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Plus de 300 000 Péruviennes sont passées sous le bistouri depuis le début de la campagne nationale de stérilisation en . Un programme « bulldozer » qui malmène le droit le plus élémentaire de la femme : décider librement d’avoir ou non un enfant.

« Les médecins parlaient entre eux en espagnol. Ils m’ont dit qu’il fallait que je signe un papier pour avoir mon bébé. Ils ne m’ont rien expliqué », raconte Victoria Alarés Gonzales, tout en allaitant son cinquième enfant. Cette Indienne de Jérusalen, district de Huanta, s’exprime en quechua, la langue indienne parlée dans cette région du Pérou. Analphabète, comme la grande majorité des agricultrices, Victoria ignore ce que les médecins lui ont fait signer et ce qui s’est produit exactement lors de son dernier accouchement. Un an plus tard, elle ressent toujours des douleurs au ventre. Et elle n’aura plus jamais d’enfants.

L’histoire de Victoria ressemble étrangement à celle de Maria Mamérita Mestanza Chávez, une femme pauvre de Cajamarca qui, elle, n’est malheureusement plus là pour témoigner de son drame. « Elle est entrée à l’hôpital pour accoucher. Les médecins lui ont fait la ligature des trompes en même temps qu’une césarienne », explique Jerman Alvares, avocat de l’association APRODEH, organisme péruvien de défense des droits humains. Maria Mamérita, à qui on n’a jamais demandé son consentement avant de procéder à la stérilisation, décédera des suites de l’opération. Son cas a été porté à l’attention de la Commission interaméricaine des droits humains au Costa Rica par le cabinet de défense des droits des femmes (DEMUS).Il illustre parfaitement le « caractère massif, compulsif et systématique de la campagne de planification familiale du Pérou », déclare l’avocate Maria Isabel Rosas du DEMUS.

Aux grands maux, les grands remèdes?

« Il faut répandre les méthodes de planification familiale… sans tabous ni vaches sacrées », annonce le président péruvien Alberto Fujimori au début de son deuxième mandat en . Place au bistouri : la chirurgie (ligature des trompes et vasectomie) devient depuis LA méthode de contraception. Gratuite, de surcroît. En quatre ans, plus de 300 000 Péruviennes ont été stérilisées. Un programme « bulldozer » qui malmène pourtant le droit le plus élémentaire de la femme : décider librement d’avoir ou non un enfant.

Le gouvernement invoque la conjoncture économique difficile et la fécondité galopante chez les paysans pour justifier sa campagne de stérilisation massive. Au Pérou — où on dénombre 25 millions d’habitants sur un territoire grand comme le Québec — la moitié de la population est pauvre.

Alors que le taux moyen de natalité y est de 2,7 enfants, il grimpe à 5 dans les zones rurales et à 8 dans les régions montagneuses. Une explosion démographique qui inquiète le Dr Daniel Aspilcueta, directeur de l’Institut de paternité responsable (IMPARES). « La population du pays aura doublé dans une trentaine d’années. Dans un siècle, elle aura triplé. » En faveur de la campagne de stérilisation, il affirme que les pauvres sont ceux qui ont le plus d’enfants non désirés, tout comme les analphabètes et les jeunes. Selon lui, il faut convaincre ces groupes cibles d’utiliser des méthodes contraceptives. Surtout que, dans ce pays d’Amérique du Sud, l’avortement reste pénalisé par des séjours en prison!

Tout un festival!

La campagne de stérilisation prend donc son envol, et les autorités organisent des « festivals de ligatures ». Un titre qui, depuis, a été remplacé par un autre plus obscur : « Journée intégrale de santé reproductive ». Les médecins font la tournée des villages. Ils arrivent en camionnette, opèrent, puis repartent la journée même. Une chirurgie d’un jour… avec le suivi postopératoire en moins. Situation à haut risque, d’autant plus que la majorité des femmes opérées vivent dans la montagne, loin des postes de santé, et n’ont pas les moyens de consulter un médecin ou d’acheter des médicaments. Bon nombre en garderont des séquelles. Douleurs au ventre, infections, péritonites deviennent un véritable calvaire pour celles qui ne reverront jamais la couleur des yeux du médecin qui les a ligaturées.

« J’ai vu leur ventre; elles avaient des cicatrices différentes, disproportionnées, comme si le personnel s’exerçait », rapporte Giulia Tamayo, avocate du Comité d’Amérique latine et des Caraïbes pour la défense des droits de la femme (CLADEM). Auteure du rapport Nada Personal (Rien de personnel) sur les droits humains dans l’application de la chirurgie anticonceptionnelle volontaire au Pérou, elle a rassemblé 243 témoignages de femmes et d’hommes opérés sans leur consentement ou qui ont des séquelles en raison de négligence médicale. Pire, le CLADEM répertorie plus d’une vingtaine de décès survenus après une ligature. Jusqu’à tout récemment, le gouvernement n’avait reconnu qu’un seul cas d’indemnisation (1 300 CA…) à l’endroit d’une femme qui n’y a pas survécu. Difficile de nier l’erreur médicale puisque l’opération avait été filmée à des fins didactiques! Au mois de , les familles de cinq autres victimes ont finalement reçu des indemnités allant de… 180 $ à 1 000 $. Mince consolation.

