide qui sent la poudre et le danger. Malgré tout, elle se réjouit. Les usines d’armement n’offrent-elles pas les plus hauts salaires de l’époque? L’industrie textile et le service domestique sont beaucoup moins lucratifs.

Après l’âge d’or de la guerre, la plupart des ouvrières doivent regagner leur foyer, ou se recycler dans des métiers dits féminins, donc sous-payés. Le sort des infirmières et des institutrices n’est guère reluisant. Les maîtresses des écoles de rang gagnent 50 % de moins que leurs collègues masculins, qui gagnent moins que les instituteurs en ville, qui gagnent moins que leurs homologues anglophones! La « belle brume » des Filles de Caleb peut bien faire pleurer…

Les travailleuses sont beaucoup moins syndiquées que les hommes, car les syndicats ont longtemps été réticents au travail salarié des femmes. À la fin des années 1930, de plus en plus de militantes dénoncent les iniquités : Laure Gaudreault défend les droits des maîtresses d’école, Madeleine Parent dirige le Syndicat des ouvriers unis du textile d’Amérique (AFL), et son amie Léa Roback fait descendre dans la rue 5 000 travailleuses du vêtement, en 1937. Ces pasionarias payent pour leurs convictions : Madeleine Parent, arrêtée six fois, n’échappe à la prison que par un cheveu.

D’autres femmes s’entendent à brasser des affaires. Dans sa cuisine de Lévis, Dorimène Desjardins administre la première caisse populaire. La veuve Malvina Lépine dirige avec brio, de 1917 à 1937, l’entreprise de pompes funèbres que lui lègue son mari. Elle introduit même les premiers corbillards-automobiles!

En 1927, Alexina Croteau, une fermière abitibienne mère de onze enfants dont cinq couples de jumeaux, emprunte 50 $ au curé de Portneuf pour fonder une entreprise agricole… et a tant de succès qu’elle obtient la Médaille du mérite agricole. En 1999, le Regroupement des femmes de l’Abitibi-Témiscamingue crée un prix à son nom pour rendre hommage à une personnalité féminine qui a à la fois travaillé au développement de sa région et fait valoir les intérêts des femmes.

Une à une, les Québécoises conquièrent les fiefs du travail masculin.

…ET AUJOURD’HUI? Plein les bras et… le dos

Comparativement à la Géraldine de l’Arsenal, les femmes ont aujourd’hui la partie belle. Elles constituent 44,6 % de la population active et ont accès à tous les métiers et professions (hormis la prêtrise, pas très courue au demeurant). Elles brassent des affaires, créent des entreprises (le tiers des PME), entrent — à pas feutrés — dans le Saint des Saints de la très haute administration. La réalité a tellement changé qu’il a fallu féminiser les titres d’emploi.

Un slogan jadis révolutionnaire, « À travail équivalent, salaire égal! », a désormais force de loi : la Charte québécoise des droits et libertés de la personne interdit toute discrimination fondée sur le sexe, la grossesse et l’état civil. Mariée ou pas, la salariée jouit des mêmes droits que le salarié. Congé de maternité en plus… En théorie, tout semble parfaitement équitable. En pratique? C’est une autre paire de manches.

Globalement, les femmes gagnent toujours 30 % de moins que les hommes, et restent cantonnées dans des secteurs moins payants : le travail de bureau, les services, la vente, l’enseignement et la santé. Ce qui n’arrange rien, elles occupent 70 % des emplois à temps partiel. En fait, près de 400 000 Québécoises (27 % des travailleuses) doivent se contenter de petits boulots. La proportion augmente sans cesse. Un choix? C’est le plus souvent un pis-aller, une réponse au chômage déguisé.

La montée du travail autonome inquiète aussi. À moins d’être elle-même employeure, la travailleuse indépendante, dont le revenu moyen s’élève à 15 000 $ par an, vit chichement. Horaires à géométrie variable, revenus capricieux, isolement en prime, celle-ci n’a guère plus de protection que la travailleuse du début du siècle : ni congés payés (pas plus à Noël qu’à la mort de sa mère), ni assurance-emploi, ni régime de retraite, ni congé de maternité.

Donnée inquiétante entre toutes : l’écart entre riches et pauvres se creuse. Sur dix Québécois démunis, comptez six femmes. Au début de ce millénaire, les acquis du syndicalisme paraissent bien fragiles. Les petites-filles de Laure Gaudreault, de Léa Roback et de Madeleine Parent ont toujours… du fil à retordre.

ET LE VENTRE? La régulation de la fécondité

Lucie Pépin en a des papillons dans le ventre. Le 22 octobre 1999, avec d’autres pionniers de la planification familiale, elle célébrait le 30e anniversaire de l’adoption de la Loi sur l’avortement thérapeutique qui a décriminalisé la contraception au Canada.

Il y a de quoi fêter. Lorsque Lucie Pépin est jeune infirmière, vers 1960, les conditions dans lesquelles les femmes accouchent la bouleversent. « Les mères de famille nombreuse se réveillaient de l’anesthésie en larmes, épuisées. Et le médecin leur disait : “Vous allez vous remettre, madame. Je suis sûr de vous revoir l’an prochain.” » Une malédiction, la maternité?

