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Système hypocrite : la prostitution n’est pas illégale. Mais tout ce qui s’y rattache est criminalisé. Au pays du commerce sexuel, rien n’est simple, clair, noir ou blanc. Encore moins chez les féministes, que le débat sur la décriminalisation divise.

« Si vous étiez plus instruites, jamais vous ne feriez cela. » Cette petite phrase assassine lancée par une féministe à l’endroit des prostituées lors d’un récent débat télévisé, Claire Thiboutot l’a reçue comme une claque en plein visage.

« C’est encore plus insultant venant de la part d’une féministe, se révolte la porte-parole de Stella, organisme communautaire de défense des droits des travailleuses du sexe et géré par elles. Quand cessera-t-on de nous infantiliser comme si nous étions des êtres dépourvus de raison? Quand admettra-t-on enfin que des femmes sensées fassent de la prostitution un choix de vie? » Pute, putain, fille de joie ou fille de rien, les mots pour dire la chose n’ont jamais été tendres. Le verdict populaire non plus : les prostituées ont un corps forcément, du cœur au besoin, mais une tête, rien n’est moins certain.

Basta! Qui peut prétendre savoir qui nous sommes et ce qui est bon pour nous, ont-elles un jour décidé. Il y a une trentaine d’années, les première s associations de prostituées voyaient le jour en Amérique du Nord et en Europe. Le début d’un combat pour une reconnaissance pleine et entière. Pour que la prostitution ait droit de cité. Y compris au Québec.

« Nous sommes des citoyennes comme les autres, nous pratiquons un métier comme un autre, dit Marie-Claude Charlebois, cofondatrice de la Coalition des travailleuses et travailleurs du sexe. Nous réclamons le droit d’exercer notre travail dans la dignité et le respect. En paix. Actuellement, c’est impossible. »

Au Canada, se prostituer n’est pas illégal. Mais tout ce qui s’y rattache est criminalisé. Communiquer avec quelqu’un à des fins de prostitution? Hors la loi. Vivre de la prostitution d’autrui (proxénétisme)? Hors la loi. Tenir une maison de débauche, ou ce qui s’y apparente? Hors la loi. L’affaire est tordue, résume la criminaliste Louise Viau, professeure à l’Université de Montréal. « Le système est hypocrite : officiellement, la prostitution n’est pas un crime, mais, en pratique, la justice attaque ses manifestations les plus visibles. »

De fait. Alors que le travail du sexe prend plusieurs visages (danseuses, escortes, salons de massage, etc.), celui de la rue, le plus voyant, donc le plus dérangeant socialement, est aussi de loin le plus traqué. « À défaut de preuves suffisantes pour nous arrêter, dit Marie-Claude Charlebois, les policiers nous harcèlent en brandissant règlements municipaux sur lois provinciales. Vous connaissez beaucoup de gens à qui on colle une contravention parce qu’ils ont marché en bas du trottoir ou omis d’attacher leur ceinture de sécurité à l’arrière d’un taxi? C’est invivable. »

L’aura de clandestinité marque aussi les filles au fer rouge, en attirant sur elles regards réprobateurs et propos injurieux des passants. D’autant plus qu’à Montréal, pour se soustraire à la vigilance des policiers, la prostitution s’est peu à peu déplacée du centre-ville vers des quartiers résidentiels. Un voisinage qui ne fait pas forcément la joie de l’entourage.

Pire, la criminalisation met notre vie en danger, alertent les prostituées. Demander la protection de la police ou porter plainte pour violence ou viol, c’est risquer plus souvent qu’autrement de se buter à un scepticisme flagrant. Et cela, quand les filles osent le faire, déplore Claire Thiboutot. « Dans la situation actuelle, nous n’en sortons pas : nous sommes condamnées d’avance aux yeux de tous. »

Par justice, par humanité, il faut décriminaliser. « Retirez du Code criminel tout ce qui se rapporte à la prostitution », scandent les travailleuses du sexe et ceux qui appuient leur requête. Dont des féministes. « Décriminaliser équivaudrait à ouvrir une boîte de Pandore », avertissent par ailleurs d’autres. Dont des féministes. Au pays du commerce sexuel, rien n’est simple, clair, noir ou blanc. Que le débat commence.