Comment expliquer des erreurs médicales aussi grossières? « La raison la plus courante des décès est le manque de formation des médecins. Certains ont perforé l’intestin de leur patiente au moment de l’opération sans même s’en rendre compte », rapporte Julia Maria Urunaga, journaliste au quotidien El Comercio. Autre aberration : des opérations pratiquées sur des femmes souffrant d’anémie, de dénutrition chronique, de tuberculose, etc.

De fait, la courte formation dispensée aux médecins des postes ruraux pour poser des actes chirurgicaux s’est révélée insuffisante en cas de complication. Trois graves erreurs ont été commises, confirme le Dr Maximiliano Cardena, doyen du Collège médical du Pérou : « Le manque d’hygiène et l’infrastructure déficiente des salles d’opération, le personnel réduit des postes de santé et des équipes peu formées pour faire ce type d’opération. »

Cousues de fil blanc

« J’ai été trompée, comme ma belle-sœur. Ils nous ont dit que nous avions assez d’enfants et nous ont emmenées à l’hôpital pour nous opérer. » Marta Retamos, 32 ans, mère de cinq enfants, réside à Huanta, un petit village de montagne du Pérou. « L’infirmière m’a dit : “Tu vas y aller à 10 heures et, à 11 heures, tu seras sortie et tu pourras cuisiner comme si de rien n’était.” » Sa brassée de lavage est demeurée dans le bac. Malgré les six comprimés devant la soulager, Marta est restée prostrée de douleur. Inquiet, son mari l’a amenée d’urgence à l’hôpital d’Ayacucho. Elle souffrait d’une infection généralisée. Elle s’en sortira, mais, depuis son retour à la maison, elle n’a bénéficié d’aucun suivi médical.

Pour inciter les Péruviennes à accepter la stérilisation, on leur garantit vêtements et nourriture. Un véritable chantage émotif s’exerce auprès de ces femmes qui vivent dans des conditions souvent misérables. « On a même promis aux plus pauvres d’inscrire leurs enfants aux programmes de nutrition du gouvernement. Toutes sortes de pressions ont été signalées : moyens de cœrcition, menaces, humiliations », rapporte la journaliste Julia Maria Urunaga. Profitant de leur ignorance, on a menti aux femmes en leur disant qu’il s’agissait du seul contraceptif disponible — et gratuit — et que le médecin pourrait toujours les « déligaturer » si elles en venaient à changer d’avis!

« Donner du bistouri a été le choix du gouvernement péruvien », dénonce Giulia Tamayo. Comme si c’était la seule avenue possible. Peu d’efforts ont été déployés pour diffuser une information complète sur la planification des naissances auprès des femmes et des communautés. « Le gouvernement a mis l’accent sur la stérilisation, sans offrir d’autres possibilités, même celles que l’Église acceptait », confirme l’ombudsman Jorge Santistevan de Noriega. Sur son bureau, à la Defensoria del Pueblo (l’équivalent du Protecteur du citoyen ici), plus de 160 plaintes de femmes et d’hommes. Des témoignages éloquents sur les excès de la campagne. Désinformation, stérilisation forcée, harcèlement sont dénoncés, entre autres violations.

Question de quotas

Les quotas imposés à l’origine par les instigateurs des programmes de santé reproductif ne sont pas étrangers à cette situation. Contraint à une véritable course au rendement, le personnel médical devait faire de deux à trois opérations par mois. Les contractuels, vulnérables à cause de leur emploi précaire, devaient atteindre des objectifs encore plus élevés. Une pression intenable qui a mené parfois à des situations à faire dresser les cheveux sur la tête. « Une technicienne qui n’avait pas réussi à respecter le quota a dû elle-même se faire stériliser pour ne pas perdre son travail », raconte le Dr Hector Chavez Chuchon, président de la Fédération médicale régionale d’Ayacucho. Le gouvernement a utilisé le bâton et la carotte en alternant menaces et récompenses auprès du personnel de santé. Histoire de taper sur le même clou, des documents officiels, affichés sur les babillards des postes de santé, lui rappelaient ses quotas. « Si on oblige un centre sanitaire à faire un nombre précis de ligatures, le personnel sera tenté d’utiliser n’importe quel moyen pour convaincre les femmes d’y avoir recours », dénonce le doyen du Collège médical du Pérou. Il n’existe aucun chiffre sur le nombre de médecins qui participent au programme. Mais tous ceux qui travaillent dans des régions rurales ont été « forcés de remplir les objectifs de la campagne », relève le doyen.

Changements à l’horizon?