Non, décrète Lucie Pépin. Cette femme à l’air rangé, avec son grand sourire et son chignon bouffant, s’allie à des médecins, dont la gynécologue Lise Fortier, pour ouvrir à Montréal, en 1966, la première clinique de planification des naissances au Québec. Pendant cinq ans, en tant que bénévole, elle démythifie la contraception, fait du lobbying auprès du gouvernement fédéral et importe des stérilets des États-Unis (dans son sac à main!). Les membres de son équipe, qu’on nomme les « Amazones », organisent la recherche sur la pilule, militent pour que les femmes mariées puissent signer elles-mêmes des autorisations médicales, introduisent la ligature des trompes, la vasectomie et l’avortement. Une tâche ingrate? « La plus belle période de ma vie », réplique l’infirmière, aujourd’hui sénatrice à Ottawa.

Le clergé tonne, naturellement. Mais, pour Lucie Pépin, « bien bonne catholique » par ailleurs, la régulation des naissances est une affaire de santé publique. De tout temps, la contraception a existé. Au Bas-Canada, jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’intervalle moyen entre les naissances est de 23 mois. Les femmes pratiquent l’allaitement prolongé, le coït interrompu, et ont recours à la pharmacopée populaire pour espacer les grossesses ou avorter. Une tisane de sang-dragon (plante au nom évocateur de sanguinaire du Canada) fait des miracles, paraît-il… La diffusion de ce genre d’information pousse Mgr Ignace Bourget à mettre à l’index, en 1871, un manuel sur la sexualité et la contraception.

En moyenne, les Canadiennes ont 7,8 enfants en 1825; 6,3 en 1845; 4,8 en 1867. Mais, au début du XIXe siècle, les familles nombreuses restent une réalité : un cinquième des Québécoises ont plus de dix enfants, malgré l’apparition des condoms et pessaires (diaphragmes).

La distribution d’information ou de matériel contraceptif devient illégale en 1892. Mais les femmes détectent vite la fonction réelle des produits annoncés discrètement comme des crèmes « d’hygiène vaginale » ou des pilules pour combattre « l’irrégularité féminine ». Le Every Woman Marvel Whirling Spray, offert dans le catalogue Eaton de 1901, est en fait une mousse spermicide. Et, vers 1890, les quotidiens anglophones proposent à mots couverts 11 potions abortives. Dès 1900, le nombre d’avorteurs clandestins explose. C’est le temps des sordides histoires d’avortements faits à l’aide de poison, d’aiguilles à tricoter, d’un couteau de boucher. Les cas d’avortées martyres émeuvent la conscience publique.

L’entrée des femmes sur le marché du travail rend la maîtrise de leur fécondité essentielle. On n’a pas besoin de dorer la pilule pour la faire avaler aux Québécoises qui, malgré l’interdiction du pape, s’adaptent vite à la contraception moderne. Les « Amazones » ont réussi : les femmes subissent de moins en moins de grossesses indésirées.

…ET AUJOURD’HUI? Les femmes à… plat ventre

La recette de la contraception, les femmes l’ont bien apprise. À un point tel que, dans un Québec naguère si fécond, la stérilité semble de nos jours devenue la norme. Jamais le taux de natalité n’a été aussi bas chez nous. En 1998, on y comptait 75 794 naissances, soit un taux d’accroissement de la population de 10,3 %, c’est-à-dire un Québécois de plus par groupe de dix. Quarante ans plus tôt, il y avait près de 144 000 nouveaux bébés, et le taux d’accroissement frôlait les 30 %. Mais, déjà, la chute s’annonçait.

Les démographes ont beau s’émouvoir, l’indice de fécondité a atteint un creux depuis vingt ans : il n’est plus que de 1,4 enfant par femme.

Pilule, stérilet, condom, vasectomie et ligature de trompes (le Québec a le plus haut taux de stérilisation volontaire au monde), nous avons le choix des moyens. En cas d’échec, il reste l’avortement qui augmente constamment depuis 1980 dans tous les groupes d’âge. En 1997, 30 000 Québécoises y ont eu recours, soit une grossesse sur quatre… Bref, nous avons les moyens de ne pas avoir les enfants que nous ne voulons pas. Mais avons-nous les moyens de faire ceux que nous voudrions? Pas sûr.

En dépit des mesures sociales adoptées au cours des années — allocations familiales, garderies et congés parentaux —, nombre de contraintes freinent le désir d’avoir un enfant chez les jeunes couples. De nos jours, commencer une famille paraît aux yeux de beaucoup comme une entreprise audacieuse, voire téméraire, plus risquée et moins valorisée que lancer une PME… Fragilité des unions, endettement, précarité de l’emploi, la raison penche du côté de la stérilité. Dans les milieux hautement compétitifs, la grossesse peut compromettre une carrière à peine amorcée : on l’accuse même de lèse-productivité. Quoi, encore enceinte? Comme les bons emplois manquent, un nombre croissant de jeunes femmes se retrouvent sans protection aucune. Dans ce contexte, un enfant risque de coûter cher.

Alors que 70 % des Québécoises ayant des enfants de moins de 16 ans sont au boulot, la conciliation travail-famille pose un important défi. Un défi d’autant plus difficile à relever que la nouvelle économie fragilise les plus faibles.

ET LA MAIN? Donner sa main sans tout perdre

THAÏS-Lacoste-Frémont… Ce grand édifice, qui abrite le Conseil du statut de la femme à Québec, porte depuis le mois d’octobre dernier le nom d’une femme plus grande encore. Féministe et suffragette, Thaïs Lacoste-Frémont a marqué sa ville.