« Elles savent ce qu’elles font »

La répression est un échec. La prostitution existe et existera toujours. Persister à faire des prostituées des coupables est inutile et injuste, considère Louise Viau. Elles sont arrêtées, condamnées à verser une amende. Leur premier réflexe est de retourner travailler le plus tôt possible pour payer cette amende. « Le système actuel les enferme dans un cercle vicieux, les sacrifie. C’est inacceptable. »

« L’humiliation qui guette celles qui font la rue m’inquiète beaucoup », dit la féministe militante Winnie Frohn, qui siège au conseil d’administration du CLSC des Faubourgs, au cœur du territoire où on a dû, devant la protestation populaire, abandonner un projet pilote sur la prosti- tution dans les quartiers Saint-Jacques et Sainte-Marie (voir l’encadré « Pas dans ma cour! »). « Je voudrais leur éviter cela comme je voudrais l’éviter à tout être humain. Puisqu’elles disent avoir pris cette décision librement, assurons-leur des conditions de vie décentes, comme à toute citoyenne. »

« Décriminalisons », demande aussi le Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal, qui a produit récemment un guide d’animation sur la prostitution pour faire tomber les préjugés l’entourant. Le tout sur fond de discours idéologique radicalement féministe : la prostitution est un symbole d’inégalité, une manifestation de l’oppression des femmes par les hommes. On ne réglera pas l’affaire en maintenant les prostituées au banc des accusées. « La prostitution perdurera tant que la société sous-paiera des femmes et les cantonnera dans des emplois de misère, tant que des valeurs patriarcales domineront le monde, tant que le désir masculin mènera le jeu », estime la porte-parole France Bourgault.

Prudence avant d’affirmer que les prostituées sont à la merci du plaisir mâle, avertit Manon Laliberté, éditrice de la revue porno Plaizir. Cette féministe au parcours surprenant (elle a fait ses études chez les religieuses!) est amenée à côtoyer régulièrement des travailleuses du sexe de divers horizons. « Elles ont du pouvoir sur les hommes, et beaucoup. Voyons donc! Ces femmes savent très bien ce qu’elles font. Pour la plupart, les escortes par exemple, se prostituer est carrément une solution de facilité qui leur permet de gagner beaucoup d’argent, rapidement. Et au nom de quoi les empêcherait-on d’agir ainsi? »

Bien sûr, il y a la rue, admet-elle. Un travail risqué, une solution désespérée. Toutes sont junkies ou presque. Pour de l’argent, elles sont souvent prêtes à accepter n’importe quoi. Elles montent dans l’auto d’un client, font une pipe (fellation), recommencent. Cette forme de prostitution me dérange, me trouble. Mais seules les filles peuvent décider de changer. La société n’a pas à dire : « Mon Dieu, c’est épouvantable, ça doit cesser. Ni à décréter que vivre ainsi est un crime. »

C’est vrai, les prostituées sont souvent mal comprises, mal protégées, admet sans problème Claire Thiboutot. D’ailleurs, les travailleuses de rue de Stella distribuent largement chaque mois une liste noire de clients violents. Mais ne mélangeons pas tout, nuance celle que le discours assimilant les travailleuses du sexe à des victimes immolées sur l’autel du sexe impatiente au plus haut point. « Ces femmes sont victimes de violence, du système policier, de stigmatisation, mais victimes de la vie, non. Elles sont là par décision personnelle, parce qu’elles ont considéré qu’à ce moment de leur existence c’était le meilleur choix pour elles. Elles ont besoin de la reconnaissance de la société, non de sa pitié. Et on n’améliorera pas leur sort en les traitant en criminelles. »

« L’État pimp »?

Pour le mieux-être de tous — prostituées, clients, société — certains suggèrent non seulement la décriminalisation de la prostitution, mais son encadrement réglementaire par l’État, comme c’est le cas à Amsterdam. « Jamais, rétorque Marie-Claude Charlebois. Nous voulons être régies comme les autres travailleuses, en échange de quoi nous remplirons les mêmes devoirs en payant taxes et impôt par exemple. Mais nous refusons catégoriquement tout contrôle supplémentaire. Pourquoi devrions-nous être davantage surveillées que les autres? Ce serait perpétuer la discrimination à notre égard et nous maintenir dans la marginalité. Être soumises à un “État-pimp” qui dicterait nos vies plutôt qu’au Code criminel, c’est changer quatre trente sous pour un dollar. »