À l’évidence, le gouvernement de Fujimori n’a pas réussi à persuader la population des bienfaits de la campagne de planification familiale. Au contraire, sensibilisées par les journalistes et les organismes féministes, les femmes stérilisées ont accepté de parler lorsqu’elles ont compris qu’elles n’étaient pas des cas isolés. Une contestation qui a poussé le gouvernement à réagir. Certification des médecins, période de de réflexion avant l’opération, promotion de l’ensemble des méthodes de contraception, révision des normes du programme : le ministère de la Santé a amorcé de nécessaires corrections. Ce qui ne l’a pas empêché de fixer le nombre de stérilisations à 45 000 l’an dernier!

Pendant ce temps, les plaintes continuent de s’accumuler à la Defensoria del Pueblo. « En ce moment, le problème réside dans l’écart entre les normes du Ministère et leur réelle application par le personnel de la santé », soutient Rocio Villanueva, avocate du droit des femmes. L’attitude paternaliste des médecins envers les femmes analphabètes des régions rurales, majoritairement autochtones, n’améliore pas les choses. Ces dernières continuent de subir des ligatures. L’ombudsman a d’ailleurs recommandé que l’information sur la planification soit diffusée dorénavant dans leur langue maternelle.

Entre l’arbre et l’Écorce

La planification familiale peut-elle vraiment être envisagée comme un remède à la pauvreté? « Cette croyance est la source de violation des droits de la personne dans bien des pays », pense Ana Guezmes, responsable du programme de santé et des droits sexuels et reproductifs de l’organisme féministe Flora Tristan. Selon elle, il s’agit d’un prétexte pour légitimer les méthodes douteuses utilisées pendant la campagne de stérilisation du gouvernement Fujimori. « En outre, cela revient à dire que c’est le corps des femmes qui entraîne le pays dans la pauvreté. »

Avoir un enfant ou non? Chez les Péruviennes, la question n’est pas une affaire personnelle, mais politique et religieuse. « La femme est placée entre deux forces. Politiciens ou catholiques, tous pensent qu’elle est une machine pour avoir ou non des enfants », soutient Susana Galdos Silva, coordonnatrice du programme ReproSalud de l’organisme féministe Manuela Ramos. Les féministes se retrouvent devant une situation kafkaïenne dans un pays où 80 % des gens sont croyants et où l’Église a forcément beaucoup d’influence. « La conjoncture est difficile. Nous faisons face à un gouvernement autoritaire et contrôlant et à l’Église catholique, très présente, qui s’insurge contre toutes les méthodes contraceptives », poursuit Ana Guezmes.

Brandissant les épouvantails du péché, les fondamentalistes religieux sont les premiers détracteurs de la planification familiale. Ils dénoncent la diffusion des méthodes anticonceptionnelles, surtout de celles dites « immorales » (pilule, stérilet, condom, ligature et vasectomie). Assez curieusement toutefois, le discours actuel de l’Église ressemble plutôt à un cours d’économie 101. « La limitation des naissances contribue au vieillissement de la population des zones rurales et à l’appauvrissement du pays. Nous sommes contre cette répression démographique », dénonce Salazar Larrain, congressiste appartenant à l’Opus Deï. Une opinion contraire à celle du gouvernement en place.

Comme si ce n’était pas assez, les femmes doivent aussi faire face à l’opposition de maris qui accusent la contraception d’être à la source de leur émancipation. « J’ai des parentes qui ont changé psychologiquement et sexuellement à la suite d’une stérilisation. Elles sont devenues plus libres », note Mario. Père de famille, il s’élève contre le choix de sa femme de recourir à la ligature des trompes bien que le ménage compte déjà quatre enfants. Difficile pour une Péruvienne d’être maîtresse de son ventre. Surtout quand elle est coincée entre un Dieu omniprésent, une culture machiste omnisciente et un État omnipotent.

Zone Mortelle

Les habitants des zones montagneuses et rurales survivent plus difficilement que ceux de la côte pacifique et de la ville. Résultat : les campagnes se vident. Seulement 30 % de la population y vit encore aujourd’hui. Dans des conditions quasi médiévales. Véritable fléau, la mortalité infantile touche 62 bébés sur 1 000 en régions (le taux national s’élève à 43, alors qu’il diminue à 30 en milieu urbain). Un écart dramatique qui semble pourtant en dessous de la réalité. Les statistiques officielles ne le diront pas, mais, selon le Dr Aspilcueta de l’IMPARES, près de la moitié des enfants meurent dans la semaine de la naissance dans certaines zones rurales. Sans compter que les femmes de ces régions risquent deux fois plus que les citadines de mourir en couches ou des suites d’un accouchement compliqué. Pas surprenant que le taux de mortalité chez les mères s’élève à 265 sur 100 000 naissances. Ce reportage a été rendu possible grâce à l’obtention de la Bourse Nord-Sud qu’attribue la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et que finance le Centre de recherche pour le développement international (CRDI).

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