Née à Montréal en 1886, Thaïs est issue d’une dynastie de militantes. Sa mère, lady Lacoste (Marie-Louise Globensky), s’engage à fond dans la société féministe Saint-Jean-Baptiste; ses sœurs Marie (Lacoste-Gérin-Lajoie) et Justine (Lacoste-Beaubien) sont aussi des activistes réputées. Thaïs s’installe à Québec après son mariage en 1910. Elle élève ses quatre enfants, puis, à compter de 1929, donne des conférences sur le rôle des femmes dans la société. Elle milite pour le droit de vote, crée un bureau d’emploi féminin et se lance même en politique internationale! En 1932, elle devient la première Canadienne à siéger à la Société des nations à Genève. Son objectif? Avec d’autres militantes, mettre au monde une Commission sur la condition de la femme. Ce qui sera fait en 1947.

Jusqu’à sa mort en 1963, Thaïs Lacoste-Frémont a fait une longue guerre pour acquérir la reconnaissance juridique des femmes. Imaginez : au début du siècle, la Québécoise ne peut pas voter, ni être héritière légale, ni faire des transactions financières, ni exercer un métier sans l’autorisation de son mari. Jusque dans la Constitution canadienne, le mot personne exclut le sexe féminin! Le statut de personne, les Canadiennes l’obtiennent en 1929. Signe que l’air du temps change, elles avaient arraché le droit de vote en 1918. Les Québécoises le gagnent en 1940. Le clergé catholique, qui s’oppose férocement à l’émancipation féminine, règne en maître sur une société plutôt conservatrice.

Sur le plan légal, la femme mariée est la plus vulnérable. En donnant sa main, elle renonce à ses droits déjà modestes; baguée et connue sous le nom de son mari, elle fait vœu de lui obéir. Ce n’est qu’en 1964 que Claire Kirkland-Casgrain fait voter la « loi 16 » qui donne aux femmes mariées la capacité juridique de gérer leurs propres biens et d’exercer une profession. L’égalité des conjoints sera inscrite au Code civil en 1981.

Quant au pouvoir… Pour les femmes, il s’exerce à travers un homme, souvent leur fils ou leur époux. Les ambitieuses font carrière par intérim, en « éminences grises ». Ainsi Auréa Cloutier, l’adroite secrétaire de Maurice Duplessis, qui gère ses finances d’une main d’acier. Un autre exemple : Thérèse Casgrain qui, en 1921, remplace son mari malade et mène pour lui sa campagne pour les élections fédérales. Une fois son mari guéri, et élu, elle s’éclipse de la politique officielle pendant… 20 ans, avant de se porter candidate pour les élections fédérales de 1942. Elle mettra encore dix ans avant de se faire élire chef du Parti social-démocrate du Québec. Depuis 1961, bien des jupons ont tâté le velours bleu des sièges de l’Assemblée. La présence de (quelques) femmes à ces postes clés change bien des attitudes. Mais ces précédents créent-ils une norme?

…ET AUJOURD’HUI? Rênes du pouvoir en main

Claire L’Heureux-Dubé avait 12 ans quand le droit de vote a été accordé aux femmes. Qui aurait pu imaginer que la petite Rimouskoise se retrouverait un jour juge à la Cour suprême du Canada?

Une époustouflante série de premières a jalonné la seconde moitié du XXe siècle. Main de fer, gant de velours (ou vice-versa), de plus en plus de femmes s’imposent dans tous les lieux de pouvoir et de décision. Mais, exception faite des commissions scolaires (conseillère, est-ce payant?), elles restent partout minoritaires. Le pire endroit? Les mairies. Sur dix maires, on ne trouve en moyenne qu’une seule femme.

En dépit des progrès accomplis depuis l’arrivée de Claire Kirkland-Casgrain chez les députés et malgré le fait que les femmes représentent 52 % de l’électorat, l’Assemblée nationale reste très masculine : trois élus sur quatre sont du même genre.

L’appareil syndical n’échappe pas à la norme : les hommes président, les militantes jouent un rôle secondaire. Dans les grandes entreprises, les conseils d’administration et la haute direction demeurent le fief des hommes. Quant au quatrième pouvoir, il souffre lui aussi d’un profond déséquilibre : les femmes ne constituent que le tiers des journalistes et elles ont encore très peu accès aux postes clés dans les médias.

Du parlement à la mairie, du tribunal à la salle de presse, de la grande entreprise à la centrale syndicale, c’est du pareil au même : le pouvoir reste entre les mains des hommes. À quand la première ministre du Québec?

ET LE CŒUR? Le droit à la passion

De grands yeux francs, sous des sourcils épilés et des boucles blondes. Une bouche rieuse. Des toilettes extravagantes… La diva a un nom qui dissonne : Jean Desprez! Ce pseudonyme cache une dramaturge de renom, et l’une de nos premières journalistes.

Si le nom masculin s’est imposé, c’est par nécessité. Laurette Larocque, née à Hull en 1906 d’une institutrice et d’un libraire, s’est consacrée toute jeune à la littérature. Elle étudie le théâtre à Paris, fonde dans les années 1930 des écoles d’art dramatique à Montréal et à Ottawa, joue dans un radioroman. Laurette rêve aussi d’écrire, mais elle se fait retourner ses manuscrits. Pour réussir, elle se crée une identité masculine : Jean Desprez. Ce mâle imaginaire signera plus de 30 séries radiophoniques et télévisées, 160 adaptations de pièces de théâtre, 4 pièces, un roman, plus de 75 nouvelles et 250 critiques dramatiques! Le jour de son décès, à 57 ans, Jean rédigeait le 6 020e épisode de sa série pour enfants, Jeunesse dorée.

