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À Québec, en avril, deux visions de la mondialisation sont entrées en collision. Pendant que 34 chefs d’État discutaient de la future Zone de libre-échange des Amériques, les milliers de militants du Somment des peuples construisaient la résistance à la ZLÉA. Pourquoi? Parce que cette mondialisation-là est injuste, antidémocratique… et sexiste : les femmes en sont les premières victimes. Au Forum organisé le 16 par la Fédération des femmes du Québec, et au Tribunal populaire convoqué deux jours plus tard, des femmes du Sud en ont témoigné éloquemment.

Ainsi, selon les syndicalistes Matilde Arteaga Zaragoza et Beatriz Lujan Uranga, le sort des 75 % de Mexicains pauvres ne s’est pas amélioré depuis l’adhésion de leur pays à l’ALÉNA, il y a sept ans. Au contraire : on a cessé les subventions agricoles, de sorte que les paysans migrent pour travailler, laissant aux femmes la responsabilité des terres et des enfants. Les jeunes femmes montent aussi vers les zones franches du Nord, pour se faire embaucher dans les maquiladoras. Il y aurait au Mexique 350 de ces usines de sous-traitance où les multinationales trouvent une main-d’œuvre bon marché: 150 000 des 250 000 employés sont des femmes, mères à 70 %. Elles travaillent 16 heures, à 4 dollars par jour, harcelées, soumises à des tests de grossesse, interdites de syndicalisation.

Autour de ces usines modernes, se multiplient des bidonvilles surpeuplés, sans rues pavées, sans eau potable ou même sans électricité. Dix mille commerces d’alcool, mais 620 écoles et une seule garderie. Et bien sûr, violence conjugale, viols — 1 700 cas rapportés en 1999 —, enlèvements et meurtres de dizaines de jeunes femmes… À ce moment-là, Beatriz éclate en sanglots : elle ne veut pas que cela s’étende aux autres villes et pays.

Si le salaire est meilleur dans les maquiladoras, tous les autres aspects de la vie sont pires. Le prix de la prospérité, c’est la désintégration sociale : la violence, la drogue, les familles éclatées, les enfants laissés à eux-mêmes. « Nous avons de plus en plus d’enfants de la rue, dit Matilde, comme en Colombie ou au Brésil. Pour nous, c’est nouveau ».

« Les femmes ont un accès inégal aux ressources : à l’argent, aux terres, au crédit, aux emplois. Leur travail de mère ou d’agricultrice, non payé, est invisible. Or, poursuit Marceline White, du groupe américain Women’s Edge, quand le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale obligent des pays du Sud à assainir leur gestion, cela provoque souvent la privatisation des services publics, et la hausse des coûts de transport ou de santé. Les femmes écopent. Au Nicaragua, par exemple, 75 % des mises à pied ont frappé les femmes, qui se sont retrouvées dans le secteur informel. »

« L’ALÉNA a été une catastrophe pour les Caraïbes anglaises, enchaîne Sheila Stewart, de la Barbade. Les multinationales qui produisaient chez nous ont déménagé au Mexique, parfois sans payer les salaires dus, en entraînant un chômage massif des femmes. Un autre exemple : l’Accord de Lomé protégeait l’exportation de notre rhum, de notre sucre et de nos bananes vers l’Europe. Les États-Unis l’ont contesté, et ont gagné pour les bananes. Le marché local s’est écroulé parce que nos petits producteurs sont obligés de laisser entrer les bananes d’ailleurs, moins chères. Plusieurs petites fermières chefs de famille — 40 % des familles des îles sont monoparentales — n’ont pas eu le choix : elles se sont recyclées dans les plantes… illégales. »

Ce Tribunal se révèle un moment fort du Sommet des peuples. Madeleine Parent y côtoie une Grand-mère de la Place de mai. Melca Salvador, immigrante philippine menacée d’expulsion du Canada, y pleure sur l’épaule de sa voisine Lourdes Ortiz, autochtone du Guatemala. Et la Colombienne Marta Buritica y raconte sobrement l’assassinat, récent, de l’un ses fils par la guérilla. Émotion, donc, mais aussi démystification des enjeux et invitation à faire des liens.

Car il existe un lien entre la libéralisation totale des marchés, les zones franches qui bourgeonnent dans le Sud et l’érosion des programmes sociaux dans le Nord. Un lien entre la ZLÉA et la recherche du déficit zéro à la Mike Harris ou à la Lucien Bouchard. Ce n’est pas un hasard si 6 000 enfants fréquentent les refuges pour sans-abri de Toronto, dit la militante anti-pauvreté Josephine Grey. Ou si les femmes d’ici souffrent des compressions en santé et du virage ambulatoire, rappelle la Québécoise Michèle Asselin. D’un témoignage à l’autre, l’évidence s’impose : oui, la mondialisation est sexiste, et elle créera encore plus d’inégalités. Heureusement, autre évidence de ce Sommet, les femmes n’ont jamais partagé, dans les Amériques, autant de conscience et de solidarité.

Qu'en pensez-vous?

1 Réaction

  1. Laurent Sirois

    ZLÉA, (zone de libre échanges) une formule anti-sociale

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