Elles ne sont pas seules à s’élever contre cette « légalisation. » D’autres s’y opposent aussi. Pour différentes raisons. « Nous sommes pour la décriminalisation, dit Marc Drapeau, coordonnateur du Projet Intervention Prostitution, qui travaille depuis plus de quinze ans auprès des prostituées de Québec. On éviterait ainsi à ces femmes de “faire du temps”, d’avoir un dossier judiciaire et d’être perçues uniquement comme des “problèmes sociaux”. Mais accepter socialement la prostitution en la réglementant serait absurde! Comment endosser l’exploitation? »

Le rapport client-prostituée ne sera jamais égalitaire, décrète le coordonnateur. Se prostituer ravage l’estime de soi. « J’en ai vu plusieurs aller jurer à des émissions de télé qu’elles se prostituaient par choix. Nous les avons ramassées deux jours plus tard; elles affirmaient le contraire en sanglotant. Se prostituer découle d’une absence de choix. » La désensibilisation à la sexualité que ces femmes vivent à longueur de journée pour pouvoir fonctionner, l’interférence des rapports marchands et de l’affectivité et de la séduction, cela laisse des traces. « Personne ne sort indemne de la prostitution. C’est une expérience qui marque. » Se prostituer ne sera jamais un métier comme les autres. « Si c’est le cas, poussons la logique jusqu’à offrir un cours Prostitution 101! Au nom du principe de la liberté de chacun de disposer de son corps comme il l’entend, nous allons trop loin. Une banalisation de la prostitution est en train de s’opérer insidieusement dans nos sociétés. »

Dérapage

Le dérapage guette : trop de tolérance peut conduire à l’indifférence. Il faut réagir, refuser même la décriminalisation, soutiennent certaines féministes comme Yolande Geadah, consultante sur les questions de femmes et de développement. « Dire qu’il faut apprendre à vivre avec la prostitution parce que la répression n’a rien donné n’est pas un argument : la société n’a pas le droit de baisser les bras. Aussi ne serait-il pas paradoxal que nous légitimions la sollicitation aux fins de prostitution en tout temps et en tout lieu, alors que nous combattons le harcèlement sexuel avec la dernière des énergies? » Elle reproche aux prostituées leur approche corporatiste qui ne tient pas suffisamment compte des conséquences de leurs revendications sur les autres femmes. Et sur la dimension internationale de la prostitution. « En décriminalisant, nous risquons de créer un problème encore bien plus grand que le mal auquel nous voulons nous attaquer, soit ouvrir grande la porte à tous ceux qui exploitent sans vergogne les plus faibles, les mineures et les jeunes. »

Le tourisme sexuel axé sur les enfants en Asie, le trafic de ressortissantes d’Europe de l’Est et de l’ex-URSS qu’on pousse à se prostituer dans les pays nantis de l’Union européenne, tout est interrelié, indique Mario Tremblay, directeur des Affaires criminelles au ministère de la Justice du Québec. « Il faut tenter de trouver un équilibre entre nos réalités et les préoccupations à l’échelle mondiale. Nous ne pouvons pas réduire notre vision à Montréal. Les décisions prises ici sont interdépendantes de ce qui se passe ailleurs sur la planète. »

Justement, disent les travailleuses du sexe : décriminaliser la prostitution « ordinaire » entre adultes consentants permettra d’attaquer sans pardon celle qui se fait sans consentement libre et éclairé. Un raisonnement des plus partagés. À l’heure actuelle, alléger la réglementation sur la prostitution « volontaire » tout en donnant des dents à la législation contre la prostitution « forcée » est une tendance forte dans plusieurs pays, dont les Pays-Bas.

Cette distinction « forcé-volontaire » ne dit rien qui vaille à Richard Poulin, sociologue à l’Université d’Ottawa. « Cela s’inscrit dans un courant de libéralisation de la prostitution : comme nous mondialisons l’économie, permettons la mondialisation de la prostitution “correcte” et n’en parlons plus. C’est un écran de fumée! Aucun type de prostitution n’est acceptable, aucun n’est le résultat d’un libre choix éclairé. Le danger, c’est que ceux qui prônent ces thèses libérales ont recours à des arguments féministes telle la liberté des femmes à disposer d’elles-mêmes. Ce qui finit par induire tout le monde en erreur. »