Mue par la passion, Jean Desprez enfonce des portes qui restent fermées au commun des mortelles. Aux fées du foyer, ce n’est pas le dépassement, mais l’oubli de soi qu’on demande. Mariage ou dévotion : ce sont les deux coups de cœur qu’on autorise à la femme, confinée à son sempiternel « ministère d’amour ». Certaines artistes font cependant fi des interdits. En 1935, on compte 55 musiciennes francophones qui, marchant sur les traces de la cantatrice Emma Albani, mènent une carrière internationale. Mais les filles de bonne famille, qu’on encourage à jouer du piano ou à dessiner, font scandale quand elles s’y consacrent à temps plein. Et la Bolduc, qui nourrit huit enfants de ses chansons, peut bien turluter!

Les créatrices se butent au manque de moyens et à l’indifférence. Ainsi, le peintre Pierre Gauvreau du Refus global, un jour qu’il manquait de toiles, a repeint sur une œuvre de sa femme… Lorsque Dominique Michel et Denise Filiatreault créent Moi et l’autre, à la télévision, les noms des auteures ne figurent même pas au générique!

Et que dire du sort des sportives? En plus d’être soupçonnées de négliger mari et enfants, elles se font accuser d’immoralité. Les bien-pensants de Montréal poussent les hauts cris lorsque Ludmilla Chiriaeff — celle-là même qui créera les Grands ballets canadiens — commence à enseigner le ballet classique : faire lever les jambes, quelle impudeur! La société québécoise est bien prude… Et le sport au féminin n’est guère encouragé. « Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte », affirmait au début du siècle Pierre de Coubertin, le fondateur des jeux olympiques modernes. Aux Jeux de Los Angeles en 1932, quatre ans après l’admission officielle des femmes, la première Québécoise est médaillée : Hilda Strike remporte l’argent au 100 mètres course. Le sexisme? Hilda ne connaît pas. « J’ai bien d’autres problèmes, dit-elle, comme trouver l’argent et un endroit pour m’entraîner! » Peu à peu, les athlètes gagnent leurs lettres de noblesse. Mais tout n’est pas gagné : encore récemment, on traitait de lesbiennes les joueuses de hockey…

Athlètes ou artistes, les dames de cœur ont nourri de leurs propres rêves la lutte pour l’évolution des mentalités et l’émancipation de la femme.

…ET AUJOURD’HUI? Cœurs vaillants

Femmes de cœur, femmes de rêve, les nouvelles héroïnes ne se contentent plus de jouer les muses. Elles agissent. Car le droit à la passion et à l’excellence s’exerce désormais en dehors des cercles fermés de la famille ou… du cloître.

Elles ne brillent pas toutes autant que Céline Dion, Julie Payette ou Manon Rhéaume. Mais, sur les multiples scènes de la culture au sens large, elles en imposent. Les prénoms féminins prennent du galon.

En sport, les athlètes achèvent de braver tous les interdits. Elles boxent, lèvent poids et haltères, jouent au hockey, brûlent des kilo(mètres) sur l’asphalte, sur la neige et dans l’eau, se défoncent dans l’ultramarathon (100 km), le biathlon (tir et ski), le triathlon (natation, vélo, course à pied) et l’heptathlon (huit épreuves…). Sylvie Bernier (plongeon), Myriam Bédard (biathlon) et Annie Perreault (patinage de vitesse), par exemple, ont connu la gloire que procure l’or olympique. Aux Jeux de Nagano en 1998, les femmes ont arraché sept des quinze médailles accordées au Canada. La parité, quoi!

Les Québécoises s’illustrent aussi en d’autres sphères. Prenons pour mesure les Prix du Québec, décorations gouvernementales qui viennent, depuis 1977, couronner une carrière exceptionnelle en arts et en sciences. En ont reçu un : cinq écrivaines (Monique Bosco, Nicole Brossard, Andrée Maillet, Marie-Claire Blais, Anne Hébert); quatre peintres (Irene F. Whittome, Françoise Sullivan, Betty Goodwyn, Marcelle Ferron); cinq artistes de la scène (Martine Époque, Monique Mercure, Jeanne Renaud, Colette Boky, Ludmilla Chiriaeff); trois gardiennes du patrimoine (France Gagnon-Pratte, Phyllis Lambert, Carmen Gill-Casavant); trois chercheuses (Margaret Lock, Thérèse Gouin-Décarrie, Brenda Milner); une cinéaste (Anne-Claire Poirier).

À ce jour, 21 Québécoises ont donc mérité l’une des 150 médailles et la bourse de 30 000 $ qui l’accompagne. Ont-elles reçu leur juste part? Comme partout ailleurs, la même constatation s’impose : là où elles constituent la majorité à la base, les femmes se retrouvent en bien petit nombre au sommet.

Oui, les athlètes, artistes et autres bâtisseuses jouent un rôle de plus en plus reconnu dans la société. Mais il faut bien admettre que leurs coups d’éclat étonnent encore. Comme si l’œil de tout un chacun devait s’habituer à voir les femmes sortir de l’ombre pour prendre place au soleil.

ET LE PIED? Le droit de s’envoyer en l’air

« Tu seras pendue », sifflaient les vipères lors du procès de Cordélia Viau. Elles avaient raison. Un petit matin de mars 1899, on a exécuté Cordélia pour le meurtre présumé de son mari.

Une ancienne esquisse représente la jeune femme en tenue d’amazone et en haut-de-forme, toute droite sur sa jument. Cordélia est plutôt charmante. Mais ses aspirations sociales et intellectuelles déboussolent son village. À Saint-Canut, où elle vit avec son mari Isidore Poirier, on ne l’aime pas. Elle choque par son goût de la lecture, par ses soirées de théâtre à Montréal, par son amour démesuré de la musique — chaque dimanche, elle transporte à l’église son propre harmonium pour accompagner la messe. Elle reçoit en cachette des bourgeois à qui elle chante des ballades et sert du vin. Couturière, elle se crée de bien trop jolies toilettes… et elle taille à merveille les pantalons pour hommes. Bref, elle irradie une aura de femme dissolue.

Coup de poignard! Lorsque Isidore est assassiné, elle est la suspecte toute désignée. Est-elle coupable? On en doute, mais on la pend quand même. Dans le cimetière où Cordélia gît, aucune pierre ne marque sa tombe. Sorcière, démone, tentatrice : « la Viau » aimait trop le plaisir pour être bonne chrétienne. Comme la Marie-Rose Latulippe de la légende, on l’a bien punie d’avoir dansé avec le diable.

Dans la philosophie judéo-chrétienne, le plaisir engendre le mal. Et les filles d’Ève y sont bien vulnérables. On s’arrache donc l’honneur de protéger leur vertu en limitant les divertissements. En 1900, il faut avoir du front pour prendre son pied! La danse? Pendant longtemps, elle est sévèrement réprouvée par le clergé. Le vin? Il n’arrose que les gosiers masculins — et encore. Quant au sexe… Dans un cours innovateur de préparation au mariage, lancé en 1944, on expliquait qu’une femme pouvait accepter le plaisir spontané lors des relations conjugales, mais que le rechercher était péché! Aux jeunes filles, on donne en exemple Maria Goretti, la vierge qui s’est laissé poignarder à mort plutôt que de céder aux avances de son cousin. L’hymen ou la mort! Même lorsqu’elle est victime, la femme est pécheresse. Les filles violées se font accuser de s’être laissé séduire, voire d’avoir allumé les hommes. Combien de domestiques ou d’employées dans les usines, engrossées par leur patron, finissent dans la rue. Et le sort des filles-mères qui ont cédé à un amant inconstant n’est pas moins dur.

Pour beaucoup de femmes, même dans le cadre du mariage, l’expérience de la sexualité est terrible. Jusqu’en 1983, le viol entre époux est légal. Plus subtil, mais aussi difficile à encaisser : le double standard. En effet, avant 1954, un mari qui trouve sa femme coupable d’adultère peut demander la séparation de corps, mais l’épouse trahie doit prouver que son mari entretient sa maîtresse dans la résidence familiale!

En théorie, la loi accorde maintenant à la femme le droit de jouissance et la protège d’un père ou d’un mari qui la violente. En pratique…

…ET AUJOURD’HUI? Danser, mais avec qui?

Décidément, les Québécoises de l’an 2000 ont tout pour être heureuses. Libérées des entraves qui maintenaient leurs grands-mères assujetties à l’autorité masculine, celle du père, du mari ou du clergé, elles ont le droit de disposer de leurs biens, de leur vie, de leur ventre comme bon leur semble.

Adieu corset, tabous sexuels et sociaux : elles ont droit aux plaisirs. Et malheur à l’homme qui tentera de s’approprier une femme par la force : la société ne tolère plus la violence, pas même derrière les portes closes du foyer. Si les tribunaux ne sont pas à l’abri du sexisme, la loi la protège jusque dans le lit.

« Nos corps nous appartiennent », clament-elles. Vraiment? Que de tourments elles infligent pourtant à ces pauvres compagnons d’infortune pour les mouler aux icônes de papier glacé : cures amaigrissantes (dès l’enfance parfois); surentraînement (Pour le plaisir de bouger? Non pour se punir d’avoir trop mangé.); opérations chirurgicales (bleus à l’âme et sur la peau, comme avec la violence conjugale). N’oublions pas qu’il faut souffrir pour être belle. Un chiffre, un seul : 8 000 Québécoises se font refaire les seins chaque année. Paupières déridées, nez redressés, mollets galbés, lèvres regonflées… vieillir est devenu indécent. Le dernier cri au pays : le Toronto Trim, une opération qui consiste à redessiner les petites lèvres de la vulve. Si l’intervention se pratique d’abord pour des raisons de confort dans les relations sexuelles, des femmes la demandent maintenant pour des motifs… esthétiques.

La mère oblitérée, voici l’éternelle amante. Même les revues féminines jouent la carte payante des fantasmes sexuels et de l’orgasme obligé. Mais, dans l’Amérique libertaire, des voix s’élèvent de nos jours contre les diktats de la performance sexuelle. Retour du balancier? La chasteté, mot tabou de 1960 à 1990, réapparaît dans le discours.

À l’éternelle violence conjugale — plus de 13 000 plaintes en 1997 — se superposent donc de nouvelles formes de tyrannie. Entre l’obligation d’exceller sur tous les plans et la lutte contre la pauvreté, la solitude et les rides, entre les courses et la vaisselle, il reste peu de temps pour le bonheur de l’improvisation.

Le droit de danser, les Québécoises l’ont bel et bien conquis. La liberté, c’est autre chose. Et puis avec qui donc aller au bal? Les couples durent si peu…

Ont collaboré à la recherche pour rédiger cet article : France Parent, spécialiste de l’histoire du droit et des associations féminines, instigatrice du collectif Mémoires d’elles. Criminologue, elle est arrivée à l’histoire par la porte de la généalogie; Guylaine Girouard, membre du groupe Mémoires d’elles, s’est intéressée à l’admission des femmes à l’Université Laval et à l’entrepreneurship féminin pendant l’entre-deux-guerres; Lucie Desrochers, agente de recherche au Conseil du statut de la femme, est également férue d’histoire.