Malaise féministe

Prostitution et féminisme s’opposent et s’opposeront toujours, réaffirme Yolande Geadah. « Il faut tout mettre en œuvre pour que les droits fondamentaux des prostituées soient respectés et que celles-ci soient protégées de la violence et des agressions. Mais la prostitution comme institution doit être condamnée sans appel. »

Appuyer les prostituées tout en condamnant la prostitution est un pari intenable, tranche Claire Thiboutot. « On ne peut continuer à criminaliser une partie de l’industrie du sexe tout en pensant que les prostituées vont vivre là-dedans sans problème. On n’en sort pas; tant que la prostitution s’exercera sur fond de clandestinité, les filles resteront vulnérables. La plus grande des violences qu’on fait aux prostituées, c’est de les criminaliser. »

Au nom de ce principe, les travailleuses du sexe approchaient il y a quelque temps la Fédération des femmes du Québec (FFQ) pour que leur requête sur la décriminalisation figure au nombre des revendications de la Marche des femmes de l’an 2000. « Nous ne savions pas comment nous serions reçues, confie Claire Thiboutot. Lors des débats sur la pornographie au début des années 1980, la position des féministes était tranchée, voire “totalitaire”. Nous nous étions retrouvées seules dans notre coin pour nous défendre. Sauf qu’aujourd’hui nous n’avons plus le choix; nous avons besoin de l’appui du mouvement des femmes pour établir un rapport de force capable de faire pencher la balance en faveur de la décriminalisation. Autrement, nous n’y arriverons pas. »

Les échanges d’idées entre le mouvement féministe et les travailleuses du sexe ont été rudes à l’époque, reconnaît Manon Massé, porte-parole de la FFQ. Pas de quartier pour personne. « Nous leur disions : “Vous êtes des moins que rien qui salissez notre image.” Ce à quoi elles nous répondaient, avec raison : “Vous ne nous connaissez pas, vous ne savez pas de quoi vous parlez.” Leur démarche nous a convaincues qu’il était temps de cesser de jouer à l’autruche et de rétablir les ponts. »

La Fédération a mené une consultation auprès de ses membres pour savoir dans quelle mesure la proposition de décriminalisation recevait l’aval de la majorité. Le résultat a été divisé : presque moitié-moitié. Une revendication apparaîtra donc, mais centrée sur la violence faite aux travailleuses du sexe. On exigera ainsi « l’élimination de la discrimination et de la violence à l’égard des travailleuses du sexe, notamment dans leurs rapports aux services sociaux, judiciaires, policiers et de santé. »

« C’est un appui timide, laisse tomber Marie-Claude Charlebois, déçue. Ne devrions-nous pas nous épauler clairement, comme des femmes de la base qui veulent faire valoir leurs droits dans leur secteur de travail? » La FFQ s’est engagée à poursuivre sa réflexion. Un comité, qui comprend des travailleuses du sexe, se penche actuellement sur le sujet et devrait remettre un rapport au printemps 2001.

« La prostitution est la réalité d’une partie des Québécoises; il est temps de réactiver le dossier, affirme Diane Lavallée, présidente du Conseil du statut de la femme. La dernière position officielle du Conseil sur le sujet remonte à Égalité et indépendance en 1978. Depuis, peu de choses. Question de temps oui, mais question de malaise aussi, il faut l’avouer. L’heure est venue de refaire nos devoirs, avec un éclairage neuf. Avec les travailleuses à nos côtés. Le féminisme a toujours su miser sur la recherche participative. Dans ce cas, seule cette collaboration étroite nous permettra d’avoir l’heure juste et de lever réellement les tabous. »

Les tabous, ils sont nombreux. Au-delà des considérations légales, l’interrogation de fond demeure : peut-on accepter que le corps soit considéré comme une marchandise? « Non, répond Winnie Frohn, comme nombre de femmes. Dans un monde meilleur, la prostitution devrait disparaître. Vendre son corps, c’est en faire un objet, c’est vendre son âme. On ne peut être d’accord avec cela. »