Repères

  • 1869 — Une loi criminalise l’avortement au Canada. Les faiseuses d’anges risquent la prison à vie.
  • 1918 — McGill ouvre sa faculté de médecine aux femmes.
  • 1919 — Québec adopte la Loi du salaire minimum des femmes.
  • 1931 — La Commission Dorion propose que les femmes disposent elles-mêmes de leur salaire.
  • 1941 — Les Québécoises accèdent au Barreau.
  • 1946 — McGill diplôme une ingénieure.
  • 1964 — Début de la réforme du système d’éducation québécois qui permet aux femmes un véritable accès aux études postsecondaires et une diversification des choix de carrière.
  • 1969 — Des amendements à la loi permettent la pratique de l’avortement thérapeutique et la diffusion des moyens de contraception. Le Montreal Women’s Liberation Mouvement est fondé et appuie l’ouverture de la première clinique du Dr Henry Morgentaler.
  • 1977 — Québec subventionne les maisons d’hébergement pour les femmes violentées et pour les victimes d’agressions sexuelles.
  • 1978 — La Commission du salaire minimum instaure un congé de maternité de 18 semaines. La même année, la Loi sur le salaire minimum est amendée pour protéger l’emploi des travailleuses enceintes qui prennent un congé de maternité.
  • 1988 — La Cour suprême déclare inconstitutionnel l’article du Code criminel qui rend l’avortement illégal. Parce qu’il va à l’encontre des dispositions de la Charte canadienne des droits et libertés.
  • 1989 — Par son jugement sur l’affaire Daigle-Tremblay, la Cour suprême confirme qu’une tierce personne, fut-elle le père présumé, ne peut s’opposer à la décision d’avortement d’une femme.
  • 1997 — La Cour suprême du Canada refuse de reconnaître le fœtus comme une personne ayant des droits juridiques. C’est la troisième fois que le plus haut tribunal du pays établit ce fait.
  • 1997 — La Loi sur l’équité salariale oblige les entreprises de dix employés et plus à corriger toute iniquité de rémunération fondée sur le sexe.
  • 1999 — Québec accorde aux couples homosexuels les mêmes droits et obligations qu’aux conjoints de fait de sexe opposé.

De la colère et de l’Histoire

« L’idée de mon exposition Requêtes de vol pour l’an 2000 (voir page 7) m’est venue alors que je participais à une discussion sur le thème de la colère féminine. Une rencontre pendant laquelle je me suis rendu compte que ma colère venait de très loin, qu’elle remontait à plusieurs siècles et qu’elle se nourrissait de toutes les injustices faites aux femmes. »

Bouleversée par cette prise de conscience, l’artiste Danielle Lagacé commence une recherche dans Le Larousse illustré en vue d’y extraire les noms de toutes les femmes passées à l’histoire. Pour constater que sur plus de 1 000 pages, seulement 74 d’entre elles avaient droit à une photo, un nombre insignifiant par rapport à celui des hommes. « Depuis, j’ai cherché à mettre en lumière ces femmes et toutes les autres, les incognitos de l’Histoire. »

À partir d’un collage d’images, elle structure ses œuvres pour ensuite les rehausser de peinture à l’encaustique. Puis, elle « brode, pique, agresse, tatoue, perce la surface d’aiguilles. » Un travail de minutie et de patience comme les femmes en ont tant fait. La plupart de ses pièces sont suspendues. « J’en suis venue à cette technique en m’inspirant de la vie de Marie-Josephte Corriveau, qui s’est révoltée contre son sort de femme battue. On l’a pendue pour avoir tué son mari en 1763, puis son corps fut exhibé publiquement dans une cage de fer au-dessus d’une croisée de chemins, à Lauzon, près de Québec. » Suspendues entre ciel et terre, ces sculptures légères oscillent parfois doucement, sans faire de bruit, silencieuses comme l’ont été les femmes dans l’histoire. A.S.

Pour trois dollars…

En 1937, Agathe Lacourcière-Lacerte est admise, non sans une très forte résistance, au sein du personnel enseignant de l’Université Laval. Cette pionnière a derrière elle un parcours impressionnant : baccalauréat obtenu aux États-Unis, études à la Sorbonne, doctorat en lettres de l’Université de Madrid… À Laval, pour trois dollars la leçon, elle donne des cours d’été de français, langue seconde. Agathe Lacourcière devient professeure titulaire en 1948. On a donné son nom à la résidence des jeunes filles de l’Université Laval.

Pouvoir corrupteur

Les femmes étant exclues des débats intellectuels, leurs confrères ont pu commettre des bourdes parfois cocasses. Ainsi, en 1878, un docteur affirmait dans le très sérieux British Medical Journal que « la viande se corrompt quand elle est touchée par des femmes ayant leurs règles! » Ce que toutes les cordons-bleus auraient été à même de réfuter…

La valeur d’un diplôme

En 1997, une bachelière gagnait en moyenne 67 $ de moins par semaine qu’un bachelier. Curieusement, l’écart doublait à la maîtrise : 126 $ par semaine. « On voit que, même au début de leur carrière, les jeunes diplômées sont souvent aux prises, sur le marché du travail, avec une discrimination salariale systémique », note Isabel Bernier, dans Tendances relatives à l’intégration des femmes diplômées des universités au marché du travail, étude publiée en 1999 par le ministère de l’Éducation du Québec.

Hors des sentiers battus

Quelques audacieuses refusent de rentrer dans le moule. En 1941, on dénombrait au Québec 37 trappeuses, 11 bouchères, 10 chauffeuses de taxi, 12 dentistes.