Aucune prostituée ne vend son corps ou son âme; il s’agit d’un service sexuel, point, rectifie Claire Thiboutot. Le mouvement des femmes a accompli de grandes choses, mais, côté sexualité, il reste encore des blocages. « Prenons garde que les femmes soient maintenues dans une sexualité qui fait l’affaire du patriarcat tant dénoncé : une femme ne doit pas aimer le porno, avoir des relations sexuelles sans affectivité, etc. C’est consolider la séculaire opposition vierge-putain. Je suis féministe et, au nom du féminisme, je soutiens, moi, qu’au XXIe siècle chaque femme est en droit de décider pourquoi elle veut avoir des relations sexuelles : par amour, pour procréer, pour la jouissance. Ou pour de l’argent. À partir de là, on peut discuter. »

Un problème d’image

La prostitution est dégradante pour les femmes qui la pratiquent. C’est du moins l’avis que partagent 68 % des femmes et 58 % des hommes interrogés lors d’un sondage SOM-La Gazette des femmes effectué en février dernier auprès d’environ 1 000 adultes québécois. « Quand on lit ces résultats en ayant en tête la prétendue tolérance de la population, on ne peut que se poser des questions », commente Ginette Plamondon, responsable du dossier sur la prostitution au Conseil du statut de la femme, en faisant allusion au jugement rendu récemment par la Cour suprême au sujet des danses-contacts. Au fait, plus les revenus des personnes sont bas, plus elles pensent que ce métier est avilissant. « Est-ce parce que les gens à faibles revenus vivent plus souvent que d’autres dans un environnement ou sévit la prostitution que leur jugement est si tranchant?, s’interroge Ginette Plamondon. Il faudrait voir. »

Considérez-vous la prostitution comme un métier dégradant :
Répondants Pour les femmes qui le pratiquent? Pour l’image de la femme en général?
Ensemble de la population Oui (62,9 %) Oui (69,1 %)
Femme Oui (68,0 %) Oui (74,5 %)
Homme Oui (57,6 %) Oui (63,3 %)

La prostitution est-elle dégradante pour l’image de la femme en général?, a-t-on ensuite demandé. Oui, absolument, répondent 75 % des femmes, un pourcentage nettement plus élevé que celui des hommes (63 %). « Une différence entre les sexes qui n’étonne pas, les femmes étant touchées directement par la question. »

Seriez-vous favorable ou non au regroupement des prostituées dans une organisation syndicale qui aurait pour but de défendre leurs droits et d’améliorer leurs conditions de travail?
Répondants Très ou assez favorable Peu ou pas du tout favorable
Ensemble de la population 54,9 % 38,1 %
Femme 50,1 % 40,7 %
Homme 60,0 % 35,3 %

Ce qui n’empêche pas les prostituées d’avoir des droits et de défendre leurs conditions de travail. Plus de la moitié des sondés croient que leurs revendications pour se regrouper sont légitimes : 55 % seraient favorables à ce qu’elles forment un syndicat. Les hommes (60 %) en sont encore plus convaincus que les femmes (50 %).

Suis-je vraiment celle que vous croyez?

Comment tracer le portrait d’une activité illicite? Les contours sont forcément flous. Grosso modo, les travailleuses du sexe ont 25 ans en moyenne, et ont commencé à travailler entre 16 et 20 ans. Difficile d’évaluer leur nombre. À Stella, on parle de 5 000 à 10 000 travailleuses du sexe à Montréal seulement, dont environ 20 % de prostituées de la rue (huit prostitués sur dix sont des femmes). Beaucoup ont des enfants. Certaines exercent ce métier régulièrement, d’autres pour boucler leurs fins de mois. Pour ce qui est de la prostitution de rue, les échanges sexuels se déroulent en général dans la voiture du client, peu à l’hôtel. Les trois quarts disent avoir délibérément choisi le métier, surtout pour améliorer leur situation financière. Contrairement aux apparences, les filles travaillent le plus souvent d’une manière autonome et non sous la protection d’un souteneur. Selon le Service de police de la communauté urbaine de Montréal, 80 % de la prostitution de rue échappe aux proxénètes. Il faudrait aussi mettre un bémol sur le rôle du crime organisé, d’après le rapport du Comité montréalais sur la prostitution du moins : « Tous ne s’entendent pas sur ce prétendu contrôle des prostituées par des éléments mafieux. »