Les ghettos du labeur féminin

L’enseignement se féminise entre 1850 et 1880; l’industrie du textile, entre 1880 et 1920; le secrétariat et la téléphonie, entre 1920 et 1940. Le dernier grand ghetto féminin se constitue entre 1940 et 1970 : c’est celui des infirmières, dont le nombre décuple presque à cette époque.

L’envers de la médaille

Pour les femmes, le droit au travail est acquis. Mais la double ou triple tâche les épuisent. Des chercheuses sonnent l’alarme. Les 20-35 ans subissent une grande détresse physique et psychologique, estime Louise Guyon, spécialiste en santé des femmes. Une étude de l’AFÉAS indique que de plus en plus de femmes donnent des signes d’extrême fatigue, de découragement et d’épuisement professionnel.

Les illégitimes

Naissances en dehors du mariage En 1951 : 5 %. En 1997 : 55 %.

Aujourd’hui, le Québec s’avère le champion toutes catégories de l’union libre au Canada. On s’y marie la moitié moins souvent depuis les années 1970, ce qui en fait le plus bas taux de nuptialité au pays. Résultat : plus d’un enfant sur deux naît d’un couple non marié.

L’enfant à tout prix

Les scientifiques exploitent-ils indûment le désir d’enfants des femmes? Depuis plus de dix ans, le Conseil du statut de la femme demande au gouvernement d’encadrer la procréation médicalement assistée. Car il faut le reconnaître, ces technologies ont pour effet de morceler la maternité et d’accroître le pouvoir médical sur le corps des femmes. À Ottawa, le ministre Allan Rock vient de promettre un projet de loi. Contrats de mères porteuses, choix du sexe de l’enfant, achat et vente de sperme, droit des enfants nés par insémination artificielle de connaître leur père biologique, ces questions seront à l’ordre du jour.

Contraception — contradiction

Popularisée par des brochures anglaises, la continence périodique se répand de 1869 à 1916. Théoriquement, cette méthode de contraception dite « du calendrier » a un taux de succès honorable. Mais il y a un pépin… Les auteurs identifient comme période stérile le moment de l’ovulation! Le véritable cycle menstruel ne sera découvert que dans les années 1930, par le docteur Ogino. Encore là, combien de bébés porteront son nom?

Garderies avant l’heure

La sempiternelle question de la conciliation travail-famille était déjà d’actualité dans les années 1800. C’est que les débuts de l’industrialisation entraîne l’impératif du double salaire pour faire vivre les familles ouvrières des villes. Pour permettre aux mères d’entrer sur le marché du travail, les Sœurs Grises créent en 1858 des « salles d’asile », sorte de garderies avant l’heure pour enfants d’âge préscolaire. Elles sont installées dans des quartiers ouvriers de Montréal, Québec, Longueuil et les villes de Saint-Jérôme, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean. Pour Montréal seulement, on évalue à plus de 1 200 le nombre d’enfants qui sont accueillis chaque jour! Les religieuses en recevront ainsi des milliers jusqu’à la fin du siècle.

Docte sagesse

Jusqu’au 19e siècle, on met les enfants au monde à domicile et avec l’aide de sages-femmes. Avec l’urbanisation et les progrès scientifiques toutefois, la grossesse devient une « maladie » qui doit être prise en charge par les médecins. En 1845, une ordonnance réserve la pratique d’accoucheur dans les villes de Québec et de Montréal aux seuls médecins ou à ceux qui en auront reçu l’autorisation. Cependant, à la campagne, les accouchements à la maison, avec la sage-femme ou le médecin, sont encore monnaie courante. Dans la première moitié du 20e siècle, la science médicale est à son apogée et les Drs Welby accaparent le champ de l’obstétrique qui devient leur chasse gardée, même en région. Avant 1960, l’anesthésie générale est utilisée systématiquement et sera suivie d’une période expérimentale où anesthésies locales, épidurales, césariennes seront pratiquées de plus en plus. La médicalisation a signé l’arrêt de mort de la profession de sage-femme, qui sera finalement légalisée en 1999.

Distraction historique

Au Bas-Canada, entre 1791 et 1849, aucune loi ne précise le sexe des individus autorisés à voter. Il suffit alors d’être propriétaire. Par inadvertance, des femmes y ont donc droit — un droit dont certaines osent même se prévaloir! En 1832, dans le comté de Montréal-Ouest, 199 femmes vont aux urnes. Dix-sept ans plus tard, le Parlement du Bas-Canada retire le droit de vote aux femmes.

Mâles territoires

Au Québec

  • Tribunaux : Sur environ 500 juges, 60 femmes (12 %).
  • Assemblée nationale : Sur 125 députés, 29 femmes (23 %). Sur 28 ministres, 8 femmes (28 %).
  • Fonction publique : Sur 1 704 cadres supérieurs, 299 femmes (17 %). Sur 521 postes de haute direction, 154 femmes (29 %).
  • Mairies : Sur 1 353 maires, 137 femmes (10 %). Sur 8 383 conseillers, 1 874 femmes (22 %). Aucune élue dans le quart des municipalités…

No woman’s land

Arrivés en Nouvelle-France, nos ancêtres découvrent une société amérindienne aux antipodes des civilisations dites avancées. En terre d’Amérique, les femmes jouent un rôle de premier plan. Elles peuvent devenir chefs de clan, voire… chamanes. Dans certains groupes, le nom des enfants et les biens se transmettent par la mère. En prenant épouse, l’Amérindien vient vivre dans la famille de sa conjointe. La première offensive législative pour affaiblir cette société matrilinéaire a lieu en 1851, alors que le statut d’Indien au Bas-Canada est défini en fonction de la lignée paternelle. Autre coup dur, une loi de 1869 privera de leur statut les Amérindiennes qui épousent des Blancs, ainsi que leurs descendants. Ce n’est qu’en 1987 que le gouvernement canadien adopte une loi rétablissant les droits perdus il y a plus de 100 ans.

Grandes premières

  • 1940 — Kathleen Fisher, conseillère municipale à Montréal
  • 1953 — Marianna Beauchamp-Jodoin, sénatrice
  • 1954 — Elsie M. Gibbons, mairesse de Portage-du-Fort
  • 1961 — Claire Kirkland-Casgrain, députée au Québec et ministre « sans portefeuille »
  • 1972 — Monique Bégin, Albanie Morin et Jeanne Sauvé, députées à Ottawa
  • 1979 — Claire L’Heureux-Dubé, juge à la Cour d’appel du Québec
  • 1984 — Jeanne Sauvé, gouverneure générale du Canada
  • 1997 — Lise Thibault, lieutenante-gouverneure du Québec
  • 1998 — Louise Fréchette, vice-secrétaire à l’ONU

Belles-lettres de Nouvelle-France

Le premier écrivain né en Nouvelle-France est… une écrivaine! Marie Morin, sœur hospitalière de Montréal, rédige l’histoire de sa communauté à compter de 1697. L’œuvre n’a rien du best-seller. Qu’importe, elle préfigure une littérature qui fera une place importante aux femmes. Laure Conan participe à la naissance des lettres canadiennes-françaises avec son roman Angéline de Montbrun, édité en 1881. En 1945, date charnière, Germaine Guèvremont publie Le Survenant; Gabrielle Roy, son best-seller Bonheur d’occasion. Suivront Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Antonine Maillet… et nos nombreuses écrivaines d’aujourd’hui.

Le diable à deux roues

Lorsque la bicyclette apparaît, vers la fin du XIXe siècle, les chauvins s’insurgent. Ils craignent qu’elle ne truffe la cervelle féminine d’idées libertaires. Ils n’ont pas tout à fait tort. Le vélo rend la femme mobile, la fortifie, délace son corset et raccourcit ses jupes!

Épouses du Christ et artistes

Administratrices, infirmières, enseignantes, les religieuses ont joué en art un rôle considérable. Elles ont en effet constitué le premier groupe de professionnelles vouées à l’art et à son enseignement. Très souvent anonymes, leurs œuvres se retrouvent dans un grand nombre d’églises.

Fière à bras

La passion de Maryse Turcotte, 24 ans, de la banlieue de Montréal? L’haltérophilie. En 1997, elle a été la première fille d’Amérique du Nord à lever le double de son poids. Aux Jeux panaméricains tenus l’été dernier à Winnipeg, elle a remporté la médaille d’or en réussissant à lever 87,5 à l’arraché et 117,5 kg à l’épaulé-jeté. Au total, 205 kilos bien comptés, soit près de quatre fois son propre poids! Elle a de fortes chances de remporter une médaille aux Jeux olympiques de Sydney l’an prochain, les premiers où des femmes participeront à des épreuves d’haltérophilie. (Source : En route)

Prénom en moins

Bien qu’elles soient plus nombreuses que les hommes à décrocher des diplômes en arts visuels, les femmes artistes ont plus de mal à tirer leur épingle du jeu, constate Ginette Massé, du ministère québécois de la Culture et des Communications. Elles gagnent moins qu’eux (air connu…) et ont moins accès aux grands projets publics. Petit détail : leurs œuvres ne comptent que pour 25 % des collections des grandes entreprises et 18 % de celles du Musée d’art contemporain de Montréal. Est-ce pour contrer les préjugés que bon nombre d’entre elles omettent leur prénom au bas de la toile et préfèrent l’ambiguïté du seul nom?

Les fées ont soif

Pas seulement de vin, mais aussi de plaisir et de liberté! En 1978, Denise Boucher fait scandale avec cette pièce de théâtre féministe dans laquelle une vierge, une mère et une putain se rebellent contre ces étiquettes et se fondent en une seule femme. Juges et curés censurent cette « cochonnerie », mais malgré eux (ou grâce à eux), elle sera jouée de nombreuses fois.

MÉMOIRES D’ELLES

Québec, ville du patrimoine mondial, n’échappe pas à la norme : le rôle que les femmes y ont joué depuis sa fondation en 1608 reste encore mal connu. C’est pour pallier cette lacune que le collectif Mémoires d’elles a vu le jour en 1997. France Parent, Guylaine Girouard et Michèle Asselin s’emploient à sortir les bâtisseuses de l’ombre. Trajets pédestres, expositions, causeries s’intercalent à un projet de taille : constituer une banque de données biographiques des femmes de la région de Québec. Pour le 400e anniversaire de la fondation de Québec, les historiennes préparent une véritable brique thématique. Même si elle a gagné du terrain au cours des années, l’histoire des femmes reste encore une… histoire de femmes. « Peu d’hommes s’y intéressent vraiment », constate France Parent. Et, bien qu’elles soient plus nombreuses qu’il y a vingt ans, les historiennes ont du mal à se tailler une place dans les institutions. Réalité bien féminine, leur travail comporte une large part de bénévolat caché.

J’me marie… J’me démarie

Au Québec, les mariages ont diminué de plus de la moitié depuis 1976. Mais ils restent plus nombreux que les divorces. En 1997, il y a en a eu 23 875 contre 17 478 divorces.

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