Bien des filles ont connu une enfance difficile et ont été agressées sexuellement. Toutes ne sont cependant pas issues de milieux défavorisés, rapporte Lise Cadieux, directrice de Passages, un centre d’hébergement pour jeunes femmes en difficulté. « Les filles que je vois ont de 16 à 22 ans. Le tiers environ viennent de familles aisées, style banlieue. Certaines ont fait des études collégiales, d’autres suivent des cours de musique classique à Vincent d’Indy. Quel que soit le milieu d’origine, le modèle se ressemble; elles ont fugué, le centre-ville pour elles, c’est l’aventure, le trip. Le mélange amour-drogue- prostitution est fréquent. Les premiers temps, elles sont follement amoureuses du gars qui les attire dans le circuit : tout va bien, elles ne veulent rien entendre. Nous ne pouvons que les informer, les outiller. Et attendre. En espé-rant que l’enfer arrivera le plus vite possible. Et qu’alors elles reviendront nous voir. Pour que nous les aidions, peut-être, à s’en sortir. »

Call girl, à votre service

Je m’appelle Mélanie, j’ai 26 ans. J’ai un enfant de 2 ans. Après avoir été danseuse — ce que je n’aimais pas —, j’ai commencé à travailler comme escorte dans une agence. En général, les clients sont corrects, mais je tombe parfois sur des fuckés qui me traumatisent pour quelques jours à cause de ce qu’ils disent ou font. Si j’ai une trop mauvaise impression en arrivant, j’appelle l’agence et quelqu’un vient me chercher. J’ai choisi de faire ça pour l’argent, mais il faut aussi aimer le sexe. J’ai gagné presque 600 000 $ « clair » depuis que je travaille. J’ai tout flambé; easy come, easy go. J’adore dépenser. Mais là ça suffit. Je suis tannée, dégoûtée des hommes et du travail. Et j’ai des problèmes de santé. Je veux arrêter. Ce n’est pas un job normal, ce n’est pas une vie normale, rien n’est normal là-dedans. Personne ne me force à rester. Sauf l’argent.

« C’est sûr que la prostitution devrait être “légale”, même si ce serait moins avantageux côté financier! J’ai une amie qui travaille dans la rue, elle est en danger. Mon avocate pense aussi que les lois devraient changer. Elle est correcte. On a souvent des préjugés sur les avocats, hein? Mais, au fond, c’est du monde comme nous autres… »

Pas dans ma cour!

Seringues et condoms qui jonchent les trottoirs, altercations crues entre clients et prostituées tôt le matin ou tard le coir, défilé de voitures qui rôdent. Avec tout ce que la prostitution entraîne dans son sillage, garder les relations prostituées-citoyens au beau fixe est une tâhce ardue. À Montréal, les plaintes s’accumulaient et la grogne montait dans les quartiers touchés. La Ville a décidé d’agir en créant, en 1996, un Comité sur la prostitution de rue et la prostitution juvénile. Prostituées, résidants, représentants des organismes communautaires et sociaux, policiers, le Comité regroupe tous les intéressés. Il est à l’origine du projet pilote de « déjudicirisation » qui devait se dérouler cet été dans le centre-sud de la métropole, un des endroits de prédilection de la prostitution (près de la moitié des prostituées de rue feraient le trottoir dans ce secteur).

Harcèlement et arrestations devaient céder la place à une approche ouverte. Des équipes composées de policiers et de travailleurs sociaux auraient sillonné le territoire et abordé les prostituées pour leur parler, aider celles qui sont en difficulté ou qui en ont assez à se diriger vers les bonnes ressources pour s’en sortir. Ces équipes devaient aussi servir de médiatrices pour adoucir les relations citoyens-prostituées. Mais le projet ne se réalisera pas.

Les responsable on dû reculer devant le courroux populaire. Des résidants et des commerçants du coin voyaient l’expérience d’un mauvais œil. D’une part, ils mettaient l’efficacité de l’intervention en doute et craignaient, d’autre part, qu’au contraire elle n’empire la situation et fasse désormais de leur quartier le Red Light attitré de Montréal. Lors d’une séance de consultation publique tenue en mars dernier, le Comité recommandait d’annuler le projet. Conseil que la Ville s’est empressée de suivre : dès le surlendemain, on pouvait lire dans les journaux que le projet était mort et entérré. « L’expérience pilote a été mal vendue à la population, j’en conviens. Mais c’était un bon prœt, regrette Lise Cadieux, directrice de l’organisme communautaire Passages qui siège au Comité. Si tout le monde y avait mis du sien, nous aurions pu obtenir de bons résultats. Améliorer un tant soit peu la tolérance aurait déjà été merveilleux. Je peux comprendre la réaction des gens. Sauf que nous, ainsi que d’autres organismes communautaires, sommes sur le terrrain depuis dix ans et nous n’arrivons à rien. Si nous ne faisons pas cela, dites-moi ce que nous feronts alors? »

Coupons la poire en deux, suggère Michel Prescott, chef de l’opposition à l’hôtel de ville de Montréal, au cours d’une entrevue. « Continuons d’interdire la prostitution de rue, mais permettons celle qui a lieu à l’intéreur des maisons. Autrement dit, décriminalisons partiellement. Selon moi, c’est une des meilleures façons de venir à bout de tous les problèmes qu’engendre la prostitution de rue. »

La répression : un échec

Avant, seules les prostituées pouvaient se rendre coupables de sollicitation. En 1985, les choses ont changé. Le gouvernement, dans la foulée des recommandations du Comité Fraser (Comité spécial d’étude de la pornographie et de la prostitution) a décidé de viser aussi les clients. Est donc devenu criminel le fait pour une personne de communiquer avec une autre personne dans un lieu public à des fins de prostitution ou de retenir les services d’une personne qui s’y livre. L’objectif était de faire diminuer le nombre de prostituées et de clients, de répartir les arrestations d’une manière équitable entre les deux groupes et de faciliter l’application de la loi. Hormis ce dernier point, rien n’a fonctionné. La prostitution demeure aussi florissante qu’avant et, si plus de clients sont arrêtés aujourd’hui (on partait de zéro…), les prostituées restent d’abord dans le collimateur des policiers. Les observateurs s’entendent : la solution répressive est un constat d’échec. Certaines villes commencent à prendre les choses en main et à mettre au point des méthodes alternatives. Ainsi, en Nouvelle-Écosse, les automobilistes qui feront monter une prostituée à bord pourraient bien se faire saisir leur voiture, en vertu d’un projet de loi du gouvernement provincial. Une idée inspirée par une mesure identique qu’applique le Manitoba. À Winnipeg, des citoyens sont montés eux-mêmes à l’assaut, rapporte Mario Tremblay, directeur des Affaires criminelles au ministère de la Justice du Québec. « Ils établissent une vigile dans les quartiers chauds. Munis d’appareils numériques, ils prennent en photo les voitures et les plaques d’immatriculation des clients… Ils les font ensuite circuler sur Internet. » L’histoire ne dit pas si l’effet se révèle dissuasif. Mais il est permis de le croire.

Danse à 10 $ et prostitution Même combat?

Le verdict est tombé le 15 décembre dernier : les danses-contacts, dites danses à 10 $, ne sont plus indécentes. Ainsi en a décrété la Cour suprême du Canada. Pour 10 $ et le temps d’une chanson, les clients des bars peuvent donc, bien à l’abri dans un isoloir, caresser les seins, les cuisses et les fesses d’une danseuse. Tout, sauf les parties génitales. Selon le jugement, ces pratiques n’excèderaient pas le seuil de tolérance de la société canadienne. Vraiment? « Le récent jugement de la Cour suprême restera dans les mémoires comme la légitimation infâme de la mise en marché des femmes », s’indignait une certaine Élaine Audet, qui résumait ainsi l’avis de plusieurs, dans une lettre ouverte intitulée Le prix d’une femme et publiée récemment dans L’Autre Journal. Marie-Claude Charlebois, de la Coalition des travailleuses et travailleurs du sexe, pense plutôt qu’il est temps de dépasser ces questions morales et de se préoccuper des conditions de travail déplorables des filles (loge sale, manque de chauffage, absence totale de protection en cas d’accident de travail). Pour Claire Thiboutot, de Stella, ce qui importe, c’est que les filles conservent leur liberté. « Si les cabaretiers décident que la danse à 10 $ devient la norme, ça ne va plus. » Une question plane : est-ce là la porte ouverte à une prostitution déguisée, à rabais? Parce que dans certains bars, les clients sont autorisés à aller nettement plus loin, pour quelques dollars supplémentaires. La frontière est mince. Pour l’instant, la Cour ne s’est pas prononcée du tout sur la question. Il faudra attendre un prochain jugement pour éclaircir cette zone grise.

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